Dominique Corrado était fils d'un orfévre qui, ayant introduit à
Florence la mode de certaines guirlandes d'argent que les jeunes filles
portaient dans leurs cheveux, reçut d'elles le nom de Ghirlandajo, que
son fils devait illustrer. Ce fils est le seul peintre inventeur que
l'on trouve entre Masaccio et Léonard de Vinci.
Il sut distribuer des figures en groupes, et, distinguant par une
juste dégradation de lumière et de couleurs les plans dans lesquels
les groupes étaient placés, les spectateurs surpris trouvèrent que ses
compositions avaient de la _profondeur_.
Les peintres, avant lui, n'avaient pas su voir dans la nature la
perspective aérienne; chose inconcevable, et qui montre le bonheur de
naître dans une bonne école! Quel est l'homme qui, passant sur le pont
Royal, ne voit pas les maisons voisines de la statue de Henri IV, sur
le pont Neuf, beaucoup plus colorées, marquées par des ombres et des
clairs bien plus forts que la ligne du quai de Gèvres qui va se perdre
dans un lointain vaporeux? A la campagne, à mesure que les chaînes de
montagnes s'éloignent, ne prennent-elles pas une teinte de bleu violet
plus marquée? Cet abaissement de toutes les teintes par la distance est
amusant à voir dans les groupes de promeneurs aux Tuileries, surtout
par le brouillard d'automne.
Ghirlandajo s'est fait un nom immortel dans l'histoire de l'art pour
avoir aperçu cet effet, que le marbre ne peut rendre, et qui peut-être
manqua toujours à la peinture des anciens.
La magie des lointains, cette partie de la peinture qui attache
les imaginations tendres, est peut-être la principale cause de sa
supériorité sur la sculpture[132]. Par là elle se rapproche de la
musique, elle engage l'imagination à finir ses tableaux; et si, dans
le premier abord, nous sommes plus frappés par les figures du premier
plan, c'est des objets dont les détails sont à moitié cachés par l'air
que nous nous souvenons avec le plus de charme; ils ont pris dans notre
pensée une teinte céleste.
Le Poussin, par ses paysages, jette l'âme dans la rêverie; elle se
croit transportée dans ces lointains si nobles, et y trouver ce bonheur
qui nous fuit dans la réalité. Tel est le sentiment dont le Corrége a
tiré ses beautés[133].
Arrivé au milieu de sa carrière, le Ghirlandajo donna tous les soins
domestiques à David, son frère et son élève. «Charge-toi de recevoir
l'argent, et de nous faire vivre, lui disait-il; maintenant que je
commence à connaître cet art sublime, je voudrais qu'on me donnât à
couvrir de tableaux tous les murs de Florence.»
Aussi prescrivait-il à ses élèves de ne refuser aucun des travaux qu'on
apporterait à la boutique, fût-ce même de simples coffres à mettre du
linge. Artiste d'une pureté de contours, d'une gentillesse dans les
formes, d'une variété dans les idées, d'une facilité de travail, et en
même temps d'un soigné vraiment étonnants, digne précurseur des Léonard
et des André del Sarto, Michel-Ange, Ridolfo Ghirlandajo son fils, et
les meilleurs peintres de l'âge suivant sont comptés parmi ses élèves.
La chapelle Sixtine n'a de lui qu'une _Vocation de Saint-Pierre et de
Saint-André_. Il y avait une _Résurrection_, qui a péri.
En revanche, Florence est remplie de ses ouvrages. Le plus connu,
à juste titre, c'est le chœur de Santa-Maria-Novella. D'un côté on
voit la vie de saint Jean; de l'autre quelques scènes de la vie de
la Madone, et enfin ce _Massacre des Innocents_ qui passe pour son
chef-d'œuvre. On y trouve les portraits de tous les citoyens alors
célèbres. Les y a-t-il mis par goût ou par nécessité? On dit, pour
l'excuser, que les têtes sont parlantes et pleines de ces vérités de
nature qui plus tard firent la réputation de Van Dyck. On ajoute qu'il
sut choisir les formes et leur donner de la noblesse. Qu'importe?
Ghirlandajo était fait pour sentir que mettre des portraits, c'est,
d'une main, enchaîner à la terre l'imagination, que de l'autre on veut
ravir au ciel. L'essor de l'école de Florence fut quelque temps arrêté
par ces portraits. On peut dire toutefois qu'ils font aujourd'hui le
seul mérite des peintres médiocres, et qu'entraînés qu'ils étaient par
la fatale habitude de copier les tableaux du maître, cette mode les
força du moins à regarder quelquefois la nature.
Dans les draperies des fresques, Ghirlandajo supprima cette quantité
d'or dont les chargeaient ses prédécesseurs. On voit partout un esprit
enflammé de l'amour du beau, et qui secoue la poussière du siècle; il
ne tient au sien que par l'incorrection des extrémités de ses figures,
qui ne répondent pas à la beauté du reste. Ce perfectionnement était
réservé à l'aimable André del Sarto, chez lequel je crois voir la
manière du Ghirlandajo agrandie et embellie. Dominique, inventeur en
peinture, réforma aussi la mosaïque; il disait que la peinture, avec
ses couleurs périssables, ne doit être regardée que comme un dessin,
que la véritable peinture pour l'éternité, c'est la mosaïque. Né en
1451, il cessa de vivre en 1495.
[132] Après les yeux.
[133] Telle est notre misère. Ce sont les âmes les plus faites
pour ce bonheur tendre et sublime qu'il semble fuir avec le plus
de constance. Les premiers plans sont pour elle la prosaïque
réalité. Il fallait réaliser ces êtres si nobles et si touchants
qui, à vingt ans, font le bonheur, et plus tard, le dégoût de la
vie. Le Corrége ne l'a point cherché par le dessin, soit que le
dessin fût moins de la peinture que le clair-obscur, les passions
douces ne se rendant pas visibles par le mouvement des muscles;
soit que, né au sein de la délicieuse Lombardie, il n'ait connu
que tard les statues romaines. Son art fut de peindre comme dans
le lointain même les figures du premier plan. De vingt personnes
qu'elles enchantent, il n'y en a peut-être pas une qui les voie,
et surtout qui s'en souvienne de la même manière[vii]. C'est de
la musique, et ce n'est pas de la sculpture. On brûle d'en jouir
plus distinctement, on voudrait les toucher:
Quis enim modus adsit amori!
Mais c'est par les connaître trop bien que notre cœur se dégoûte
des objets qu'il a le plus aimés: avantage immense de la musique,
qui passe comme les actions humaines.
O debolezza dell'uom, o natura nostra mortale!
Les sentiments divins ne peuvent exister ici-bas qu'autant qu'ils
durent peu.
[vii] Ce qui ne peut pas se dire de Raphaël.