Théophile, moine du onzième siècle, a fait un livre intitulé: _De omni
scientia artis pingendi_. Aux chapitres XVIII et XXII[126], il enseigne
l'art de faire de l'huile de lin, d'étendre les couleurs avec cette
huile, et de faire sécher les tableaux au soleil. Les Allemands ont
fait grand bruit de ce bouquin, et ont prétendu que dès le onzième
siècle on peignait à l'huile.
Oui, comme on peint les portes cochères, et non comme on peint les
tableaux.
D'après Théophile, on ne peut appliquer une couleur qu'autant que
la couleur mise auparavant, et à laquelle on veut ajouter des clairs
ou des ombres, a séché au soleil. Cette méthode, ainsi que l'auteur
l'avoue lui-même au chapitre XXIII, exige une patience infinie[127],
et ne pouvait servir à exprimer les idées des grands peintres. Il
n'est pas probable que les têtes passionnées de Raphaël et les belles
têtes du Guide aient été présentes à leur imagination pendant le
long espace de temps que demande le procédé du moine. D'ailleurs les
teintes ne pouvaient pas se fondre parfaitement. Van Eyck sentit ces
inconvénients, et d'autant mieux qu'ayant exposé au soleil un tableau
peint sur bois, la chaleur fit gercer les planches, et le tableau fut
perdu. Le problème était de trouver une espèce d'huile qui, mêlée aux
couleurs, pût sécher sans le secours de la chaleur. Van Eyck chercha
longtemps, et découvrit enfin certains ingrédients qui, mélangés à
l'huile par l'ébullition, donnent un vernis qui sèche rapidement,
ne craint pas l'eau, ajoute à l'éclat des couleurs, et les fond
admirablement[128]. Des curieux, réunis à Vienne chez le fameux prince
de Kaunitz, cherchèrent, il y a quelques années, à prouver que Jean de
Bruges n'avait pas fait de découverte. L'analyse chimique décomposa
des tableaux peints avant lui; mais tout le résultat d'expériences
très-rigoureuses fut de prouver que les Grecs du douzième siècle
mêlaient à leurs couleurs un peu de cire ou de blanc d'œuf. Cet usage
se perdit, et il est bien avéré aujourd'hui qu'avant Jean de Bruges
l'on ne peignait qu'en détrempe. Les tableaux qu'on cite à l'huile ne
sont que des essais malheureux.
Cet éclat à la Corrége qui frappe dans les anciennes peintures grecques
vient peut-être de ce que les ouvriers employaient aussi le blanc d'œuf
ou la cire pour vernir leurs tableaux. Quoi qu'il en soit, après l'an
1360, on ne trouve plus que des tableaux en détrempe, sans éclat comme
sans mérite.
D'autres érudits ont voulu que l'art de peindre à l'huile nous vînt des
Romains. Pourquoi pas? Suivant Dutens, ils avaient bien le télescope
et le paratonnerre. La grande preuve sur laquelle on se fonde est une
antiquaille conservée à Verceil, et respectée des savants sous le nom
du tableau de sainte Hélène[129]: c'est une espèce de broderie composée
de morceaux d'étoffe de soie cousus ensemble, de manière à faire une
Madone portant l'enfant Jésus. Les ombres des vêtements sont faites à
l'aiguille, et en grande partie avec le pinceau. Les têtes et les mains
sont peintes à l'huile.
La couture est l'œuvre de sainte Hélène, mère de Constantin.
La peinture à l'huile fut ajoutée par les peintres de sa cour.
Malheureusement l'usage de peindre Jésus sur le sein de sa mère est
postérieur au quatrième siècle, et le papier du tableau de Verceil est
du papier de linge.
[126] «Accipe semen lini, et exsicca illud in sartagine super
ignem sine aqua,» etc. Après l'avoir rôti, il faut le mettre en
poudre; on l'étend d'eau, on le remet sur le feu dans une poêle.
Quand le mélange est très-chaud, on le met dans un linge, et le
pressoir en extrait l'huile de lin.
«Cum hoc oleo tere minium sive cenobrium super lapidem sine aqua,
et cum pincello linies super ostia vel tabulas quas rubricare
volueris, et ad solem siccabis; deinde iterum linies, et
siccabis.»
Au chapitre XXII: «Accipe colores quos imponere volueris, terens
eos diligenter oleo lini sine aqua, et fac mixturas vultuum ac
vestimentorum sicut superius aqua feceras, et bestias sive aves
aut folia variabis suis coloribus prout libuerit.»
[127] Quod in imaginibus diuturnum et tædiosum nimis est.
[128] Voir Lessing, Leist, Morelli, Raspe, Aglietti Tiraboschi,
le baron de Budberg, le père Fedrici, si l'on veut savoir comment
l'on est parvenu à connaître quelle fut précisément l'invention
de Jean de Bruges.
Voir les analyses chimiques de Pietro Bianchi Pisan.
[129] Mabillon, _Diar. Ital._, cap. XXVIII, Ranza. Ladite
antiquaille a été retouchée, comme la _Nunziata_ de Florence
et la _S. Maria Primerana_ de Fiesole. Voir, à l'école de
Naples, tome III, les peintures de Colantonio: l'époque des deux
chambres, qui fait le tour de l'Europe, sera funeste aux trois
quarts des savants en _us_. On sera bien surpris de ne trouver
que des nigauds porteurs de jugements, téméraires à la vérité,
sur des points difficiles à atteindre; une ligne d'idéologie en
fait tomber un millier.