Sire,
Je ne puis dédier plus convenablement l'_Histoire de la peinture_,
écrite en langue française, qu'au grand homme qui avait donné à
la patrie ce beau musée qui n'a pu exister dès qu'il n'a plus été
soutenu par sa main puissante. L'avoir tout entier n'était peut-être
pas nécessaire, le perdre ainsi est le comble de l'avilissement. Et
comme, dans mon système, avec des cœurs avilis on peut bien faire des
érudits, mais non des artistes, il est à craindre que la France n'ait
perdu, avec le plus grand homme qu'elle ait jamais produit, son école
naissante.
Dans des circonstances plus heureuses pour la patrie et pour vous,
Sire, je ne vous aurais point fait de dédicace: votre gloire corrigeait
tout; mais je trouvais détestable votre système d'éducation. Aussi, au
jour du danger vous n'avez plus trouvé que des âmes faibles parmi vos
favoris, et les Carnot, les Thibaudeau, les Flaugergues, sont sortis
des rangs de ceux que vous n'aimiez pas.
Malgré cette faute, qui a été plus nuisible à vous qu'à la patrie,
l'équitable postérité pleurera la bataille de Waterloo, comme ayant
reculé d'un siècle les idées libérales. Elle verra que l'action
de créer exige de la force, et que sans les Romulus, les Numa ne
pourraient exister. Vous avez étouffé les partis pendant quatorze ans,
vous avez forcé le _Chouan_ et le _Jacobin_ à être Français, et ce nom,
Sire, vous l'avez porté si haut, que tôt ou tard ils s'embrasseront
au pied de vos trophées. Ce bienfait, le plus grand que la nation pût
recevoir, assure à la France une immanquable liberté.
Puisse le ciel, Sire, vous accorder des jours assez longs pour voir la
France heureuse par la constitution que la dernière de vos Chambres des
communes lui a léguée[1]. Alors, Sire, elle vous pardonnera le seul
acte de faiblesse qu'elle ait à vous reprocher: de n'avoir pas saisi la
dictature après Waterloo, et d'avoir désespéré du salut de la patrie.
Alors la postérité, redevenue impartiale, hésitera seulement si elle
doit placer votre nom à côté ou au-dessus de celui d'Alexandre, et vos
plats ennemis ne seront connus que par le bonheur qu'ils auront eu
d'être vos ennemis.
Je suis avec le plus profond respect,
Sire,
De Votre Majesté Impériale et Royale,
Le très-humble et très-obéissant serviteur
et S. par mes vœux.
LE SOLDAT QUE VOUS PRITES A LA
BOUTONNIÈRE A GOERLITZ.
Bon mouvement; si vous doutez de votre histoire, rassurez-vous.
[1] Il s'agit de la déclaration de la Chambre des représentants,
délibérée dans la séance du 6 juillet 1815, et portée au quartier
général des souverains alliés par cinq commissaires.
Cette déclaration énergique portait les signatures de MM.
Lanjuinais, président;--Dumolard, Bédoch, Clément (du Doubs),
Hello, secrétaires de la Chambre.
Le 8 juillet 1815, la Chambre fut fermée sur l'ordre de Louis
XVIII.
(R. C.)