SUITE DE GIOTTO.

Giotto, admiré sans réserve par ses contemporains, fut appelé dans

toute l'Italie; ses tableaux sont des scènes de l'Évangile, qu'il ne

se faisait pas scrupule de répéter, presque de la même manière, en des

lieux différents. Une certaine symétrie qui plaît à l'amateur éclairé,

et surtout un dessin moins anguleux, et un coloris plus moelleux que

chez ses rudes prédécesseurs, les distinguent facilement. Ces mains

grêles, ces pieds en pointe, ces visages malheureux, ces yeux effarés,

restes de la barbarie apportée de Constantinople, disparaissent peu à

peu. Je trouve que ses ouvrages plaisent d'autant plus qu'ils sont de

moindre dimension.

Par exemple, les petites figures de la sacristie du Vatican sont

des miniatures pleines de grâce; et ce qui manquait surtout aux arts

avant lui, c'est la grâce. Quelque sauvages que soient les hommes, on

peut leur faire peur, car ils ont éprouvé la souffrance; mais, pour

qu'ils fassent attention à ce qui n'est que gracieux, il faut qu'ils

connaissent le bonheur d'aimer.

Giotto sut exprimer beaucoup de petites circonstances de la nature peu

dignes des scènes graves où il les introduisait; mais c'était la nature.

On peut dire qu'il fut l'inventeur du portrait. On lui doit entre

autres ceux du Dante, son ami. Quelques peintres avaient bien cherché

la ressemblance avant lui; mais le premier il réussit. Il était

architecte. Le fameux clocher de la cathédrale de Florence fut élevé

sur ses dessins. C'est réellement une tour très-remarquable. Quoique

un peu gothique, elle donne sur-le-champ l'idée de la richesse et de

l'élégance. Elle est isolée de l'église, et se trouve dans l'endroit le

plus fréquenté de la ville, fortune qui manque à beaucoup de monuments

admirables.

Giotto voyagea toute sa vie. A peine de retour d'Assise, Boniface VIII

le fit venir à Rome, où il eut une nouvelle occasion de voir l'antique.

Avignon étant devenu la résidence des papes, Clément V l'appela

en France. Avant d'y aller, il s'arrêta dans Padoue. De retour en

Italie, après huit années d'absence, les princes, ou du moins ceux qui

aspiraient à le devenir, semblèrent se le disputer.

Chaque ville avait quelque famille puissante qui ambitionnait le

pouvoir suprême, et ces familles, profitant de la sensibilité du

peuple, en embellissant leur patrie, cherchaient à l'asservir. C'est

cette politique qui rendit si brillante la carrière de Giotto. Les

Polentini de Ravenne, les Malatesti de Rimini, les Este de Ferrare,

les Castruccio de Lucques, les Visconti de Milan, les Scala de Vérone,

firent tout au monde pour l'avoir quelque temps à leur service.

Le roi Robert le fit venir à Naples, et le combla de distinctions.

Ce roi, qui était homme d'esprit, encourageait Giotto, qui passait

pour avoir la repartie la plus brillante de l'Italie. Mais il faut de

l'indulgence pour l'esprit de ce temps-là.

Un jour, par une chaleur accablante,--«Si j'étais à ta place, dit le

roi, je me donnerais un peu de relâche.--Et moi aussi, si j'étais roi.

--Puisque rien n'est impossible à tes pinceaux, peins-moi mon royaume.»

Quelques instants après, le roi revient à l'atelier, et Giotto lui

présente un âne revêtu d'un bât fort usé, et flairant avec l'air de

la stupidité et du désir un bât tout neuf qui est à ses pieds. Toute

l'Italie rit de cette caricature qui plaisantait les Napolitains sur

l'empressement qu'on eut toujours à Naples pour changer de souverain.

Histoire de la peinture en Italie · 第 43 / 465 题