IX

Sœur Camille, retirée chez ses parents, y observa autant que possible,

la vie claustrale. «Elle pouvait librement vaquer à ses exercices et

jouir d’une profonde retraite. On la servait en maigre aux mêmes heures

qu’à son couvent et Mme de Soyecourt préférait souvent se priver de la

présence de sa fille plutôt que de troubler sa solitude.»

Malgré ce respect de sa vocation, la Carmélite souffrait d’être séparée

de ses Sœurs et se sentait d’autant plus isolée que, par prudence, elle

n’osait que rarement rendre visite à la Prieure et aux petits groupes

dispersés çà et là. Pour reprendre la clôture, elle forma, un moment, le

projet d’aller jusqu’à Rome à pied et en demandant l’aumône: «Je me

serais présentée, disait-elle, comme une pauvre inconnue aux Carmélites

de cette ville et je leur aurais demandé l’entrée de leur solitude.

Elles auraient certainement eu pitié de moi; chez elles j’aurais

retrouvé le milieu sans lequel il me semblait que je ne pourrais plus

vivre.»

Elle avait déjà fait ses préparatifs et le jour du départ était fixé.

Mais sa mère qui, de toute sa tendresse, s’opposait à ce dessein, lui

montra une lettre d’un cardinal qui, consulté, condamnait absolument un

exode aussi périlleux.

Camille se résigna. Elle espérait, du moins, pouvoir continuer à vivre

en religieuse dans l’hôtel familial quand, le 12 février 1794, son père

et sa mère furent arrêtés par ordre du Comité de sûreté générale sous

l’inculpation de complot contre la République et de _menées

liberticides_. M. de Soyecourt fut enfermé aux Carmes encore

ensanglantés des massacres de septembre et sa femme à la prison de

Sainte-Pélagie où vinrent bientôt la rejoindre deux de ses filles: Mmes

d’Hinnisdal et de la Tour. Les frères et beaux-frères de Camille avaient

émigré, de sorte que la religieuse se trouva toute seule.

Elle s’attendait à suivre sans grand délai ses parents en prison. Mais

probablement la police estima qu’en lui laissant la liberté et en

surveillant toutes ses démarches, on arriverait, par elle, à découvrir

la retraite de quelqu’un des prêtres réfractaires qui se cachaient un

peu partout dans Paris. Ce calcul fut trompé: la Sœur, soupçonnant qu’on

lui réservait le rôle d’indicatrice involontaire, se garda bien d’aller

voir ses directeurs dont elle n’ignorait pourtant pas la retraite. Pour

plus de sûreté, elle décida de quitter l’hôtel de Soyecourt et de se

dérober, si possible, à l’espionnage des agents du Comité.

«L’arrestation de sa famille, écrit la biographe, la prévision de ce qui

allait suivre lui étaient une manifestation de la voie qui s’ouvrait

devant elle. Il était évident que Dieu voulait lui demander plus qu’il

n’a coutume de faire même à ses épouses. L’héroïsme lui était offert,

mais l’héroïsme dépouillé de gloire, l’héroïsme à petite journée,

c’est-à-dire non tel ou tel acte passager dont la promptitude rend

l’exécution facile, mais l’héroïsme qui lutte pied à pied contre les

écueils du chemin, qui soutient, avec énergie, des combats quotidiens et

renouvelés sous les formes les plus pénibles...» Il lui fallut accepter

la lutte dans la solitude du cœur et de l’âme, vivre de Dieu seul, «sans

secours spirituels, parmi des inquiétudes constamment renouvelées, et

dans le dénuement. Cet héroïsme, elle l’accepta».

Les épreuves se multiplièrent. Le 25 mars, Mme de Soyecourt mourut en

prison d’une fièvre infectieuse. Peu après M. de Soyecourt et Mme

d’Hinnisdal comparurent devant le Tribunal révolutionnaire, furent

condamnés à mort presque sans débats et guillotinés le jour même. Mme de

la Tour, remise en liberté, alla se cacher en province. Des autres

parents de Camille, aucune nouvelle.

La Sœur, accompagnée d’une Carmélite de Pontoise qu’elle avait

recueillie sur le pavé, quitta donc la maison paternelle. Afin de

déjouer les recherches dont elle était l’objet, pendant plusieurs

semaines, elle se transporta de taudis en taudis, dénuée de linge et de

vêtements de rechange. Quant aux ressources pécuniaires, au moment de sa

fuite, elle possédait six francs.

Décrivant cette période de son existence, elle a dit plus tard: «Que de

fois j’ai passé la journée sans nourriture! Le jeûne du Carmel si

rigoureux n’approche pas de celui qui m’était imposé à cette époque.

Quand j’avais pu, grâce à un peu de travail ou à la charité d’autrui,

obtenir quelques aliments, mon inhabileté à les apprêter les rendait

presque inutiles. Ma compagne n’était guère plus adroite que moi. Si

bien que, habituellement, nous n’obtenions que d’étranges ragoûts.» Par

exemple, il leur arrivait d’acheter un hareng saur. Ne sachant de quelle

façon l’accommoder, elles le faisaient cuire dans de l’eau chaude et

trempaient un peu de pain dans le bouillon.

«Mon estomac, dit-elle, avait bien de la peine à garder ce potage. Mais

ce n’est pas tout; une fois nous avions réservé le poisson pour notre

repas du lendemain, quand un malencontreux chat, peu soucieux de nos

mésaventures, y ajouta celle de dévorer, la nuit même, notre réserve.»

C’était un désastre, car dans son ignorance de la vie pratique, elle

avait espéré ne dépenser qu’un sou par jour pour sa subsistance.

Une autre fois, entendant le cri d’un marchand de lait dans la rue, elle

descendit aussitôt de sa mansarde, avec une petite tasse, pour s’en

procurer. Comme elle passait les bras à travers les barreaux de la

charrette, le laitier remarquant la blancheur et la finesse de ses mains

soupçonna une aristocrate.

«Hé là, sacré petite ci-devant, s’écria-t-il, avec un gros rire, on a

donc oublié de te couper le cou?»

Et en même temps, le malotru fit mine de lui prendre la taille.

Camille épouvantée s’enfuit avec sa tasse vide. «Ce jour-là, elle ne

mangea rien.»

Certain jour où des travaux de couture lui avaient rapporté une pincée

d’assignats, elle voulut faire des provisions. Ayant acquis des œufs,

quelques légumes et un quarteron de beurre, elle en avait rempli un

petit panier qu’elle emportait chez elle, lorsque chemin faisant, l’idée

lui vint de rendre visite à quelques-unes de ses Sœurs réunies rue du

Regard. Les religieuses ignoraient sa détresse. Souffrant, elles-mêmes

de la faim, d’une façon à peu près continuelle, elles crurent que

Camille leur apportait du secours. Elles l’embrassent et lui expriment,

les larmes aux yeux, leur reconnaissance. «Devant cette explosion de

gratitude, la visiteuse se garde bien de les détromper. Elle leur

abandonne le panier dont le contenu devait la faire vivre plus d’une

semaine. Elle se retire, s’égayant à part soi de la plaisante aventure

et on ne peut plus heureuse d’avoir pu leur dissimuler cet acte de

charité.»

Quand elle souffrait par trop de la famine, elle se glissait dans le

jardin de l’hôtel de Soyecourt où un domestique avait été laissé comme

gardien des scellés apposés par la police. Cet homme élevait quelques

poules. La Sœur s’informait si elles avaient pondu. Dans l’affirmative,

elle demandait un œuf, le gobait cru sur place--et cela faisait le repas

d’une journée.

Quelquefois, elle reçut l’aumône. C’est ainsi qu’un matin où sa fortune

se montait à trois sous, elle les offrit à une vieille marchande de

pommes contre une demi-douzaine de ces fruits. La bonne femme considère

sa maigreur et ses traits tirés, et aussitôt elle lui met dans les mains

une livre de ses plus belles pommes en lui disant d’une voix amicale:

«Tenez, ma mignonne, fourrez tout cela dans vos poches et gardez vos

trois sous.»

* * * * *

Elle n’était pas au bout de ses peines, car le 16 avril 1794, la

Convention vota un décret interdisant aux «ci-devant nobles» d’habiter

Paris. Camille dut obéir. Ne voulant pas trop s’éloigner de ses

compagnes, elle se réfugia aux Moulineaux, dans une ferme qui

appartenait à ses parents. Un régisseur malhonnête s’y était habitué à

considérer le domaine comme son bien propre et s’en attribuait le revenu

au détriment des propriétaires légitimes. Il reçut assez mal la fugitive

mais il n’osa point lui refuser abri et nourriture. Quoique avec

mauvaise grâce, il souffrit que la Sœur s’occupât de la vente des

denrées et en tirât quelques ressources; mais en compensation, il exigea

qu’elle fît la besogne d’une fille de ferme.

Étant sous la surveillance de la police, elle devait se présenter,

chaque jour, à la municipalité. Lorsqu’elle voulait se rendre, pour

quelques heures à Paris, il lui fallait solliciter une permission

spéciale qui ne lui était accordée qu’après cent formalités

malveillantes.

Elle n’en continuait pas moins à suivre sa règle aussi exactement que

possible; c’était sa seule joie et elle ne craignait qu’une chose,

c’était de manquer de ferveur. On jugera combien sa fidélité fut

méritoire par ce passage d’une de ses lettres: «Le soir, lorsqu’après

une journée de labeur tel que je n’en avais jamais connu, il me fallait

réciter Matines après neuf heures, le violent effort que je devais faire

pour vaincre ma lassitude me donnait une fièvre qui m’empêchait de

dormir toute la nuit.»

Dans le même temps, Dieu lui envoya un directeur: M. Jalabert, ancien

archidiacre de Notre-Dame, qui avait trouvé une cachette dans une maison

de l’île Saint-Louis. Ce fut un grand réconfort pour Camille que de se

rendre, tous les huit jours environ, auprès de lui. Elle se confessait;

recueillait précieusement les consolations du bon prêtre et, parfois

aussi, assistait à une messe clandestine où elle recevait la sainte

communion.

Pour traverser les rues de Paris sans être remarquée, elle s’affublait

du costume que presque toutes les femmes du peuple revêtaient à cette

époque: une jupe blanche rayée de rose ou de bleu, un grand fichu noué

dans le dos, un bonnet de mousseline piqué d’une cocarde tricolore et

des sabots. Cette tenue ne lui plaisait guère. Aussi pour la subir le

moins longtemps possible, elle partait des Moulineaux, vêtue de la

robe de bure brune qu’elle portait à la ferme et avec son

«déguisement»--comme elle dit--dans une serviette, sous son bras.

Arrivée dans la plaine de Grenelle, elle s’arrêtait derrière un buisson,

changeait de vêtements et entrait en ville, pareille à tout le monde. Au

retour, elle se rhabillait en paysanne à la même place.

* * * * *

Ce qu’il faut retenir de cette existence au jour le jour, c’est la

sérénité parfaite avec laquelle Sœur Camille en supporta les souffrances

et les angoisses. Elle avait à endurer un maximum de tribulations: le

chagrin que lui avait causé la mort tragique de ses parents lui

déchirait l’âme; elle vivait dans la misère, parmi les outrages, les

soupçons et les sévices; d’un moment à l’autre, elle pouvait être

arrêtée, jetée en prison, guillotinée; enfin les émotions terribles

ressenties depuis le commencement de la Révolution lui avaient infligé

une maladie de cœur si grave que, quelques années après, les médecins

disaient qu’elle en mourrait de bonne heure.

Or, malgré le présent si sombre et l’avenir si incertain, elle demeurait

tellement unie à la croix du bon Maître, elle gardait, selon sa

vocation, une conscience si nette de sa fonction de victime expiatoire

pour les péchés et les folies sacrilèges de ses contemporains, qu’une

paix radieuse émanait d’elle. Ah! c’est que le soleil intérieur ne

cessait de rayonner à travers les nuées qu’accumulait l’orage

révolutionnaire. Quelque chose de cette illumination surnaturelle

apparaissait dans son regard limpide. Tous ceux qui l’approchaient en

étaient impressionnés. L’influence était si formelle que le maire des

Moulineaux, sans-culotte effervescent, s’ébahissait de la subir: «Cette

petite nonnain défroquée, disait-il, quand elle me regarde avec son air

tranquille, elle me ferait faire tout ce qu’elle veut...»

O sang lumineux de Jésus, comme tu empourpres l’âme qui se voue à

revivre ta Passion! Même ceux qui t’outragent ou te nient reçoivent tes

effluves et les splendeurs de ta Charité intarissable...

X

La vie errante de Sœur Camille n’était pas encore terminée. La ferme des

Moulineaux fut mise en vente et la pauvre vagabonde involontaire dut

chercher un autre asile. L’employé de la mairie, chargé de la

surveillance des ci-devant nobles, la prit en pitié et la logea dans une

maison abandonnée du village d’Issy. C’était une masure en ruines mais

Camille se jugeait trop heureuse d’avoir un toit pour s’abriter car

toutes ressources lui faisant alors défaut, elle ne possédait pas de

quoi payer la location même d’une mansarde.

Dans ce dénuement, une aubaine lui vint. Une ancienne Sœur converse de

la rue de Grenelle, Catherine de la Résurrection apprit sa détresse et

vint vivre avec elle. La bonne fille possédait deux cents francs qu’elle

avait gagnés en se plaçant comme servante depuis l’époque de la

dispersion. Cette somme minime suffit à faire subsister les deux

religieuses pendant plus de trois mois.

Dans l’humble réduit où elles vivotaient de la sorte, elles réussirent à

disposer une chapelle et des prêtres réfractaires, cachés dans les

carrières et les bois des environs, y vinrent dire de temps en temps la

messe en grand secret. Les Carmélites reçurent d’une façon assez suivie

la Sainte Eucharistie dont elles étaient privées depuis si longtemps.

Et, comme on le pense bien, ce divin fortifiant leur fit oublier toutes

les privations.

Sur ces entrefaites, arriva la réaction de Thermidor: Robespierre et sa

bande furent mis hors la loi par l’initiative de quelques-uns de leurs

complices qui, rompant avec la lâcheté propre aux énergumènes de la

Convention, guillotinèrent l’affreux Petdeloup pour éviter qu’il les

guillotinât. Le régime de la Terreur s’effondra dans la boue et dans les

flaques de sang. Les prisons s’ouvrirent et les proscrits respirèrent.

Comme l’a très bien dit M. Pierre de la Gorce, dans sa belle _Histoire

religieuse de la Révolution_ (T. III _in fine_): «On tuera encore. Il y

aura encore dans l’ordre politique bien des violences, dans l’ordre

religieux bien des persécutions. Cependant, pour qui ne s’applique pas

aux détails mais voit les événements par masses, on a touché le fond de

l’abîme. Maintenant c’est la remontée qui commence. Elle commence par la

société civile. Encore quelques mois, et bien qu’avec de tenaces

pratiques d’intolérance, bien qu’avec le maintien de lois iniques, elle

commencera aussi pour la société religieuse...»

Il était temps pour Sœur Camille que la Terreur prît fin. En effet elle

venait d’être prévenue que son dossier avait été remis à

Fouquier-Tinville. On la cherchait pour la traduire, la semaine

suivante, au Tribunal révolutionnaire où sa condamnation était certaine.

Car, suivant l’expression de sa biographe, «la demi-liberté dont elle

avait joui ressemblait assez à celle que la bête fauve laisse à sa

proie, lorsqu’après l’avoir mise dans l’impuissance de s’échapper, elle

la réserve pour l’heure de son caprice».

Le 15 octobre 1794, Sœur Camille obtint la permission de rentrer à

Paris. Elle se logea dans un petit appartement de la rue des Postes,

voisin de la maison où, sous l’ancien régime, il y avait un séminaire.

La chapelle n’en avait pas été profanée mais seulement dépouillée de ses

ornements. La Carmélite eut l’idée d’y rétablir le culte. A cet effet,

elle s’abouche avec l’abbé Baudot, ancien supérieur du séminaire, qui

entre avec joie dans son projet. Quelques âmes dévouées se joignent à

eux. La chapelle est nettoyée, parée tant bien que mal, et, un jour de

la fin de janvier 1795, on y dit, pour la première fois, la messe. Il y

eut ensuite un salut du Saint-Sacrement.

«L’abbé Baudot y bénit, avec émotion, une foule de chrétiens prosternés

dans un recueillement qu’interrompaient seuls les larmes et les

sanglots... L’allégresse de Sœur Camille fut si grande et si vif le

souvenir qui lui en resta qu’elle ne pouvait en parler qu’avec

attendrissement:--Si le sentiment que j’éprouvais alors, disait-elle,

avait duré quelques instants de plus, je ne sais si j’aurais pu y

résister. Heureuse mille fois si la joie de revoir mon Dieu glorifié

m’eût fait mourir alors!»

* * * * *

Les épreuves supportées avec une si héroïque constance, depuis quelques

années, par la Sœur Camille avaient développé les qualités d’énergie et

d’initiative que Dieu avait mises en elle. Sa première pensée fut de

reconstituer, au moins partiellement, la communauté. Quelques ressources

lui étant venues, elle obtint de sa prieure, la Mère Nathalie,

l’autorisation d’entamer des démarches à cet effet. Trouver un local

était le plus urgent. Elle s’y employa sans délai et ne tarda pas à

découvrir, rue Saint-Jacques, une maison assez spacieuse qui avait

longtemps servi d’auberge, sous l’enseigne de _la Vache noire_. Elle en

fit l’achat, à des conditions peu onéreuses, et s’y installa, tout de

suite avec neuf de ses compagnes échappées à la guillotine ou à l’exil.

La Mère Nathalie ne tarda pas à les rejoindre en compagnie de six autres

religieuses. Dès mars 1795, on put reprendre les exercices réguliers et

organiser l’existence conventuelle.

«Tandis que le rez-de-chaussée fournissait quelques pièces destinées au

service extérieur et aux travaux en commun, les étages supérieurs

formaient une salle de communauté, un réfectoire et des cellules

improvisées. Il ne manquait que la clôture qu’on n’osa rétablir car le

gouvernement révolutionnaire demeurait ombrageux et eût considéré un

local fermé à ses investigations comme un foyer de complots contre la

République.

«Au centre de la maison, les Carmélites érigèrent une chapelle où

bientôt, de toutes parts, des prêtres réfractaires vinrent célébrer les

offices. Ils étaient si nombreux que les messes se succédaient, sans

arrêt, de cinq heures du matin à midi. L’abbé de Dampierre, ancien

grand-vicaire de l’archevêque de Paris se montra l’un des plus assidus.

Les fidèles accoururent en foule de tout le voisinage. Leur empressement

s’explique par le fait que la paroisse, Saint-Jacques du Haut-Pas, était

occupée par le clergé constitutionnel et que les «vrais catholiques»,

obéissant aux instructions du Pape, fuyaient «les intrus».

Voyant cette affluence, M. de Dampierre fit placer des fonts baptismaux.

On donna le baptême; on célébra des mariages. Et ainsi, la petite

chapelle devint un centre où, chaque dimanche, on chantait la

grand’messe et les vêpres, on prononçait des sermons.

En 1796, un décret autorisa les nobles non émigrés à rentrer dans leurs

biens mis sous séquestre depuis plus de trois ans. Ceux de la famille de

Soyecourt étaient considérables; outre l’argent liquide, il y avait des

maisons à Paris et des terres en Picardie. Sœur Camille s’en trouva

propriétaire en partage avec sa sœur Mme de la Tour et son neveu, le

jeune comte d’Hinnisdal. Elle se réjouissait de ce retour de fortune qui

allait lui permettre non seulement de placer sa communauté à l’abri du

besoin mais aussi de secourir d’autres maisons de l’Ordre quand un

scrupule lui vint: son vœu de pauvreté ne constituait-il pas un obstacle

à une prise de possession de l’héritage paternel? Elle se rappelait

qu’au temps où l’Assemblée nationale supprima les vœux, Pie VI avait

déclaré qu’aucune puissance civile ne pouvait délier les consciences.

Pour rien au monde Sœur Camille n’aurait passé outre à cette décision.

Elle consulta ses directeurs. Ceux-ci lui suggérèrent d’adresser une

demande au Pape à l’effet d’obtenir la permission d’accepter sa part

dans la succession de ses parents.

«L’humble Carmélite hésita, dit la biographe. Il lui semblait voir

crouler le rempart qu’elle avait voulu placer entre elle et le monde.

«Hélas, s’écriait-elle, est-ce qu’il me faudra ne plus être pauvre?»

Mais l’assurance lui fut donnée que rien, en fait, ne serait changé à

son dénuement.»

Alors elle se résigna à rédiger une supplique où elle exposait au Pape

les motifs de sa démarche et la tristesse que son cœur en éprouvait.

Pie VI répondit immédiatement par un Bref qui permettait à Sœur Camille

«d’acquérir, nonobstant son vœu de pauvreté, des biens meubles et

immeubles et d’en disposer tant pour son propre intérêt que pour le

soulagement des religieux de l’un et de l’autre sexe et d’autres

personnes ecclésiastiques qui se trouveraient dans le besoin, déclarant

d’ailleurs que la permission accordée ne préjudiciait aucunement à la

substance du vœu solennel de pauvreté.»

Ainsi rassurée et autorisée, Sœur Camille se lança dans les courses,

sollicitations et paperasses nécessaires pour recouvrer son dû. Comme à

cette époque, la bureaucratie sévissait déjà d’une façon intense,

multipliait les formalités, et fondait la tradition de traiter le public

comme un ennemi personnel, la Carmélite connut tous les tracas des

infortunés que des intérêts vitaux obligent d’affronter les minuties et

les rebuffades de la gent administrative.

Aussi calme qu’active, elle ne se laissait pas déconcerter. On nous la

montre «pâle, mince, douce, jamais impatiente ni fiévreuse malgré les

difficultés de la tâche entreprise».

«Vêtue d’une robe de laine noire, dit M. Lenotre, coiffée d’un bonnet

blanc, elle courait les bureaux, les notaires, les hommes de loi. Elle

obtenait, peu à peu, la restitution presque intégrale des biens immenses

de sa famille. Et c’était pour les clercs et les ronds-de-cuir une

stupeur d’entendre cette pauvresse, avec son petit cabas sous le bras,

parler de millions, de ventes de terres, d’achats d’immeubles en un

temps où les plus riches manquaient du nécessaire.»

La bataille contre les potentats du papier timbré et les hauts gardiens

des grimoires légaux dura environ un an. A force de persévérance, Sœur

Camille obtint la victoire.

* * * * *

Dès qu’elle fut en possession de sa fortune, sans prendre une minute de

repos, elle se mit en devoir d’acquérir le couvent des Carmes, où, l’on

s’en souvient, son père avait été détenu jusqu’au moment de comparaître

devant le Tribunal révolutionnaire qui s’empressa de l’envoyer à

l’échafaud.

Tout, aux Carmes, se trouvait en piteux état. Le cloître était loué à un

marchand de bois qui en avait fait un dépôt de planches. Dans le jardin,

un entrepreneur de plaisirs publics avait installé une tente et un

orchestre sous cette enseigne: _le bal des Marronniers_; on y dansait

chaque décadi. «De l’ancien monastère, les pierres seules subsistaient;

on balayait la neige dans l’intérieur comme dans la rue et, sauf le mur

où se voyaient encore les traces des balles et les éclaboussures de sang

des massacres de septembre, toute clôture avait disparu.»

Le propriétaire actuel était un nommé Foreson qui, ne sachant que faire

de ces vastes bâtiments, projetait de les démolir et de vendre les

matériaux. Sœur Camille eut de longues négociations à mener avec cet

homme qui lui demandait un prix excessif de la ruine. Enfin le marché

fut conclu; la Sœur et ses compagnes prirent possession le 29 août 1797.

Aussitôt, l’on s’occupa de tout réparer et d’approprier le local aux

obligations de la vie monastique. Par une pensée touchante la Sœur

choisit, pour sa cellule, la petite chambre où son père avait vécu cinq

mois avant de monter à l’échafaud.

L’installation eut lieu sans trop d’obstacle. Toutefois, un peu plus

tard, maints révolutionnaires, qui voyaient d’un mauvais œil cette

renaissance «d’un foyer de superstition», entreprirent de chasser les

Carmélites. Des articles de journaux hostiles et des pamphlets parurent

qui déversaient sur les religieuses l’outrage et la calomnie. Entre

autres diatribes, on y lisait qu’une aristocrate impudente, la citoyenne

Soyecourt prétendait élever en ce lieu un monument à la mémoire du

«dernier tyran». On disait aussi qu’elle formait un ramassis de «bigotes

et de pontifes sanguinaires» pour préparer des attentats contre le

régime des Droits de l’Homme.

Parfois aussi, la populace du quartier se rassemblait autour de la

maison et témoignait l’intention de la mettre à sac. Peu à peu, à force

de douceur et de charité l’on réussit à dissiper les préventions.

Il y eut pourtant encore une alarme. Un matin, un détachement

d’artilleurs envahit la rue de Vaugirard et braque une pièce de canon

contre la porte du monastère. La Sœur Camille, informée de ce qui se

passe, rassure la communauté. «Je vais, dit-elle, me placer moi-même à

la porte et si l’on tire, je recevrai le boulet.»

Et en effet, elle va s’asseoir sur une marche du perron, face aux

artilleurs. Elle ne leur dit rien, se contentant de les regarder avec

beaucoup de calme. Déconcertés par tant de sang-froid, admirant, malgré

eux, le courage de cette frêle petite femme, les sectaires battent en

retraite.

En 1798, la Prieure, Mère Nathalie mourut. Camille la remplaça par le

suffrage unanime de ses Sœurs. Vinrent enfin le 18 brumaire, la

dictature de Bonaparte, le Consulat et l’Empire.

La petite communauté vécut des jours moins troublés. Mais la Mère

Camille devait personnellement subir encore la persécution. Il n’entre

pas dans le cadre de cette étude de rapporter, tout au long, ses démêlés

avec la police impériale. Voici les faits brièvement résumés d’après M.

Lenotre.

En juillet 1811, la police apprit, par une lettre ouverte au cabinet

noir et adressée à Mgr de Grégori, l’un des cardinaux tenus en

surveillance sur l’ordre de l’empereur qu’une certaine _dame Camilla_,

habitant le couvent des Carmes, s’occupait activement de faire copier et

distribuer la bulle d’excommunication contre Napoléon fulminée par Pie

VII après son arrestation à Rome et promulguée en secret pendant sa

détention à Savone. Le préfet de Police, baron Pasquier, fit une enquête

et apprit sans difficulté que cette _dame Camilla_ était certainement la

Mère Camille de Soyecourt. Deux agents vinrent arrêter la Carmélite et

la menèrent à la préfecture de police où elle fut mise au secret. On lui

fit subir de longs et minutieux interrogatoires desquels il ressortit

qu’elle avait, en effet, pris une certaine part à la diffusion de la

Bulle[12].

[12] On trouvera le détail de ces interrogatoires et leur texte

officiel dans un appendice à _la Vie de la Mère Camille_. On y

admirera la fermeté que montra la Carmélite et comment elle sut

ménager ses réponses de façon à ne compromettre personne. (_Pièces

justificatives_, p. 56 et suivantes.)

L’instruction terminée, comme l’empereur avait interdit de donner de la

publicité à cette affaire, Camille, «par raison d’État», fut envoyée en

exil à Guise. «Elle y logea chez les Sœurs de l’hôpital et, tout

aussitôt les visites et les témoignages de vénération se multiplièrent,

ce qui mettait en grand souci le préfet du département. L’Empire

s’inquiétait de cette femme aussi intrépide que douce; la police

surveillait le couvent des Carmes où l’on assurait qu’elle venait

quelquefois de Guise sous un travestissement.»

Le fait était exact. La Mère Camille n’abandonnait pas sa chère

communauté. A diverses reprises, elle fit le trajet à pied, affublée

d’une jupe d’indienne à carreaux bleus, d’un corsage bis et d’un bonnet

noir. En outre, chemin faisant, elle contrefaisait la boiteuse. Grâce à

ce subterfuge, elle passait, sans être reconnue, à travers les mailles

du réseau policier et parvenait à résider quelques jours auprès de ses

filles.

* * * * *

La Restauration mit fin à son exil. La Mère Camille, de retour à Paris,

pouvait espérer la tranquillité. Mais après avoir supporté tant de

traverses et de déménagements, il lui restait à subir un dernier exode.

L’administration réclama le couvent des Carmes pour y établir une école

ecclésiastique. La Mère, non sans chagrin, fit un sacrifice sur les

instances de l’archevêque et transporta sa communauté dans une maison de

la rue de Vaugirard qui avait appartenu aux Bernardines avant la

Révolution. C’est là que se termina son existence.

Le soleil intérieur · 第 41 / 48 题