PAOLO UCCELLO ET LA PERSPECTIVE.

Au milieu de cet enthousiasme pour les statues et les formes palpables,

la peinture fut un peu négligée. Sortie de l'enfance par Giotto et ses

élèves, elle attendait encore la perspective et le clair-obscur.

Les figures de ce temps-là ne sont pas dans le même plan que le sol

qui les porte; les édifices n'ont pas de vrai point de vue. De toutes

les parties sublimes, l'art de présenter les corps en raccourci avait

seul fait quelques pas. Stefano Fiorentino vit ces difficultés plutôt

qu'il ne les surmonta. Tandis que le commun des peintres cherchait

à les éviter, ou à les résoudre par des à peu près, Pierre della

Francesca et Brunelleschi eurent l'idée de faire servir la géométrie au

perfectionnement de l'art (1420). Encouragés par les livres grecs, ils

trouvèrent le moyen, en représentant de grands édifices, de tracer sur

la toile la manière exacte dont ils paraissent à l'œil.

Ce Brunelleschi imita l'architecture ancienne avec génie. Sa coupole

de Santa-Maria del Fiore surpasse celle de Saint-Pierre, sa copie, du

moins en solidité. Une preuve de la supériorité de ce grand homme,

c'est la défaveur de ses contemporains, qui le crurent fou, éloge

le plus flatteur que puisse conférer le vulgaire, puisqu'il est un

inattaquable certificat de dissemblance. Comme les magistrats de

Florence délibéraient avec la troupe des architectes sur la manière de

construire la coupole, ils allèrent jusqu'à faire porter Brunelleschi

hors de la salle par leurs huissiers. Aussi avait-il tous les talents,

depuis la poésie jusqu'à l'art de faire des montres; et un tel homme

est fou de droit aux yeux de tous les échevins du monde, même à

Florence au quinzième siècle. Jusqu'à lui, l'architecture, ne sachant

pas être élégante, cherchait à étonner par la grandeur des masses.

Paolo Uccello, aidé du mathématicien Manetti, se consacra aussi à

la perspective, et pour elle négligea toutes les autres parties de

la peinture. Celle-ci, qui est cependant une des moins séduisantes,

faisait son bonheur. On le trouvait seul, les bras croisés devant ses

plans géométriques, se disant à lui-même: «La perspective est pourtant

une chose charmante.» C'est ce dont il est permis de douter; mais ce

qui est certain, c'est que chaque nouvel essai de Paolo fit faire un

pas à l'art qu'il adorait. Soit qu'il représentât de vastes bâtiments

et de longues colonnades dans le champ étroit d'un petit tableau, soit

qu'il entreprît de faire voir la figure humaine sous des raccourcis

inconnus aux élèves de Giotto, chacun de ses ouvrages fit l'étonnement

de ses contemporains. Les curieux trouveront dans le cloître de

Santa-Maria-Novella deux fresques de Paolo, représentant Adam au milieu

d'un paysage fort bien fait, et l'arche de Noé voguant sur les eaux.

Cette figure colossale d'un des généraux de Florence, peinte en terre

verte à la cathédrale, est encore de lui. Ce fut peut-être la première

fois que la peinture osa beaucoup, et ne sembla pas téméraire. Il

paraît qu'il eut une fort grande réputation dans le genre colossal.

Il fut appelé à Padoue pour y peindre des géants. Mais ses géants ont

péri, et presque tous les tableaux qui nous restent de Paolo Uccello

ont été découpés sur des meubles. Il dut son nom d'_Uccello_ à l'amour

extrême qu'il avait pour les oiseaux; il en était entouré dans sa

maison, et en mettait partout dans ses tableaux. Il ne mourut qu'en

1472.

De son côté, Masolino di Panicale s'adonnait au clair-obscur, et, par

l'habitude de modeler en terre les formes du corps humain, apprenait à

leur conserver du relief. Ce précepte lui venait de Ghiberti, sculpteur

célèbre, qui passait alors pour être sans rival dans le dessin, dans la

composition, et dans l'art de donner une âme aux figures. Le coloris,

qui seul manquait à Ghiberti pour être un grand peintre, Masolino se

le fit enseigner par Starnina, renommé comme le meilleur coloriste du

siècle. Ayant ainsi réuni ce qu'il y avait de mieux dans deux écoles

différentes, il créa une nouvelle manière d'imiter la nature.

Ce style est toujours sec, l'on trouve encore mille choses à reprendre;

mais il y a du grandiose; le peintre commence à négliger les petits

détails insignifiants où se perdaient ses prédécesseurs. Des nuances

plus douces unissent les couleurs opposées. La chapelle de Saint-Pierre

_al Carmine_ fait la gloire de Masolino (1415). Il y peignit les

évangélistes, et plusieurs traits de la vie de saint Pierre, la

_Vocation à l'apostolat_, la _Tempête_, le _Reniement_.

Quelques années après sa mort, d'autres scènes de la vie du saint,

telles que le _Tribut payé à César_, et la _Guérison des malades_,

furent ajoutées par son élève Maso di San-Giovani, jeune homme qui,

tout absorbé dans les pensées de l'art, et plein de négligence pour les

intérêts communs de la vie, fut surnommé Masaccio par les habitants de

Florence.

Histoire de la peinture en Italie · 第 61 / 465 题