NICOLAS PISANO.

Au milieu des fureurs des Guelfes et des Gibelins, rien n'annonçait à

l'Italie, vers l'an 1200, qu'elle fût sur le point de voir ses villes

se remplir des chefs-d'œuvre de l'art. Une seule observation pouvait

indiquer les succès qui attendaient ce peuple, si son étoile lui

laissait le temps de respirer. C'est que, depuis trois siècles, chaque

Italien se battait parce qu'il le voulait bien, et pour obtenir une

certaine chose qu'il désirait. Les passions de chaque individu étaient

mises en mouvement, toutes ses facultés développées, tandis que, dans

le sombre septentrion, le bourgeois des villes n'était encore qu'une

espèce d'animal domestique, à peine sensible aux bons et aux mauvais

traitements. Les passions, qui font la possibilité comme le sujet des

beaux-arts, existaient[64]; mais personne ne s'en était encore emparé.

La sympathie avait soif de sensations. Elle devait donner avec fureur

dans le premier art qui lui présenterait des plaisirs.

Vers la fin du treizième siècle, un œil attentif commence à distinguer

un léger mouvement pour sortir de la barbarie. Le premier pas que

l'on fit vers une manière moins imparfaite d'imiter la nature fut

de perfectionner les bas-reliefs. La gloire en est aux Toscans, à

ce peuple qui, déjà une fois, dans les siècles reculés de l'antique

Étrurie, avait répandu dans la péninsule les arts et les sciences. Des

sculpteurs, nés à Pise, enseignèrent aux faiseurs de madones à secouer

le joug des Grecs du moyen âge et à lever les yeux sur les œuvres des

anciens Grecs. Les troubles, pendant lesquels chacun songe à sa vie

ou à sa fortune, avaient tout corrompu, non-seulement les arts, mais

encore les maximes nécessaires pour les rétablir. L'Italie ne manquait

pas de belles statues grecques ou romaines; mais, loin de les imiter,

les artistes ne les trouvaient point belles. On peut voir leurs tristes

ouvrages au dôme de Modène, à l'église de Saint-Donat d'Arezzo, et

particulièrement sur une des portes de bronze de l'église primatiale de

Pise.

Au milieu de cette nuit profonde, Nicolas Pisano vit la lumière, et il

osa la suivre (1230).

Il y avait à Pise, de son temps, et l'on y trouve encore aujourd'hui,

quelques sarcophages antiques, l'un desquels, qui est fort beau, a

servi de tombe à Béatrix, mère de la célèbre comtesse Mathilde. On y

voit une chasse d'Hippolyte, fils de Thésée. Il faut que ce bas-relief

ait été traité originairement par quelque grand maître de l'antiquité,

car je l'ai retrouvé à Rome sur plusieurs urnes antiques. Nicolas eut

l'idée d'imiter ces figures en tous points, et véritablement il se

forma un style qui a beaucoup de rapports avec celui des bonnes statues

antiques, surtout dans les airs de têtes et dans la manière de rendre

les draperies.

Dès l'an 1231, il avait fait à Bologne le tombeau (_urna_) de saint

Dominique, d'après lequel, comme d'un ouvrage étonnant, il fut appelé

Nicolas _dall' Urna_. On reconnaît le peuple né pour les arts. Son

talent brilla plus encore dans le jugement dernier qu'il fit pour

la cathédrale d'Orvietto, et dans les bas-reliefs de la chaire de

Saint-Jean, à Pise. Ses ouvrages, reçus avec enthousiasme dans toute

l'Italie, répandaient les idées nouvelles. Il mourut vers 1275.

Faut-il dire qu'il resta loin de l'antique? Ses figures trop courtes,

ses compositions confuses par le grand nombre de personnages, montrent

plutôt le travail que le succès du travail. Mais Nicolas Pisano a le

premier imité l'antique. Par ses bas-reliefs d'Orvietto et de Pise, qui

ont été gravés, les amateurs de tous les pays peuvent juger des progrès

qu'il fit faire au dessin, à l'invention et à la composition[65].

[64] A Florence, Giano della Bella, insulté par un noble,

conspire pour la liberté, et réussit en 1293. En 1816, la féodale

Allemagne n'est pas encore à cette hauteur. _Werther_; Mémoires

de la margrave de Bareith, sœur du grand Frédéric.

[65] Voir dans M. Dagincourt la planche XXXIII de la huitième

livraison, mais ne voir que la gravure. Dans les choses où il

faut d'abord VOIR, puis JUGER, il est plus court de suivre

aveuglément un seul auteur; quand on l'entend bien nettement, un

beau jour on le détrône, et l'on prend la résolution de regarder

comme fausse chacune de ses assertions, jusqu'à ce qu'on les ait

lues dans la nature. Parvenu à ce point, on peut ouvrir sans

inconvénient les auteurs approuvés. La chasse d'Hippolyte se

trouve aujourd'hui au Campo-Santo, cimetière célèbre de la ville

de Pise, dont la terre a été apportée de Jérusalem (1189). Ce

Campo-Santo, restauré en dernier lieu, ressemble à un joli petit

jardin carré long, environné des quatre côtés par un portique

assez élégant. Les peintures sont sur le mur au fond du portique

qui enclôt le jardin; on y voit, à côté de la chasse d'Hippolyte,

le marbre de l'aimable Pignotti et celui d'Algarotti, élevé par

Frédéric II. Carlo Lasinio a gravé les fresques.

Nicolas était un de ces hommes faits pour changer les idées

de tout un peuple; c'est lui qui donna le premier choc à la

barbarie: il fut excellent architecte. Voir l'immense édifice

du Santo, à Padoue; à Florence, l'église de la Trinité, que

Michel-Ange appelait sa maîtresse; à Pise, le singulier clocher

des Augustins, octogone au dehors, circulaire en dedans; il sut

corriger la mobilité du terrain en enfonçant des pieux.

Comparer aux ouvrages de Nicolas la porte de Pise, celle de

Sainte-Marie à Montréal, qu'on attribue à Bonanno Pisano. Sur

ces antiquités, on peut consulter Martini, Moronna, le père del

Giudice, Cicognara.

Histoire de la peinture en Italie · 第 25 / 465 题