ESPRIT PUBLIC A FLORENCE.

L'amour furieux pour la liberté et la haine des nobles ne pouvait être

balancé dans Florence que par un seul plaisir, et l'Europe célèbre

encore la magnificence désintéressée et les vues libérales des premiers

Médicis (1400).

Les sciences de ce temps-là n'étant pas longues à apprendre, les

savants étaient en même temps gens d'esprit. De plus, par la faveur

de Laurent le Magnifique, il arriva qu'au lieu de ramper devant les

courtisans, c'étaient les courtisans qui leur faisaient la cour. Voilà

les peintres de Florence qui l'emportent sur leurs contemporains de

Venise.

Dello, Paolo, Masaccio, les deux Peselli, les deux Lippi, Benozzo,

Sandro, les Ghirlandajo, vécurent avec les gens d'esprit qui formaient

la cour des Médicis, furent protégés par ceux-ci avec une bonté

paternelle, et, en revanche, employèrent leurs talents à augmenter

l'influence de cette famille aimable. Leurs ouvrages, pleins de

portraits, suivant la coutume, offraient sans cesse au peuple l'image

des Médicis, et avec les ornements royaux. On est sûr, par exemple, de

trouver trois Médicis dans tous les tableaux de l'adoration des rois.

Les peintres disposaient les habitants de Florence à leur en souffrir

un jour l'autorité.

Côme, le père de la patrie, Pierre, son fils, Laurent, son petit-fils,

Léon, le dernier des Médicis, présentent assurément une succession de

princes assez singuliers. Comme la gloire de cette famille illustre a

été souillée de nos jours par de plats louangeurs, il faut observer

qu'elle ne fit que partager l'enthousiasme du public.

Il faut rappeler Nicolas V, qui, de la naissance la plus obscure,

parvint à la première magistrature de la chrétienté, et, dans un règne

de huit ans, égala au moins Côme l'Ancien[110].

Il faut rappeler la maison d'Este, dont le sang va monter sur le

plus beau trône du monde, et qui fut la digne rivale des Médicis.

Puisse-t-elle se souvenir aujourd'hui que ses plus beaux titres de

noblesse sont l'Arioste et le Tasse!

Alphonse, le brillant conquérant du royaume de Naples, épargna la ville

rebelle de Sulmone en mémoire d'Ovide. Il réunissait les savants à son

quartier général, non pour leur demander d'écouter des épigrammes, mais

de discuter devant lui, et souvent avec lui, les grandes questions

de la littérature. Son fils fut auteur, et cette famille, quoique

renversée du trône, montra la civilisation à cette grande Grèce

aujourd'hui si barbare.

Le plus brave des guerriers de ce siècle, le fondateur de la gloire et

de la puissance des Sforce à Milan, protégea les savants presque autant

que son petit-fils Louis le Maure, l'ami de Léonard.

Les souverains qui régnaient à Urbain et à Mantoue vivaient en riches

particuliers, au milieu de tous les plaisirs de l'esprit et des arts.

Les princesses même ne dédaignèrent pas de laisser tomber sur les

enfants des Muses quelques-uns de ces regards qui font des miracles.

La mode fut décidée. Les princes vulgaires s'empressèrent de lui obéir,

et, dans cet âge, une seule ville d'Italie comptait plus de savants que

certains grands royaumes au delà des Alpes[111].

Par quel enchantement les gens d'esprit de l'Italie, si protégés,

sont-ils restés tellement loin de ses artistes? Au lieu de créer, ils

se rabaissèrent au métier de savant, dont ils ne sentaient pas le

vide[112].

A Florence, depuis plus de deux siècles, et du temps que les Médicis

n'étaient encore que de petits marchands, la passion des arts était

générale; les citoyens, distribués en confréries, suivant leurs métiers

et leurs quartiers, ne songeaient, au milieu de leurs dissensions

furieuses, qu'à orner les églises où ils se rassemblaient. Là, comme

dans les états modernes, l'immense majorité avait l'insolence de ne pas

vouloir se laisser gouverner au profit du petit nombre. C'est l'effet

le plus assuré d'un bien-être funeste. Les riches Florentins furent

ballottés pendant trois siècles pour n'avoir eu ni assez d'esprit pour

trouver une bonne constitution, ni assez d'humilité pour en supporter

une mauvaise[113]. Leurs guerres leur coûtaient des sommes énormes,

et n'enrichissaient que leurs ministres. Comme toutes les républiques

marchandes, ils étaient avares.

Et cependant, dès 1288, le père de cette Béatrice immortalisée par le

Dante fonde le superbe hôpital de Santa-Maria-Nuova. Cinq ans plus

tard, les marchands de drap entreprennent de revêtir de marbres noir et

blanc le joli baptistère si connu par ses portes de bronze. En 1294,

le jour de la Sainte-Croix, on pose la première pierre de la célèbre

église de ce nom. Au mois de septembre de la même année, on commence

la cathédrale, et les fonds sont faits pour qu'elle soit rapidement

achevée. A peine quatre ans sont écoulés, sur les dessins d'Arnolfo

di Lappo, l'un des restaurateurs de l'architecture, on construit le

Palazzo Vecchio. Mais c'est en vain que l'artiste veut donner une forme

régulière à son édifice. La haine pour la faction gibeline ne permet

pas de bâtir sur le terrain de leurs maisons, que la fureur populaire

vient de démolir. C'est la place du Grand-Duc.

Ces grands édifices bâtis, les Florentins veulent les couvrir de

peintures. Ce genre de luxe, inconnu à leurs ancêtres, ne régnait pas

au même degré dans les autres villes d'Italie. De là la réputation des

imitateurs de Giotto.

Dans les premières années du quinzième siècle, la mode changea. Ce

fut la sculpture qui parut de bon goût pour orner les églises avec

magnificence.

Les Florentins, laissant toujours la façade des leurs pour le dernier

ouvrage, l'inconstance humaine a fait que Saint-Laurent, le Carmine et

Santa-Croce, ces temples si magnifiques au-dedans, ressemblent tout à

fait à de vastes granges de brique.

[110] De 1447 à 1455.

[111] Voir la vie de Volsey, par Galt.

[112] Politien, par exemple. Ce métier est le dernier de

tous, s'il n'est fondé sur la raison; et les raisonnements du

quatorzième siècle sont bien bons à lire à peu près autant que

ceux des théologiens actuels (Paley); mais n'oublions pas que,

tandis que la raison ne formait encore que des pas incertains et

mal assurés, sur les ailes de l'imagination les vers de Pétrarque

et du Dante s'élevaient au sublime. Homère n'a rien d'égal au

comte Ugolin.

[113] Tous les douze ou quinze ans le peuple se portait en armes

à la place publique, et donnait _balia_ à des commissaires qu'il

nommait, c'est-à-dire leur conférait le pouvoir de faire une

constitution nouvelle.

Histoire de la peinture en Italie · 第 57 / 465 题