Nous ne vivons encore que d'espérance; mais l'époque brillante est près
de nous (1470). L'obscurité se dissipe, et quelques rayons éclairent
déjà les peintres dont nous allons voir le talent. Leur dessin est
toujours sec; on y aperçoit, plus distinctement que dans la nature, un
trop grand nombre de détails[130].
Les couleurs sont encore fondues d'une manière imparfaite; car
l'habitude l'emporta sur la première vogue d'une méthode nouvelle, et
ils ne peignirent à l'huile que fort rarement.
Le pape Sixte IV, ayant fait bâtir au Vatican la fameuse chapelle qui
de son nom s'est appelée Sixtine, voulut l'orner de tableaux. Florence
était alors la capitale des arts (1474); il en fit venir Botticelli,
le Ghirlandajo, le Rosselli, Lucca di Cortone, Barthélemi d'Arezzo, et
quelques autres.
Sixte IV n'entendait rien aux arts; mais il désirait fort cette espèce
d'éclat dont ils décorent le nom d'un prince autour duquel ils font
prononcer les mots gloire et postérité. Pour opposer l'ancienne loi à
la nouvelle, l'ombre à la lumière, la parabole à la réalité, il voulut
mettre dans sa chapelle, d'un côté la vie de Moïse, de l'autre celle de
Jésus. Botticelli, élève de Fra Filippo, eut la direction de ces grands
travaux.
On rencontre encore avec quelque plaisir, à la chapelle Sixtine,
la _Tentation de Jésus_, dont le temple est majestueux, et _Moïse
secourant les filles de Jethro_ contre les pasteurs madianites, deux
fresques de Botticelli fort supérieures à ce qu'il a fait ailleurs. Tel
fut l'effet du grand nom de Rome sur lui et sur ses compagnons.
Botticelli, dont les figures de petite proportion rappelleraient le
Mantègne, si les têtes avaient plus de beauté, se faisait aider par
Filippino Lippi, fils du moine, mais fils sans génie, et qui n'est
connu que pour avoir fait entrer dans ses ouvrages des trophées,
des armes, des vases, des édifices, et même des vêtements pris de
l'antique, exemple déjà donné par le Squarcione. Ses figures n'ont
d'ailleurs ni grâce ni beauté. Au tort de ne faire que des portraits,
il ajoutait celui de ne pas choisir ses modèles. Les curieux qui vont
à la Minerve pour le _Christ_ de Michel-Ange jettent un regard sur une
_Dispute de saint Thomas_. Dans cet ouvrage, Filippino améliora un peu
le style de ses têtes.
Il fut surpassé de bien loin par son élève Rafaelino del Garbo.
Les chœurs d'anges que ce dernier fit à la voûte de la même chapelle
suffiraient seuls pour confirmer l'aimable surnom que ses contemporains
lui donnèrent[131]. Au mont Olivetto de Florence il y a une
_Résurrection_ de Rafaelino; ce sont des figures de petite proportion,
mais si remplies de grâce, dans des mouvements si naturels, revêtues de
couleurs si vraies, qu'on aurait peine à lui préférer aucun peintre de
son temps. Il faut avouer qu'on ne trouve cette gentillesse que dans
ses premiers tableaux. Devenu père d'une nombreuse famille (1490), il
paraît qu'il fut obligé de travailler avec précipitation. Son talent
déclina; il perdit la considération dont il jouissait, et finit dans
la pauvreté et le mépris une carrière commencée sous les plus heureux
auspices.
[130] Pour l'idée de la sécheresse, voir le _Christ_ du Titien,
et celui d'Albert Durer, _Rendez à César_, etc., à la galerie
de Dresde; ou quelques tableaux du Garofolo. Sixte IV régna de
1471 à 1484; Manni, tom. XLIII, _de Calogera_; l'histoire de la
sculpture, par Cicognara.
[131] _Garbo_ veut dire gentillesse.