Il arriva aux élèves de Giotto ce qui arrive aux élèves de Racine, ce
qui arrivera à ceux de tous les grands artistes. Ils n'osent voir dans
la nature les choses que le maître n'y a pas prises. Ils se mettent
tout simplement devant les effets qu'il a choisis, et prétendent en
donner de nouvelles copies, c'est-à-dire qu'ils tentent précisément la
chose que, jusqu'à un changement de caractère dans la nation, le grand
homme vient de rendre impossible. Ils disent qu'ils le respectent,
et s'ils s'élevaient à comprendre ce qu'ils font, il n'y a pas
d'entreprise plus téméraire.
Pendant le reste du quatorzième siècle, la peinture ne fit plus de
progrès. Les tableaux de Giotto, vus à côté des tableaux de Cavallini,
de Gaddi et de ses autres bons élèves, sont toujours les ouvrages du
maître. Une fois qu'on est parvenu à connaître son style, on n'a que
faire d'étudier le leur. Il est moins grandiose et moins gracieux,
voilà tout.
Stefano Fiorentino, dont les ouvrages ont péri, Tommaso di Stefano et
Tossicani l'imitèrent avec succès. Son élève favori, celui qu'il admit
à la plus grande intimité, son Jules Romain, c'est Taddeo Gaddi, dont
les curieux trouvent encore des fresques au chapitre des Espagnols à
Florence. Il a peint à la voûte quelques _scènes de la vie de Jésus_,
et une _Descente du Saint-Esprit_, qui est un des plus beaux ouvrages
du quatorzième siècle. Sur l'un des murs de la même chapelle il a fait
des figures allégoriques représentant les sciences, et, au-dessous de
chacune d'elles, le portrait de quelque savant qui passait alors pour
s'y être illustré. Il surpassa, dit-on, son maître dans le coloris; le
temps nous empêche d'en juger.
Un jour, dans une société de gens de lettres[99], André Orcagna fit
cette question: Qui avait été le plus grand peintre, Giotto excepté?
L'un nommait Cimabue, l'autre Stefano, ou Bernardo, ou Buffalmacco.
Taddeo Gaddi, qui se trouvait présent, dit: _Certainement il y a eu de
grands talents; mais cet art va manquant tous les jours_. Et il avait
raison. Comment prévoir qu'il naîtrait des génies qui sortiraient de
l'imitation?
On distingue parmi les élèves de Gaddi, Angiolo Gaddi son fils, don
Lorenzo, et don Silvestre, tous les deux moines camaldules, Jean de
Milan qui peignit en Lombardie Starnina, et dello Fiorentino, qui
portèrent le nouveau style italien à la cour d'Espagne, et enfin
Spinello d'Arezzo, qui eut du moins une imagination d'artiste. On
montre encore dans sa patrie une _Chute des anges_, avec un _Lucifer_
si horrible, que Spinello l'ayant vu en songe, il en devint fou, et
mourut peu après[100].
L'histoire de la peinture ne mérite pas plus de détails depuis l'an
1336 jusqu'à l'an 1400.
Un grand seigneur, Jean-Louis Fiesque, entre dans la boutique d'un
peintre célèbre: «Fais-moi un tableau où il y ait saint Jean, saint
Louis et la Madone.» Le peintre ouvre la Bible et les Légendes pour les
signes caractéristiques de ces trois personnages.
A plus forte raison avait-il recours à la Bible lorsqu'il fallait
peindre le reniement de saint Pierre, ou le tribut payé à César, ou le
jugement dernier.
Aujourd'hui qui est-ce qui lit la Bible[101]? quelque amateur peut-être
pour y voir les quinze ou vingt traits, éternels sujets des tableaux
du grand siècle. J'ai trouvé des peintures inexplicables. C'est que
certaines légendes trop absurdes ont été abandonnées dans le mouvement
rétrograde de l'armée catholique. Alors on indique dans le pays le
bouquin où il faut chercher le miracle[102].
Le malheur de ces premiers restaurateurs de l'art, qui, à beaucoup
près, ne furent pas sans génie, c'est d'avoir peint la Bible. Cette
circonstance a retardé l'expression des sentiments nobles, ou le _beau
idéal_ des modernes.
La Bible, à ne la considérer que sous le rapport humain, est une
collection de poëmes écrits avec assez de talent, et surtout
parfaitement exempts de toutes les petitesses, de toutes les
affectations modernes. Le style est toujours grandiose; mais elle est
remplie des actions les plus noires, et l'on voit que les auteurs
n'avaient nulle idée de la beauté _morale_ des actions humaines[103].
Voici une occasion de dire que les romanciers du jour sont plus que
divins. Les trois ou quatre romans qui paraissent chaque semaine nous
font bâiller à force de perfection morale; mais les auteurs ne peuvent
attraper le style grandiose. Au contraire, changez le style de la
Bible, et tout le monde verra ces poëmes avec surprise.
Les voyageurs en Italie sont frappés du peu d'expression de tableaux,
d'ailleurs assez bons, et de la grossièreté de cette expression. Mais,
me suis-je dit, ce peuple est-il froid? ne fait-il pas de gestes?
l'accuse-t-on de manquer d'expression? Les peintres ne pouvant être
_vrais_ sans être révoltants, leur siècle, plus humain que la Bible,
leur commanda, sans s'en douter, de s'arrêter à l'insignifiant[104].
Si, au lieu de leur demander des sujets pris dans le livre divin[105],
on leur eût donné à exprimer l'histoire d'un simple peuple, des
Romains, par exemple, qui ne sont rien moins que parfaits, ils y
eussent trouvé les enfants de Falères, Fabricius renvoyant le médecin
de Pyrrhus, les trois cents Fabius allant mourir pour la patrie, etc.,
etc., enfin quelquefois des sentiments généreux.
Quel talent, pour exprimer la beauté morale, veut-on qu'acquière un
pauvre ouvrier qui est employé tous les jours à représenter Abraham
envoyant Agar et son fils Ismaël mourir de soif dans le désert[106],
ou saint Pierre faisant tomber mort Ananias, qui, par une fausse
déclaration, avait trompé les apôtres dans leur emprunt forcé[107], ou
le grand prêtre Joad massacrant Athalie pendant un armistice?
Quelle différence pour le talent de Raphaël, si, au lieu de peindre la
_Vierge au donataire_[108] et les tristes saints qui l'entourent, et
qui ne peuvent être que de froids égoïstes, son siècle lui eût demandé
la tête d'Alexandre prenant la coupe des mains de Philippe, ou Régulus
montant sur son vaisseau[109]!
Quand les sujets donnés par le christianisme ne sont pas odieux, ils
sont du moins plats. Dans la _Transfiguration_, dans la _Communion de
saint Jérôme_, dans le _Martyre de saint Pierre_, dans le _Martyre
de sainte Agnès_, je ne vois rien que de commun. Il n'y a jamais
_sacrifice de l'intérêt propre_ à quelque sentiment généreux.
Je sais bien qu'on a dit, dès 1755: «Les sujets de la religion
chrétienne fournissent presque toujours l'occasion d'exprimer les
grands mouvements de l'âme, et ces instants heureux où l'homme est
au-dessus de lui-même. La mythologie, au contraire, ne présente à
l'imagination que des fantômes et des sujets froids.
«Le christianisme vous montre toujours l'homme, c'est-à-dire l'être
auquel vous vous intéressez dans quelque situation touchante; la
mythologie, des êtres dont vous n'avez pas d'idées dans une situation
tranquille.
«Ce qui engagea les génies sublimes de l'Italie à prendre si
fréquemment leurs sujets dans l'Olympe, c'est l'occasion si précieuse
de peindre le nu....... La mythologie n'a tout au plus que quelques
sujets voluptueux.» (GRIMM, _Correspondance_, février 1755.)
[99] Sacchetti, _Nouvelle_, 136.
[100] Voici les noms des prétendus artistes de cette époque, qui
peuvent n'être pas sans intérêt à Florence et à Pise, où leurs
tristes ouvrages emplissent les églises. Gio. Gaddi, Antonio
Vite, Jacopo di Casentino, Bernardo Daddi, Parri Spinello, qui
faisait ses figures très-longues et un peu courbées, pour leur
donner de la grâce, disait-il; peut-être avait-il entrevu que
pour la grâce il faut une certaine faiblesse[v] du reste, bon
coloriste; Lorenzo de Bicci, d'une médiocrité expéditive, Neri
son fils, un des derniers de la troupe, Stefano da Verona,
Cennini, Antonio Veneziano.
[v] Je ne sympathise pas avec cette jeune femme (dans la
retraite de Russie), parce qu'elle est plus faible qu'une
autre femme, mais parce qu'elle n'a pas la force d'un homme.
C'est ce qui renverse tout le système de Burke; il n'a pas lu
ses principes dans son cœur; il les a déduits, avec beaucoup
d'esprit et peu de logique, de certaines vérités générales.
Toutes les femmes de l'école de Florence ont trop de force.
A Pise, la sculpture était plus à la mode; cependant elle eut des
peintres: Vicino, Nello, Gera, plusieurs Vanni, Andrea di Lippo,
Gio. di Nicolo. Les discordes civiles livrèrent la ville aux
Florentins en 1406; avec la nationalité elle perdit le génie.
On pourrait citer des centaines de peintres; tous ces noms,
avec les dates, sont dans le dictionnaire, à la fin du présent
ouvrage. Les amateurs qui ont une âme, et qui savent y lire,
trouveront de l'instruction à comparer cette médiocrité du
quatorzième siècle avec la médiocrité du dix-huitième. Il faut
sortir d'une des églises ornées dans ce temps-là, pour entrer
dans l'église del Carmine, repeinte depuis l'incendie de 1771.
[101] Hors de l'Angleterre.
[102] Par exemple, les Bollandistes ne conviennent pas du martyre
de saint Georges sous Dioclétien, chef-d'œuvre d'expression de
Paul Véronèse. Ancien Musée, n° 1,091.
Un excès de curiosité peut faire ouvrir, pour la vie de Jésus et
de la Madone, G. Albert Fabricius, _Codex apocr. Novi Testamenti_.
[103] Voir dans l'appendice la bulle de N. S. P. le pape, en date
du 29 juin 1816.
(R. C.)
[104] Le Guerchin, qui copiait pour ses saints de grossiers
paysans, est plus d'accord avec la Bible que le Guide ou Raphaël.
Le clair-obscur seul et le coloris n'étaient pas enchaînés par la
religion. Voir le _Martyre de saint Pierre à Antioche_, ancien
Musée Napoléon, n° 974. On part toujours du livret de 1811.
[105] Un des effets les plus plaisants de la puissance de
Napoléon, c'est la société anglaise pour la Bible. La première
année, 1805, cette société eut 134,000 francs à dépenser; le
revenu de la dixième année, terminée le 31 mars 1814, s'est élevé
à 2,093,184 francs.
Le nombre des exemplaires distribués en 1813 est de 167,320
exemplaires de la Bible, et de 185,249 exemplaires du Nouveau
Testament. Le nombre total des Bibles mis en circulation depuis
l'origine s'élève à 1,027,000. On a traduit ce livre dans une
infinité de langues; on a des gens pour le faire distribuer
aux sauvages au retour de leurs chasses, afin de les rendre
_humains_. Partout, disent les graves Anglais dans leurs
rapports, le _taux moyen_ de la moralité s'élève par la lecture
de la Bible; cette lecture perfectionne la _raison_[vi].
[vi] Rapport de la société de la Bible, 5 vol., Londres, 1814,
Adresse de Leicester, pag. 336.
C'est un bien bon déguisement de l'orgueil que le zèle de ces
Anglais, qui se croient vertueux, dans le vrai sens du mot
(c'est-à-dire _contribuant au bonheur du genre humain_), en
doublant ou quadruplant la publicité de la Bible.
On n'a qu'à lire cinquante pages, au hasard, dans la traduction
de Genève 1805; la gravité de ces braves gens eût été beaucoup
mieux employée à répandre des _Amis des enfants_ par Berquin;
lisez de suite cinquante pages des deux ouvrages.
Comme leurs ministres, grâce à la liberté, les particuliers
anglais ont le pouvoir de l'argent; mais, comme leurs ministres,
ils pourraient avoir plus d'esprit; on est étonné, après une
aussi énorme dépense de gravité, d'arriver à des effets aussi
puérils. La forme de leur liberté ne leur laisse pas le _loisir_
d'acquérir ce pauvre esprit qui les vexe tant; elle agace et met
en présence tous les intérêts: la vie est un combat; il n'y a
plus de temps pour les plaisirs de la sympathie.
[106] Chef-d'œuvre du Guerchin, à Brera. On ne peut plus oublier
les yeux rouges d'Agar, qui regardent encore Abraham avec un
reste d'espérance; ce qu'il y a de plaisant dans le tableau du
Guerchin, c'est qu'Abraham, poussant Agar à une mort horrible, ne
manque pas de lui donner sa bénédiction. M. de C. a donc toute
raison d'avancer que la religion chrétienne est une religion
d'angélique douceur. Voyez, en Espagne, relever, en l'honneur des
libéraux, de vieilles tours sur des rochers escarpés, tombant en
ruine depuis le temps des maures. Au mois d'août 1815, la loi de
grâce vient de faire brûler à l'île de Cuba, par un temps fort
chaud, six hérétiques, dont quatre étaient Européens.
[107] Ancien Musée Napoléon, n° 58.
[108] Ancien Musée Napoléon, n° 1140.
[109] Régulus ne pouvait s'attendre à être payé au centuple après
sa mort; attaché à sa croix dans Carthage, il ne voyait point
d'anges au haut du ciel lui apporter une couronne. La découverte
de l'immortalité de l'âme est tout à fait moderne. Voir Cicéron,
Sénèque, Pline, non pas dans les traductions approuvées par la
censure.