Tel était en Toscane l'état de la peinture vers l'an 1500. Les hommes,
encore éblouis de la renaissance des arts, admiraient, comme Psyché,
une chose si charmante[137]; mais, s'ils avaient son ravissement,
ils avaient son ignorance. On avait beaucoup fait, puisqu'on était
parvenu à copier exactement la nature, surtout dans les têtes, dont la
vivacité surprend encore. Mais les peintres n'aspiraient qu'à être des
miroirs fidèles. Rarement choisissaient-ils.
Qui aurait pu songer au _beau idéal_?
L'idée assez obscure que nous attachons à ce mot est brillante de
lumière si on la compare à l'idée du quinzième siècle. Sans cesse, si
on lit les livres de ce temps-là devant les ouvrages dont ils parlent,
on voit donner le nom de _beau_ à ce qui est fidèlement imité. Ce
siècle voulait-il honorer un peintre, il l'appelait le singe de la
nature[138].
Si l'on vient à parler de _beauté_ dans un salon de Paris, les exemples
de l'Apollon et de la Vénus volent sur toutes les lèvres. Cette
comparaison est même descendue à ce point de trivialité, qu'elle est
une ressource pour les couplets du vaudeville. Il est triste pour une
majesté aussi sublime que l'Apollon de se trouver en tel lieu. Cela
montre toutefois que, même dans le peuple, on sait que, pour qu'une
statue soit bien faite, il faut qu'elle ressemble à l'Apollon. Et, si
cette idée ne se trouve pas parfaitement exacte, elle est du moins
aussi vraie que peuvent l'être les idées du vulgaire.
Les gens du monde citent fort bien les têtes de la famille de Niobé,
les madones de Raphaël, les sibylles du Guide, et quelques-uns même les
médailles grecques. On ne saurait mieux citer. Tout au plus peut-on
remarquer qu'il n'est jamais question que du beau idéal _des contours_.
Ce mot semble n'être que pour la sculpture. On admire le _Saint Pierre_
du Titien; mais personne ne songe à l'idéal de la couleur; on est ravi
par la _Nuit_ du Corrége, mais on ne dit point: «C'est le beau idéal du
clair-obscur.» A l'égard de ces deux grandes parties de la peinture qui
lui sont propres, qui sont plus elle-même que la beauté des contours,
nous sommes comme les Italiens de l'an 1500. Nous sentons le charme
sans remonter à la cause[139].
Il est trop évident que le secours d'une opinion publique aussi avancée
manquait au Ghirlandajo et à ses émules.
Que si l'on descend aux parties de l'art qui tiennent plus au
mécanisme, il restait à donner de la plénitude aux contours, de
l'accord au coloris, plus de justesse à la perspective aérienne, de
la variété aux compositions, et surtout de l'aisance au pinceau,
qui semble toujours pénible dans les peintres nommés jusqu'ici. Car
telle est la bizarrerie du cœur humain, pour que les ouvrages de
l'art donnent des plaisirs parfaits, il faut qu'ils semblent créés
sans peine. En même temps qu'elle goûte le charme de son tableau,
l'âme sympathise avec l'artiste. Si elle aperçoit de l'effort, le
divin disparaît. Apelles disait: «Si quelques-uns me trouvent un peu
supérieur à Protogène, c'est uniquement qu'il ne sait pas ôter les
mains de ses ouvrages.»
Quelques négligences apparentes ajoutent à la grâce. Les peintres de
Florence se les fussent reprochées comme des crimes[140].
Quoique un peu sec, le dessin de Masaccio et du Ghirlandajo était
scrupuleusement correct; en quoi il fut un excellent modèle pour le
siècle suivant, car c'est une remarque juste qu'il est plus facile aux
élèves d'ajouter du moelleux aux contours étroits de leur maître que
de se garantir de la superfluité des contours trop chargés. On ajoute
aux muscles maigres du Pérugin, on n'ôte pas à ceux de Rubens. Quelques
amateurs sont allés jusqu'à dire qu'il faudrait habituer la jeunesse,
dès son entrée dans les ateliers, à cette sévère précision du quinzième
siècle. On ne peut nier que la superfluité commode qui s'est introduite
depuis n'ait corrompu plusieurs écoles modernes, et c'est la gloire de
l'école française du dix-neuvième siècle d'être d'une pureté parfaite à
cet égard.
En Italie, les circonstances générales continuaient à favoriser les
arts; car la guerre ne leur est point contraire, non plus qu'à tout ce
qu'il y a de grand dans le cœur de l'homme. On avait des plaisirs; et,
tandis que les sombres disputes de religion et le pédantisme _puritain_
rendaient plus tristes encore les froids habitants du Nord[141], on
bâtissait ici la plupart des églises et des palais qui embellissent
Milan, Venise, Mantoue, Rimini, Pesaro, Ferrare, Florence, Rome, et
tous les coins de l'Italie.
Il fallait orner ces édifices. Les tapisseries de Flandre étaient
chères; on n'avait pas les papiers imprimés; il ne restait que les
tableaux. Vous voyez les multitudes d'artistes, et l'émulation. La
sculpture, l'architecture, la poésie, tous les arts, arrivaient
rapidement à la perfection. Il ne manqua à ce grand siècle, le seul
qui ait eu à la fois de l'esprit et de l'énergie[142], que la science
des idées. C'est là sa partie faible; c'est là ce qui fait tomber ces
grands artistes dès qu'ils veulent marcher au sublime[143].
Voyez les idées baroques de Michel-Ange.
[137] Dans le joli tableau de M. Gérard.
[138] Stefano Fiorentino, petit-fils de Giotto, qui, le premier,
essaya les raccourcis, en eut le surnom de _Scimia della natura_.
[139] Rendre l'imitation plus intelligible que la nature, en
supprimant les détails, tel est le _moyen_ de l'idéal.
[140] Voici le principe moral: on jouit d'un pouvoir ami; ainsi,
ce qui montre impuissance dans l'artiste détruit le charme, ce
qui montre négligence par excès de talent l'augmente. Le même
contour négligé peut être tracé par un peintre vulgaire ou par
Lanfranc; dans le grand peintre, c'est largeur de manière,
_sprezatura_, disent les Italiens.
[141] En 1505 naquit en Écosse un homme dont la vie jette un jour
vif sur les peuples du Nord, comparés à cette époque si brillante
pour l'Italie; il s'appelait Jean Knox[viii]. En Écosse, dans
cette terre aujourd'hui si florissante, des maîtres très-actifs
montraient à la jeunesse la philosophie d'Aristote, la théologie
scolastique, le droit civil et le droit canon. Par ces belles
sciences, amies de tous les genres d'imposture, l'opulence et le
pouvoir du clergé avaient dépassé toutes les bornes; la moitié
des biens du royaume était en son pouvoir, c'est-à-dire au
pouvoir d'un petit nombre de prélats, car les curés, comme de
coutume, mouraient de faim.
[viii] Sa vie, par Thomas M. Cric, deux volumes in-8°,
Édimbourg, =1810=. Ces deux volumes dérangent un peu leur
contemporain, le _Génie du Christianisme_.
Les évêques et les abbés rivalisaient de magnificence avec les
nobles, et recevaient bien plus d'honneurs dans l'État.
Les grandes charges leur étaient dévolues; on disputait un
évêché ou une abbaye comme d'une principauté; mêmes artifices
dans la négociation, et souvent même plaidoyer sanglant: les
bénéfices inférieurs étaient mis à l'enchère, ou donnés aux amis
de jeu, aux chanteurs, aux complaisants des évêques. Les cures
restaient vacantes, les moines mendiants seuls se donnaient la
peine de prêcher; on sent pourquoi. En Écosse, comme ailleurs,
la théocratie avait tué le gouvernement civil, n'avait pas su
prendre sa place, et l'empêchait de renaître.
La vie du clergé, soustrait à la juridiction séculière, hébété
par la paresse, corrompu par l'opulence, fournit le trait le
plus saillant des mœurs de cette époque. Professant la chasteté,
exclus du mariage sous des peines sévères, les évêques donnaient
à leur troupe l'exemple de la dissolution la plus franche; ils
entretenaient publiquement les plus jolies femmes, réservaient
à leurs enfants les plus riches bénéfices, et donnaient leurs
filles aux plus grands seigneurs: ces mariages de finance étaient
tolérés par l'honneur.
Les monastères, fort nombreux, étaient le domicile ordinaire
des catins, et c'était un sacrilége horrible d'en diminuer
l'opulence[ix]; la lecture de la Bible était sévèrement interdite
aux laïques. La plupart des prêtres n'entendaient pas le latin,
plusieurs ne savaient pas lire; pour se tirer d'embarras, ils en
vinrent à défendre même le catéchisme. Une persécution très-bien
faite et l'interdiction de toutes sortes de recherches veillaient
à la sûreté de ce gouvernement bouffon.
[ix] Je ne fais que traduire en adoucissant.
Patrice Hamilton, jeune homme qui descendait de la maison des
rois (son grand-père avait épousé la sœur de Jacques III), eut
assez de génie pour en sentir le ridicule. Né en 1504, il avait
reçu, au berceau, l'abbaye de Ferne; en avançant en âge, l'abbé
de Ferne se trouva pourvu de toutes les grâces et de l'esprit le
plus saillant: on commença à craindre pour lui lorsqu'on le vit
goûter avec passion Horace et Virgile; on n'eut plus de doute
sur son impiété lorsqu'il parut faire peu de cas d'Aristote.
Il sortit de ses montagnes pour voir le continent; il s'arrêta
surtout à Marbourg, où Lambert d'Avignon lui expliqua les saintes
Écritures.
Le christianisme ayant attaqué l'empire romain par la séduction
des esclaves et du bas peuple, sa doctrine primitive est fort
contraire au luxe. Le jeune Hamilton, frappé du contraste, revint
en Écosse; mais, sous prétexte d'une conférence, on l'attira à
Saint-André, où l'archevêque Beatown le fit un peu brûler, le
dernier jour de février 1528, à l'âge de vingt-quatre ans.
Il mourut bien; on l'entendit s'écrier du milieu des flammes:
«O mon Dieu! jusqu'à quand ce royaume sera-t-il plongé dans les
ténèbres? O Jésus! reçois mon âme.»
Un jeune homme d'une si haute naissance périssant avec courage,
et par cet affreux supplice, réveilla les Écossais. Le clergé
répondit par des bûchers; cette noblesse-là trouvait dur de
renoncer à ses priviléges. Forrest, Straiton, Gourlay, Russell,
et nombre de gens illustres, périrent par le feu, de 1530 à
1540. Ce qu'il y a de plaisant, c'est qu'entourés de bûchers
les poëtes écossais faisaient des chansons fort bonnes contre
les prêtres. Deux fois le clergé présenta au roi Jacques V une
liste de quelques centaines d'hommes plus ou moins opulents,
qu'il dénonçait comme suspects. Beatown était devenu cardinal. Le
péril était imminent; heureusement le roi mourut; sa fille, la
charmante Marie Stuart, était une enfant; les libéraux, pressés
par le feu, marchèrent à Saint-André, prirent la citadelle, et
envoyèrent le cardinal rejoindre le jeune Hamilton, le 29 mai
1546, dix-huit ans après la mort de cet aimable jeune homme.
J'épargne à mon lecteur des récits désagréables sur la Suède,
la France, etc. On voit à quoi il faut réduire les déclamations
jalouses sur la corruption de la belle Italie. Quoi qu'on en
dise, ce qu'il y a de mieux pour civiliser les hommes, c'est un
peu d'excès dans les plaisirs de l'amour; mais, jusqu'en 1916,
certaines gens crieront qu'il vaut mieux brûler vingt Hamilton
que faire l'amour d'une manière irrégulière, et le sentiment bas
de l'envie leur donnera des auditeurs.
Si l'on regarde comme _vice_ ce qui nuit aux hommes, et comme
_vertu_ ce qui leur sert, toutes les histoires écrites en
français avant 1780 seront bientôt lues. Robertson était prêtre,
Hume voulait un titre; mais leurs élèves sont excellents.
[142] Quel pays que celui qui fut habité à la fois par l'Arioste,
Michel-Ange, Raphaël, Léonard de Vinci, Machiavel, le Corrége,
le Bramante, Christophe Colomb, Améric Vespuce, Alexandre VI,
César Borgia, et Laurent le Magnifique! Les gens qui ont lu les
originaux diront qu'il est supérieur à la Grèce.
[143] Marcher _systématiquement_; car chaque homme d'esprit
invente pour soi un art de raisonner juste, art qui reste borné;
c'est comme si chacun de nous faisait sa montre.
Où ne fût pas allé Michel-Ange dans l'art d'effrayer le vulgaire
et de donner aux grandes âmes le sentiment du _sublime_, s'il
avait lu trente pages de la _Logique_ de Tracy? (Tom. III, de 533
à 560.)
Pour Léonard, il entrevoyait ces vérités si simples et si
fécondes; il ne manque à sa gloire que d'avoir imprimé.
Au quinzième siècle, les peintres allèrent plus loin que les
peintres de mœurs; c'est qu'un Molière est un Collé greffé
sur un Machiavel, et il faut la logique aux Machiavel pour
être parfaits. Voyez celui de Florence ne pas songer aux deux
Chambres: la parole a besoin d'une longue suite d'actions pour
peindre un caractère tel que celui de la Madonna alla Seggiola;
la peinture le met devant l'âme en un clin d'œil. Lorsque la
poésie énumère, elle n'émeut pas assez l'âme pour lui faire
achever le tableau.
Le bonheur de la peinture est de parler aux gens sensibles qui
n'ont pas pénétré dans le labyrinthe du cœur humain, aux gens du
quinzième siècle, et de leur parler un langage non souillé par
l'usage, et qui donne un plaisir physique; car il n'y a pas de
meilleure recommandation pour un raisonnement que de s'annoncer
toujours par un plaisir physique: avantage du comique.
On avait du caractère, et la première impression de la beauté est
une légère crainte[x]. La perfection, mais perfection hors du
domaine de l'art, c'est que les manières corrigent celle idée de
crainte, et la grâce sublime naît tout à coup; car on fait pour
vous exception à une vertu qui vous défend toujours contre tout
le reste.
[x] Et la grâce plus belle encor que la beauté.
La logique est moins nécessaire à la peinture qu'à la poésie; il
faut raisonner mathématiquement juste sur certains sentiments;
mais il faut avoir ces sentiments: tout homme qui ne sent pas que
la mélancolie est inhérente à l'architecture gothique, et la joie
à la grecque, doit s'appliquer à l'algèbre.
Enfin le quinzième siècle était le premier, et la liberté de
notre vol est appesantie même par le génie du dernier siècle,
qui, sous la forme de science, pèse déjà sur nos ailes.