Buffalmacco, plus connu par la célébrité comique qu'il doit à
Boccace[86] que par ses œuvres, peignait du temps de Giotto, et ne
s'éleva guère au-dessus de son siècle. On trouve tout au plus chez
lui quelques têtes d'hommes passables. Les Florentins, qu'il égayait
chaque jour par quelque mystification nouvelle, aimaient son talent,
et l'employèrent beaucoup. Il vécut gaiement et mourut à l'hôpital.
Il eut pour compatriote un certain Bruno di Giovanni, qui, jaloux de
l'expression que Buffalmacco mettait dans ses ouvrages, y suppléait
d'ordinaire par des mots écrits qu'il faisait sortir de la bouche de
ses figures, moyen simple déjà employé par Cimabue. Buffalmacco a
plusieurs tableaux au Campo-Santo de Pise. Il y a de la physionomie
dans une tête de Caïn. Les noms de Nello, de Calandrino, de Bartholo
Gioggi et de Gio da Ponte ont survécu, dit-on, à cette multitude
d'ouvriers en couleurs qui remplissaient Florence.
André Orcagna a paru digne à quelques amateurs de prendre le premier
rang après Giotto. Il est sûr que dans le _Paradis_ et l'_Enfer_,
grandes fresques de la chapelle des Strozzi, à Santa-Maria-Novella, il
y a des têtes charmantes, dans le _Paradis_ surtout, qui est à gauche
en entrant. Ce sont apparemment des portraits de jolies femmes; on
lui demandait souvent ces deux sujets si touchants pour les fidèles.
Il divise l'enfer en fosses (bolge), d'après le Dante; et, comme ce
grand poëte, il ne manque pas de damner ses ennemis; on remarque dans
ses fresques de Pise les portraits de deux des plus grands hommes de
ce temps: Castruccio et Uguccione della Faggiola. L'architecture lui
doit un des changements les plus heureux. C'est lui qui substitua le
demi-cercle à la forme pointue des arcs gothiques, et le charmant
portique des Lanzi, à Florence, est son ouvrage. Il était temps de
laisser les arcs pointus, dont je crois que le premier exemple est au
canal du lac Albano[87].
André fut sculpteur: c'était un homme d'une force et d'une bizarrerie
d'idées bien rares aujourd'hui. Mais, pour le coloris, l'élégance des
formes et la vérité des mouvements, il le cède aux élèves de Giotto[88].
Après une naissance aussi splendide, les arts s'arrêtèrent tout
à coup, et pendant quatre-vingts ans. Giotto resta le plus grand
peintre jusqu'à ce que Brunelleschi, Donatello et Masaccio vinssent de
l'enfance les faire passer à la jeunesse.
Non-seulement il faut des génies, mais encore que l'opinion des
contemporains présente le vrai beau à leurs efforts. Boccace et
Pétrarque ne sont connus que par ceux de leurs ouvrages qu'ils
estimaient le moins. Si Pétrarque n'eût jamais fait de chansons, il ne
serait qu'un pédant obscur, sans doute, comme plusieurs des peintres
que je nommerai ne sont que de froids copistes.
[86] Huitième journée du _Décaméron_; Sachetti, _Nouvelles_ CLXI,
CXCI et CXCII. Vasari, III, 80.
[87] Construit l'an de Rome 356. Voir _Vulpii Latium vetus_. Cet
ouvrage est digne des plus grands rois, et le territoire de Rome
ne s'étendait qu'à quelques milles.
On trouve l'histoire de l'architecture gothique depuis les
édifices de Subiaco, et la Notre-Dame de Dijon, bâtie par saint
Louis, jusqu'au Saint-Laurent de Florence par Brunelleschi, dans
la septième livraison de M. Dagincourt.
[88] Il travaillait ordinairement avec un de ses frères, nommé
Bernardo; ils eurent pour élèves un Bernardo Nello et Traïni,
duquel il y a un tableau curieux à Pise; saint Thomas d'Aquin y
est fort ressemblant. On le voit au-dessous du Rédempteur, duquel
il reçoit des rayons de lumière, qui, de Thomas, vont se divisant
à une foule de docteurs, d'évêques et même de papes. Arrien et
d'autres novateurs gisent terrassés aux pieds du saint. Près de
lui, Platon et Aristote lui présentent ouvert le livre de leur
philosophie. Ce tableau gravé ferait une bonne note pour Mosheim;
il montre bien le christianisme devenant une religion, d'un
gouvernement qu'il était.