DÉFINITIONS.

Un général célèbre, voulant voir dans un musée un petit tableau du

Corrége placé fort haut, s'approcha pour le décrocher: «Permettez,

sire, s'écria le propriétaire; M. N*** va le prendre, il est plus grand

que vous.--Dites plus long.»

C'est, je crois, pour éviter cette petite équivoque que dans les arts

le mot _grandiose_ remplace le mot _grand_. C'est en supprimant les

détails, suivant une certaine loi, et non en peignant sur une toile

immense, que l'on est grandiose. Voir la _Vision d'Ézéchiel_ et la

_Cène de saint Georges_ à Venise.

Tout le monde connaît la _Madona alla Seggiola_[118]. Il y a deux

gravures, l'une de Morghen, l'autre de M. Desnoyers, et, entre ces deux

gravures, une certaine différence. C'est pour cela que les _styles_

de ces deux artistes sont différents. Chacun a cherché d'une manière

particulière l'imitation de l'original.

Supposons le même sujet par plusieurs peintres, l'_Adoration des rois_,

par exemple.

La force et la terreur marqueront le tableau de Michel-Ange. Les rois

seront des hommes dignes de leur rang et paraîtront sentir devant qui

ils se prosternent. Si la couleur avait de l'agrément et de l'harmonie,

l'effet serait moindre, ou plutôt la véritable harmonie du sujet est

dure. Haydn, peignant le premier homme chassé du ciel, emploie d'autres

accords que l'aimable Bocherini lorsqu'il vient charmer la nuit par ses

tendres accents.

Chez Raphaël on songera moins à la majesté des rois; on n'aura d'yeux

que pour la céleste pureté de Marie et les regards de son Fils. Cette

action aura perdu sa teinte de férocité hébraïque. Le spectateur

sentira confusément que Dieu est un tendre père.

Si le tableau est de Léonard de Vinci, la noblesse en sera plus

sensible que chez Raphaël même. La force et la sensibilité brûlante ne

viendront pas nous distraire. Les gens qui ne peuvent s'élever jusqu'à

la majesté seront charmés de l'air noble des rois. Le tableau, chargé

de sombres demi-teintes, semblera respirer la mélancolie.

Il sera une fête pour l'œil charmé s'il est du Corrége. Mais aussi la

divinité, la majesté, la noblesse, ne saisiront pas le cœur dès le

premier abord. Les yeux ne pourront s'en détacher, l'âme sera heureuse,

et c'est par ce chemin qu'elle arrivera à s'apercevoir de la présence

du Sauveur des hommes.

Quant à la partie physique des _styles_, nous verrons chacun des dix ou

douze grands peintres prendre des moyens différents.

Un choix de couleurs, une manière de les appliquer avec le pinceau, la

distribution des ombres, certains accessoires, etc., augmentent les

effets moraux d'un dessin. Tout le monde sent qu'une femme qui attend

son amant ou son confesseur ne prend pas le même chapeau.

Chaque grand peintre chercha les procédés qui pouvaient porter à l'âme

cette _impression particulière_ qui lui semblait le grand but de la

peinture.

Il serait ridicule de demander le but moral aux connaisseurs. En

revanche, ils triomphent à distinguer la touche heurtée du Bassan des

couleurs fondues du Corrége. Ils ont appris que le Bassan se reconnaît

à l'éclat de ses verts, qu'il ne sait pas dessiner les pieds, qu'il a

répété toute sa vie une douzaine de sujets familiers; que le Corrége

cherche des raccourcis gracieux, que ses visages n'ont jamais rien

de sévère, que ses yeux ont une volupté céleste, que ses tableaux

semblent recouverts de six pouces de cristal.

Huit ou dix particularités sur chaque peintre, et de plus la

connaissance de la famille de jeunes femmes, de vieillards, d'enfants,

qu'il avait adoptée, font le patrimoine du connaisseur. Il est à peu

près sûr de son fait, lorsque, passant devant un tableau, il laisse

tomber ces mots avec une négligence comique: «C'est un Paul, ou c'est

du Baroche.»

Il n'y a de difficile là-dedans que l'air inspiré. C'est une science

comme une autre, qui ne doit décourager personne. Il ne faut, pour y

réussir, ni âme ni génie.

Reconnaître la teinte particulière de l'âme d'un peintre dans sa

manière de rendre le clair-obscur, le dessin, la couleur: voilà ce que

quelques personnes sauront, après avoir lu la présente histoire. Deux

leçons leur apprendront ensuite à distinguer un Paul Véronèse d'un

Tintoret, ou un Salviati d'un Cigoli. Rien de plus simple à dire, rien

ne serait plus long à écrire: comme, pour la prononciation d'une langue

étrangère, on tombe dans le puéril et dans un détail infini.

Le dessin ou les contours des muscles, des ombres et des draperies,

l'imitation de la lumière, l'imitation des couleurs locales, ont

une couleur particulière dans le _style_ de chaque peintre, s'il

a un _style_. Chez le véritable artiste, un arbre sera d'un vert

différent s'il ombrage le bain où Léda joue avec le cygne[119], ou si

des assassins profitent de l'obscurité de la forêt pour égorger le

voyageur[120].

Une draperie amarante, placée tout à fait sur le premier plan, aura

une certaine couleur. Si elle est enfoncée d'une douzaine de pieds

dans le tableau, elle en prend une autre; car son éclat est amorti par

la couleur de l'air interposé. En regardant au ciel, on voit que la

couleur de l'air est bleue. La présence de l'eau change cette couleur

en gris. Au reste, tout cela pouvait être vrai en Italie il y a trois

siècles; mais il paraît qu'en France l'air a d'autres propriétés.

Le jaune et le vert sont des couleurs gaies; le bleu est triste; le

rouge fait venir les objets en avant; le jaune attire et retient les

rayons de la lumière; l'azur est ombre, et va bien pour faire les

grands obscurs.

Toutes les _gloires_ des grands peintres, et entre autres du Corrége,

sont jaunes[121].

Si l'on se place, au Musée de Paris, entre la _Transfiguration_ et la

_Communion de saint Jérôme_, on trouvera dans le tableau du Dominiquin

quelque chose qui repose l'œil: c'est le clair-obscur.

Il faut étudier le dessin dans Raphaël et le Rembrandt, le coloris dans

le Titien et les peintres français, le clair-obscur dans le Corrége, et

encore dans les peintres actuels; et mieux encore, si l'on sait penser

par soi-même, voir tout cela dans la nature; le dessin et le coloris à

l'école de natation, le clair-obscur dans une assemblée éclairée par la

lumière sérieuse d'un dôme.

Avez-vous l'œil délicat, ou, pour parler plus vrai, une âme délicate,

vous sentirez dans chaque peintre le ton général avec lequel il

_accorde_ tout son tableau: légère fausseté ajoutée à la nature. Le

peintre n'a pas le soleil sur sa palette. Si, pour rendre le simple

_clair-obscur_, il faut qu'il fasse les ombres plus sombres, pour

rendre les couleurs dont il ne peut pas faire l'éclat, puisqu'il n'a

pas une lumière aussi brillante, il aura recours à un _ton général_.

Ce voile léger est d'or chez Paul Véronèse, chez le Guide il est comme

d'argent; il est cendré chez le Pezareze. Aux séances de l'Académie,

qui ont lieu sous un dôme, voyez le changement _du ton général_ du

triste au gai, de l'air de fête à l'air sombre, à chaque nuage qui

vient à passer devant le soleil.

[118] De Raphaël, ancien Musée Napoléon, la _Vision_, n° 1125.

[119] Le Corrége, n° 900. Tableau que la piété a fait enlever au

Musée avant qu'elle fût secondée par lord Wellington.

[120] _Martyre de saint Pierre_, du Titien, n° 1206.

[121] Vous vous rappelez l'effet étonnant du _Saint Georges_ de

Dresde.

Histoire de la peinture en Italie · 第 67 / 465 题