Chaque artiste devrait voir la nature à sa manière. Quoi de plus
absurde que de prendre celle d'un autre homme et d'un caractère souvent
contraire? Que serait devenu le Carravage, élève du Corrége, ou André
del Sarto, imitateur de Michel-Ange? Ainsi parle un philosophe sévère.
Rien de mieux. Seulement c'est exiger, en d'autres termes, que tous
les artistes soient des gens supérieurs. La pauvre vérité, c'est que,
jusqu'à une certaine époque, l'élève ne voit rien dans la nature. Il
faut d'abord que sa main obéisse, et qu'après il y reconnaisse ce que
son maître a pris. Une fois le bandeau tombé, s'il a quelque génie, il
saura y apercevoir les choses qu'il doit imiter à son tour pour plaire
aux âmes faites comme la sienne. La grande difficulté pour cela, c'est
qu'il faut avoir une âme.
La masse des tableaux médiocres, et cependant au-dessus du mauvais,
nous vient de gens d'esprit et de savoir qui eurent le malheur de
n'être jamais tristes. Le caractère de Duclos n'est pas rare dans
l'histoire de l'art. Qu'a-t-il manqué à Annibal et à Louis Carrache
pour atteindre Raphaël et le Corrége? Que manque-t-il encore à tant de
gens pour être de bons peintres du second ordre?
On peut être grand général, grand législateur, sans aucune sensibilité.
Mais, dans les beaux-arts, ainsi appelés parce qu'ils procurent le
plaisir par le moyen du _beau_, il faut une âme, même pour imiter les
objets les plus froids.
Quoi de plus froid en apparence que cette observation que les
hirondelles font leurs nids dans les lieux remarquables par la pureté
de l'air?
Et rien n'avertit l'homme de sa misère plus vivement, rien ne le jette
dans une rêverie plus profonde et plus sombre que ces paroles:
This guest of summer,
The temple-haunting martlet, does approve
By his lov'd mansionry, that the heaven's breath
Swells wooingly here.......
Where they most breed and haunt,
I have observed the air is delicate.
MACBETH, acte I, scène VI.
Voilà l'art de passionner les détails, triomphe des âmes sublimes, et
ce qu'il faut se détacher de faire sentir au vulgaire. Il ne verra
à jamais, dans la remarque de Banco, qu'une observation d'histoire
naturelle fort déplacée, s'il osait le dire.
L'orgue que tient sainte Cécile, elle l'a laissé tomber avec tant
d'abandon, surprise par les célestes concerts, que deux tuyaux se sont
détachés.
L'habit de cocher ou de cuisinier sous lequel paraît maître Jacques,
selon qu'Harpagon l'interpelle.
Les rochers sauvages et durs, _sans être sublimes_, au milieu desquels
saint Jérôme vit dans le désert[145], occupé à chasser de sa pensée les
souvenirs de Rome, sont d'autres exemples.
Tous les hommes doués de quelque curiosité, et qui ont senti vivement
l'empire de la beauté, auraient pu devenir artistes. Ils peindraient
les passions lorsqu'elles leur laissent quelque repos, un agréable
travail les sauverait d'un vide affreux; mais le talent de couper le
marbre manque au statuaire; l'art de dessiner, au peintre; l'art de
versifier, à l'homme qui eût été poëte, et, à côté d'eux, des ouvriers
sans âmes triomphent dans ces mécanismes. Quel poëte que mademoiselle
de Lespinasse si elle eût fait des vers comme Colardeau!
Au quinzième siècle on était plus sensible; les convenances
n'écrasaient pas la vie; on n'avait pas toujours les _grands maîtres à
imiter_. La bêtise dans les lettres n'avait encore d'autre moyen de se
déguiser que d'imiter Pétrarque[146]. Une politesse excessive n'avait
pas éteint les passions. En tout il y avait moins de métier et plus de
naturel. Souvent les grands hommes mêlèrent l'objet de leur passion au
triomphe de leur talent. Quelques personnes sentiront le bonheur de
Raphaël peignant, d'après la Fornarina, sa sublime _Sainte-Cécile_[147].
Les Giorgion, les Corrége, les Cantarini, ces hommes rares qu'étouffe
aujourd'hui le grand principe du siècle, «être comme un autre,»
portèrent cette habitude, fille de l'amour, de sentir une foule de
nuances et d'en faire dépendre son malheur ou sa félicité, dans l'art
qui fait leur gloire[148]. Peu à peu ils y trouvèrent des jouissances
vives. Ils pensèrent qu'elles ne pouvaient leur être ravies par le
caprice ou par la mort cruelle; et, un juste orgueil se mêlant sans
doute à ces idées, ils attachèrent leur bonheur à exceller dans leur
art. C'est à force d'être eux-mêmes qu'ils ont été grands. Comment
ne sent-on pas que, dès qu'on invoque la mémoire, la vue de l'esprit
s'éteint? «Qu'eût fait Raphaël à ma place?» Autre chose que cette sotte
question.
Je ne dis pas qu'on ne puisse être amant passionné et fort mauvais
peintre; je dis que Mozart n'a pas eu l'âme de Washington.
La distraction la plus facile pour l'homme que les passions tendres
ont rendu malheureux n'est-elle pas celle qui se compose presque en
entier du souvenir même de ces passions? L'autre partie, c'est l'art de
toucher les cœurs, art dont il a si bien éprouvé la puissance.
Travailler, pour un artiste, dans ces circonstances, ce n'est
presque que se souvenir avec ordre des idées chères et cruelles qui
l'attristent sans cesse. L'amour-propre qui vient se mettre de la
partie est l'habitude de l'âme la plus ancienne. Elle n'impose pas de
gêne nouvelle, et dans la mémoire des choses passées fait trouver un
nouveau plaisir. Peu à peu les sensations de l'art viennent se mêler à
celles que donne la nature. Dès lors le peintre est sur la bonne route.
Il ne reste plus qu'à voir si le hasard lui a donné la force.
Le jeune Sacchini, outré de l'infidélité de sa maîtresse, ne sort pas
de la journée. Le cœur plein d'une rage sèche, il se promène à grands
pas. Sur le soir, il entend chantonner un air sous sa fenêtre; il
écoute. Cet air l'attendrit. Il le répète sur son piano. Ses yeux se
mouillent; et c'est en pleurant à chaudes larmes qu'il compose le plus
bel air de passion qu'il nous ait laissé.
«Mais, me dira quelque Duclos, vous voyez de l'amour partout?»
Je répondrai, j'ai parcouru l'Europe, de Naples à Moscou, avec tous les
historiens _originaux_ dans ma calèche.
Dès qu'on s'ennuie au Forum, ou qu'il ne faut plus prendre son
arquebuse pour s'aller promener, le seul principe d'activité qui
reste, c'est l'amour. On a beau dire, le climat de Naples fait
autrement sentir les finesses de cette passion que les brouillards de
Middelbourg. Rubens, pour donner le sentiment du _beau_, a été obligé à
un étalage d'appas qui en Italie ne plaît que comme singulier.
En ce pays brûlant et oisif, on est amoureux jusqu'à cinquante ans, et
l'on se désespère quand on est quitté. Les juges mêmes n'y sont point
pédants, et y sont aimables.
En Italie, l'établissement des gouvernements réguliers, vers l'an 1450,
jeta une masse énorme de loisir dans la société; et si, dans le premier
moment, l'oisiveté est cruelle, au bout d'un peu de temps l'occupation
est terrible[149].
Si j'espère être lu, c'est par quelque âme tendre, qui ouvrira le livre
pour voir la vie de ce Raphaël qui a fait la _Madone alla Seggiola_, ou
de ce Corrége qui a fait la tête de la _Madone alla Scodella_.
Ce lecteur unique, et que je voudrais unique dans tous les sens,
achètera quelques estampes. Peu à peu le nombre des tableaux qui lui
plaisent s'augmentera.
Il aimera ce jeune homme à genoux avec une tunique verte dans
l'_Assomption_ de Raphaël[150]. Il aimera le religieux bénédictin qui
touche du piano dans le _Concert_ du Giorgion[151]. Il verra dans
ce tableau le grand ridicule des âmes tendres; Werther, parlant des
passions au froid Albert. Cher ami inconnu, et que j'appelle cher
parce que tu es inconnu, livre-toi aux arts avec confiance. L'étude la
plus sèche en apparence va te porter, dans l'abîme de tes peines, une
consolation puissante.
Peu à peu ce lecteur distinguera les écoles, il reconnaîtra les
maîtres. Ses connaissances augmentent; il a de nouveaux plaisirs. Il
n'aurait jamais cru que penser fît sentir; ni moi non plus: et je fus
bien surpris quand, étudiant la peinture uniquement par ennui[152], je
trouvai qu'elle portait un baume sur des chagrins cruels.
Mon lecteur sentira que les tableaux du Frate, qui naguère ne pouvaient
arrêter son attention, élèvent son âme; que ceux du Dominiquin
la touchent. Il finira par être sensible même à l'_Assassinat de
l'inquisiteur Pierre_, du Titien, et aux tableaux de Michel-Ange de
Carravage.
Un jour viendra que, plaignant les peintres d'Italie d'avoir eu à
traiter de si tristes sujets, il sera sensible aux seules parties
de l'art dans lesquelles il a été libre à leur génie d'imiter la
nature[153]. Il aimera ses jouissances, que les sots ne peuvent lui
profaner. Oubliant le sujet ou....... il aimera le clair-obscur du
Guerchin, la belle couleur de Paris Bordone. C'est peut-être là le plus
beau triomphe des arts[154].
[145] C'est le célèbre tableau du Titien à l'Escurial.
[146] Aussi perdit-elle la poésie.
[147] The happy few. En 1817, dans cette partie du public qui a
moins de trente-cinq ans, plus de cent louis de rente, et moins
de vingt mille francs.
[148] L'homme de génie, étant plus souvent _comme lui_ que _comme
un autre_, est nécessairement ridicule à Paris: c'est Charrette à
Coblentz.
[149] Voilà le malheur de l'Italie actuelle, ou plutôt le malheur
_de sa gloire_. Un homme célèbre disait au patriarche de Venise:
«Vos jeunes gens passent leur vie aux genoux des femmes.» (Son
expression était plus énergique.)
[150] N° 1124.
[151] N° 965.
[152] Car le fluide nerveux n'a, tous les jours, si je puis
m'exprimer ainsi, qu'une certaine dose de sensibilité à dépenser;
si vous l'employez à jouir de trente beaux tableaux, vous ne
l'emploierez pas à pleurer la mort d'une maîtresse adorée.
[153] Le clair-obscur et le coloris.
[154] Voir la note [60] de la page 43.