FRÈRE PHILIPPE.

L'autre religieux, bien différent du tranquille Angelico, est le

carme Philippe Lippi, si connu par ses aventures. C'était un pauvre

orphelin recueilli par charité dans un des couvents de Florence. Il

sortait chaque matin pour aller passer les journées entières, depuis

l'aube jusqu'au coucher du soleil, dans la chapelle de Masaccio. Il

parut enfin un nouveau Masaccio, surtout dans les tableaux de petite

dimension. On disait à Florence que l'âme du grand peintre était passée

dans ce jeune moine.

A dix-sept ans, à la naissance des passions, il se trouva dans la

main le talent d'exécuter en peinture toutes les idées qu'il voulait

exprimer. Ainsi la force des passions put être employée à créer, et

non à étudier; il jeta le froc. Un jour, comme il se promenait en

barque, avec quelques amis, sur la côte de l'Adriatique, près d'Ancône,

il fut enlevé par des corsaires. Depuis dix-huit mois il languissait

à la chaîne, lorsqu'il s'avisa de faire le portrait de son maître,

avec un morceau de charbon, sur une muraille nouvellement blanchie.

Ce portrait parut un miracle, et le Barbaresque charmé le renvoya à

Naples. On croirait que c'est là la fin de ses aventures; ce n'est que

le commencement.

Il était sujet à prendre des passions violentes pour les femmes

aimables que le hasard lui faisait rencontrer. Loin de l'objet aimé,

la vie n'avait plus de prix à ses yeux; il se précipitait dans les

événements; et, au milieu des mœurs terribles du quinzième siècle,

on peut juger des aventures romanesques où ce penchant l'entraîna. Le

détail en serait trop long. Toutefois, je ne puis omettre ce qui tient

à la peinture.

Les gens passionnés ne font pas fortune. Frère Philippe était réduit le

plus souvent aux simples séductions de l'homme aimable. Quelquefois il

ne pouvait pas même pénétrer jusqu'aux femmes célèbres qu'il s'avisait

d'aimer. Sa ressource alors était de faire leur portrait. Il passait

les jours et les nuits devant son ouvrage, et, faisant la conversation

avec le portrait, il cherchait quelque soulagement à sa peine.

La violence de sa mélancolie, lorsqu'il était amoureux, lui ôtait

jusqu'au pouvoir de travailler. Côme de Médicis, qui lui faisait

peindre une salle de son palais, le voyant sortir à chaque instant pour

aller passer dans une certaine rue, prit le parti de l'enfermer; il

sauta par la fenêtre.

Un jour qu'il travaillait, à Prato, chez des religieuses, au tableau du

maître-autel de leur église, il aperçut à travers la grille Lucrezia

Buti, belle pensionnaire du couvent. Il redoubla de zèle, et sut si

bien tromper les pauvres sœurs, que, sous prétexte de prendre des

idées pour la tête de la Madone, on lui permit de faire le portrait

de Lucrèce. Mais la curiosité, ou leur devoir, en retenait toujours

quelqu'une auprès du peintre. Cette gêne cruelle redoublait ses

transports. C'était en vain que chaque jour il trouvait quelque

nouvelle raison pour revoir son travail; il ne pouvait parler; ses yeux

surent enfin se faire entendre. Il était joli garçon, on le regardait

comme un grand homme, sa passion était véritable; il fut aimé, et

enleva sa maîtresse. En sa qualité de moine, il ne pouvait l'épouser.

Le père, riche marchand, voulut user de ce prétexte pour ravoir sa

fille: elle déclara qu'elle passerait sa vie avec le peintre. Dans

ce siècle amoureux des beaux-arts, son talent lui fit pardonner ses

aventures; car ce n'est pas avec un cœur passionné que l'on est fidèle.

De retour de Naples et de Padoue, il finissait ses immenses travaux

à la cathédrale de Spolette (1469) lorsque les parents d'une grande

dame qu'il aimait, et qui le payait d'un trop tendre retour, lui

firent donner du poison. Il avait cinquante-sept ans. En mourant, il

recommanda à Fra Diamante, son élève chéri, Filipino, son fils, qu'il

avait eu de Lucrèce, et qui, âgé seulement de dix ans, commençait à

peindre à côté de son père.

Laurent le Magnifique demanda ses cendres aux habitants de Spolette;

mais ils représentèrent que Florence avait assez de grands hommes pour

orner ses églises, et qu'ils voulaient garder Fra Filippo. Laurent lui

fit élever un superbe tombeau, dont Ange Politien fit l'épitaphe.

Lorsque Fra Filippo était heureux, c'était l'homme le plus spirituel

de son siècle. Qu'il en ait été l'un des plus grands peintres, c'est

ce que prouve l'empressement des curieux qui vont déterrer dans les

églises de Florence ses madones environnées de chœurs d'anges; ils

y trouvent une rare élégance de formes, de la grâce dans tous les

mouvements, des visages pleins, riants, embellis d'une couleur qui

est toute à lui. Pour les draperies, il aima les plis serrés et assez

semblables à la façon de nos chemises; il eut des teintes brillantes,

modérées cependant, et comme voilées d'un ton _violet_ qu'on ne

rencontre guère ailleurs; son talent brilla plus encore dans le

_sublime_.

Travaillant à Pieve di Prato, il osa suivre le vieil exemple de

Cimabue, et introduire dans ses fresques des proportions plus grandes

que nature. Ses figures colossales de Saint-Étienne et de Saint-Jean

sont des chefs-d'œuvre pour ce siècle encore si mesquin et si froid.

Aujourd'hui que nous jouissons de la perfection de l'art, notre œil

dédaigneux n'admet presque pas de différence de Cimabue à Fra Filippo.

Il oublie facilement qu'un siècle et demi de tentatives et de succès

sépare ces grands artistes.

Vers ce temps-là, le célèbre statuaire Verocchio, peignant à

Saint-Salvi un _Baptême de Jésus_, un de ses élèves, à peine sorti de

l'enfance, y fit un ange dont la beauté surpassait de bien loin toutes

les figures du maître. Verocchio indigné jura de ne plus toucher les

pinceaux; mais aussi cet élève était Léonard de Vinci[123].

[123] Emporté par le voisinage des grands hommes, qui aurait

le courage de s'arrêter à la médiocrité, et à une médiocrité

surpassée de si loin par la nôtre? Pesello et Pesellino

imitèrent assez bien Fra Filippo. J'aime le premier, parce qu'il

nous a conservé les traits d'Acciajuoli, le modèle des ministres

secrétaires d'État. Berto alla peindre en Hongrie; Baldovinetti,

artiste minutieux, fut le maître de Ghirlandajo. Voir un tableau

de Verocchio, à la galerie Manfrin, à Venise.

Histoire de la peinture en Italie · 第 71 / 465 题