MASACCIO.

Pour celui-ci, c'est un homme de génie, et qui a fait époque dans

l'histoire de l'art. Il s'était formé d'abord sur les ouvrages des

sculpteurs Ghiberti et Donatello. Brunelleschi lui avait montré la

perspective. Il vit Rome, et sans doute y étudia l'antique.

Masaccio ouvrit à la peinture une route nouvelle. On n'a qu'à voir les

belles fresques de l'église del Carmine, qui heureusement ont échappé à

l'incendie de 1771.

Les raccourcis sont admirables. La pose des figures offre une variété

et une perfection inconnues à Paolo Uccello lui-même. Les parties nues

sont traitées d'une manière naïve, et toutefois avec un art infini.

Enfin la plus grande de toutes les louanges, et que pourtant l'on peut

donner à Masaccio avec vérité, c'est que ses têtes ont quelque chose

de celles de Raphaël. Ainsi que le peintre d'Urbin, il marque d'une

expression différente chacun des personnages qu'il introduit. Cette

figure du _Baptême de saint Pierre_, louée si souvent (c'est un homme

qui vient de quitter ses habits et qui tremble de froid), a été sans

rivale jusqu'au siècle de Raphaël, c'est-à-dire que Léonard de Vinci,

le Frate et André del Sarto, ne l'ont point égalée[114].

Nous voici à la naissance de l'expression.

Tous les hommes spirituels ou sots, flegmatiques ou passionnés,

conviennent que l'homme n'est rien que par la pensée et par le cœur. Il

faut des os, il faut du sang à la machine humaine pour qu'elle marche.

Mais à peine prêtons-nous quelque attention à ces conditions de la vie

pour voler à son grand but, à son dernier résultat: penser et sentir.

C'est l'histoire du dessin, du coloris, du clair-obscur, et de toutes

les diverses parties de la peinture comparées à l'expression.

L'expression est tout l'art.

Un tableau sans expression n'est qu'une image pour amuser les yeux

un instant. Les peintres doivent sans doute posséder le coloris, le

dessin, la perspective, etc.; sans cela l'on n'est pas peintre. Mais

s'arrêter dans une de ces perfections subalternes, c'est prendre

misérablement le moyen pour le but, c'est manquer sa carrière. Que

sert à Santo di Tito d'avoir été ce grand dessinateur si renommé

dans Florence? Hogarth vivra plus que lui. Les simples coloristes,

remplissant mieux la condition du _tableau-image_, sont plus estimés. A

égale inanité d'expression, une cène de Bonifazio se paye dix fois plus

qu'une descente de croix de Salviati[115].

Par l'expression, la peinture se lie à ce qu'il y a de plus grand

dans le cœur des grands hommes. _Napoléon touchant les pestiférés à

Jaffa_[116].

Par le dessin, elle s'acquiert l'admiration des pédants.

Par le coloris, elle se fait acheter des gros marchands Anglais.

Au reste, il ne faut pas accuser légèrement les grands peintres de

froideur. J'ai vu en ma vie cinq ou six grandes actions, et j'ai été

frappé de l'air simple des héros.

Masaccio bannit des draperies tous les petits détails minutieux. Chez

lui, elles présentent des plis naturels et en petit nombre. Son coloris

est vrai, bien varié, tendre, d'une harmonie étonnante; c'est-à-dire

que les figures ont un relief admirable. Ce grand artiste ne put

terminer la chapelle del Carmine; il mourut en 1443, probablement par

le poison. Il n'avait que quarante-deux ans. C'est une des plus grandes

pertes que les arts aient jamais faites.

L'église del Carmine, où il repose, devint après sa mort l'école des

plus grands peintres qu'ait produits la Toscane. Léonard de Vinci,

Michel-Ange, le Frate, André del Sarto, Luca Signorelli, le Pérugin et

Raphaël lui-même vinrent y étudier avec respect[117].

[114] Ces fresques ont été gravées par Carlo Lasinio.

[115] Bonifazio, de l'école de Venise, mort en 1553, à 62 ans;

Salviati de Florence, de 1510 à 1563; Hogarth, mort en 1761.

[116] On me dira qu'à propos des arts je parle de choses qui leur

sont étrangères; je réponds que je donne la copie de mes idées,

et que j'ai vécu de mon temps. Je cite ceci comme tableau, sans

affirmer qu'ensuite il ne les ait pas fait empoisonner.

[117] On lui fit cette épitaphe:

Se alcun cercasse il marmo o il nome mio,

La Chiesa è il marmo, una capella è il nome:

Morii, chè natura ebbe invidia, come

L'arte del mio pennel, uopo e desio.

D'où l'on a tiré,

Si monumentum quæris, circumspice.

Épitaphe du célèbre architecte Wren, dans Saint-Paul de Londres,

et peut-être le charmant distique:

Ille hic est Raphael, timuit quo sospite vinci

Rerum magna parens, et moriente mori.

Histoire de la peinture en Italie · 第 63 / 465 题