Jean Cimabue naquit à Florence en 1240; il est probable que ses maîtres
furent des peintres grecs. Son génie fut de vaincre cette première
éducation, et d'oser consulter la nature. Un de ses premiers ouvrages,
la Sainte Cécile qui est à Saint-Étienne de Florence, montre déjà le
germe du talent qui plus tard devait briller dans Assise.
Le grand événement de sa vie fut la _Madone entourée d'anges_, qui se
voit encore à la chapelle des Ruccelaï à Santa-Maria-Novella. Le peuple
fut si frappé de ces figures colossales, les premières qu'il eût vues,
qu'il transporta le tableau de l'atelier du peintre à l'église à son de
trompe, toutes les bannières déployées, et au milieu des cris de joie
et d'un concours immense.
Peu auparavant, ce même tableau avait donné le nom de Borgo-Allegri
à un hameau voisin. Le duc d'Anjou, roi de Naples, et frère de saint
Louis, étant venu à Florence se mêler des troubles de la république,
parmi les fêtes que lui firent les magistrats ils eurent l'idée que
l'atelier du plus grand peintre connu pourrait exciter la curiosité du
prince. Comme le tableau était tenu caché par Cimabue[73] avec beaucoup
de jalousie, tout Florence profita de la visite du roi pour en jouir.
Il se réunit tant de monde, et cette fête imprévue se trouva si gaie,
que, de ce moment, le petit assemblage de maisons au milieu des jardins
où Cimabue avait son atelier prit le nom de Borgo-Allegri[74].
On ne peut guère louer ce plus ancien des peintres qu'en indiquant
les défauts qu'il n'a pas. Son dessin offre un moins grand nombre de
lignes droites que celui de ses prédécesseurs; il y a des plis dans les
draperies; on aperçoit une certaine adresse dans sa manière de disposer
les figures, quelquefois une expression étonnante.
Mais il faut avouer que son talent ne le portait pas au genre gracieux;
ses madones manquent de beauté, et ses anges dans un même tableau
présentent toujours les mêmes formes. Sévère comme le siècle dans
lequel il vécut, il réussit dans les têtes d'hommes à caractère, et
particulièrement dans les têtes de vieillards. Il sut marquer dans leur
physionomie la force de la volonté et l'habitude des hautes pensées.
Dans ce genre, les modernes ne l'ont pas surpassé autant qu'on le
croirait d'abord. Homme d'une imagination hardie et féconde, il essaya
le premier les sujets qui exigent un grand nombre de figures, et
dessina ces figures dans des proportions colossales.
Les deux grandes madones que les curieux vont voir à Florence, l'une
chez les Dominicains, l'autre à l'église de la Trinité, avec ces
figures de prophètes où l'on reconnaît des ministres du Tout-Puissant,
ne donnent pas une idée aussi complète de son talent que les fresques
de l'église supérieure d'Assise.
Là, il paraît admirable pour son siècle. Les figures de Jésus et de
Marie qui sont à la voûte conservent, à la vérité, quelque chose de la
manière grecque; mais d'autres figures d'évangélistes et de docteurs,
qui, assis en chaire, expliquent les mystères de la religion à des
moines franciscains, montrent une originalité de style et un art de
disposer toutes les parties, pour qu'elles produisent le plus grand
effet, qui, jusqu'à lui, n'avait été atteint par personne. Le coloris
est vigoureux, les proportions sont colossales, à cause de la grande
distance où les figures sont placées, et non pas mal gardées par
ignorance: en un mot, la peinture ose tenter, pour la première fois, ce
qui jusque-là n'avait été entrepris que par la mosaïque.
La réputation de Cimabue le fit appeler à Padoue. Un incendie, en
détruisant l'église del Carmine, nous a privés de ses ouvrages.
Il mourut en 1300. Il avait été architecte et peintre.
Tout ce qu'on sait de son caractère, c'est qu'il fut d'une hauteur
singulière. S'il découvrait un défaut dans un de ses ouvrages, quelque
avancé qu'il fût, il l'abandonnait pour jamais. L'histoire de sa
réputation est dans ces trois vers du Dante:
Credette Cimabue nella pittura
Tener lo campo, ed ora ha Giotto il grido,
Sì, che la fama di colui oscura[75].
(_Purg._, chap. XI.)
On montre son portrait à la chapelle des Espagnols dans le cloître de
Santa-Maria-Novella[76].
[73] On prononce Tchi-ma-bou-é.
[74] Voir les mœurs républicaines de cette époque de gloire et
bonheur dans le Dante:
Fiorenza dentro delle cerchia antiche, etc.
[75] Cimabue crut avoir saisi le sceptre de la peinture; Giotto
maintenant a tous les honneurs et fait oublier son maître.
[76] Je ne pense pas qu'il y ait des tableaux de Cimabue en
France, sans quoi on pourrait se donner un petit plaisir en
ouvrant la _Biographie_ Michaud; on y voit que «Cimabue sut
indiquer aux peintres qui devaient lui succéder les _Éléments
du beau idéal_....... Que rien ne rappelle mieux les célèbres
peintures de l'antiquité que celles de Cimabue; qu'on pourrait
considérer son talent comme le chaînon qui lie la peinture
antique avec la peinture moderne.» Mais il faut être juste;
tout ce mérite n'appartient pas à Cimabue: «Ses maîtres lui
indiquèrent, d'après une _ancienne tradition_, les mesures et les
proportions que les artistes de la Grèce avaient consacrées dans
l'imitation des formes humaines.»
La _Biographie_ ne borne pas là ses générosités envers le
rénovateur du beau idéal: elle le fait vivre jusqu'en 1310; et, à
sa considération, accorde un sénat à la ville de Florence.