Il n'y avait pas plus de vingt minutes que le vieux John
considérait le chaudron, quand il concentra ses idées sur un point
unique, en leur donnant pour objet l'histoire de Salomon Daisy.
Plus il y pensa, plus il devint pénétré du sentiment de sa propre
sagesse et du désir de faire partager à M. Haredale le même
sentiment. À la fin, résolu à jouer en cette affaire un rôle
principal, un rôle de la plus haute importance; voulant d'ailleurs
devancer Salomon et ses deux amis, qui ne manqueraient pas d'aller
ébruiter l'aventure, considérablement augmentée, en la confiant au
moins à une vingtaine de gens discrets comme eux, et très
vraisemblablement à M. Haredale lui-même, le lendemain, à l'heure
de son déjeuner; il se détermina à se rendre à la Garenne, avant
d'aller au lit.
«C'est mon propriétaire, pensa John, tandis que prenant une
chandelle, et la fixant dans un coin hors de l'atteinte du vent,
il ouvrait, sur le derrière de la maison, une fenêtre qui
regardait les écuries. Nous n'avons pas eu durant ces dernières
années d'aussi fréquentes relations que celles dont nous eûmes
jadis l'habitude. Des changements vont avoir lieu dans la famille.
Il est à désirer que je sois avec eux, au point de vue de ma
dignité, aussi bien que possible. Les chuchotements qu'on fera ici
de cette histoire le mettront en colère. Il est bon d'être sur un
pied de confiance avec un gentleman de son caractère, et de se
mettre bien dans son esprit. Holà, ho! Hugh! Hugh! Holà, ho!»
Quand il eut répété ce cri une douzaine de fois, et réveillé en
sursaut tous ses pigeons, une porte s'ouvrit dans l'un des vieux
bâtiments en ruine, et une voix rude demanda ce qu'il y avait de
nouveau, pour qu'on ne pût pas seulement dormir tranquille pendant
la nuit.
«Quoi! Ne dormez-vous pas assez, chien hargneux, pour qu'on puisse
vous réveiller une fois par hasard? dit John.
-- Non, répliqua la voix, tandis que l'orateur bâillait et se
secouait. Je ne dors pas la moitié de ce qu'il me faudrait de
sommeil.
-- Je ne sais pas comment vous pouvez dormir lorsque le vent
beugle et rugit autour de vous, et fait voler les tuiles comme un
paquet de cartes, dit John; mais peu importe. Enveloppez-vous
d'une chose quelconque, et venez ici, car il vous faut aller à la
Garenne avec moi. Et tâchez d'être plus vif que ça.»
Hugh, après avoir beaucoup grogné et marmotté, rentra dans sa
bauge et reparut bientôt, apportant une lanterne et un gourdin, et
enveloppé de la tête aux pieds d'une vieille et sale couverture de
cheval rabattue sur sa figure. M. Willet reçut ce personnage à la
porte de derrière, et l'introduisit dans la salle, tandis qu'il
s'enveloppait lui-même d'une foule de pardessus et de capes, et
qu'il liait et nouait tellement sa figure avec des châles et des
foulards, que sa respiration était un mystère.
«Vous n'emmènerez pas un homme dehors à près de minuit par un
temps pareil, sans lui mettre un peu de coeur au ventre, n'est-ce
pas, maître? dit Hugh.
-- Si fait, monsieur, répliqua John; je lui mettrai du coeur au
ventre (comme vous appelez ça), lorsqu'il m'aura ramené sain et
sauf à la maison, et qu'il y aura moins de danger pour la solidité
de ses jambes, à lui verser à boire. Ainsi, levez la lumière, s'il
vous plaît, et allez un pas ou deux en avant, pour me montrer le
chemin.»
Hugh obéit d'assez mauvaise grâce, et en jetant sur les bouteilles
un regard d'impatient désir. Le vieux John, après avoir
strictement enjoint à sa cuisinière de tenir la porte fermée à
clef en son absence, et de n'ouvrir qu'à lui sous peine de renvoi,
suivit Hugh, dehors dans le tumulte de l'air et l'obscurité du
ciel.
Le chemin était si détrempé et si affreux, la nuit était si noire,
que, si M. Willet eût été son propre pilote, il se fût jeté dans
un profond abreuvoir à quelques centaines de pas de sa maison, et
aurait certainement terminé sa carrière dans cette ignoble sphère
d'activité. Mais Hugh, qui avait la vue perçante qu'un faucon, et
qui, en outre de ce don naturel, était capable de trouver son
chemin, les yeux bandés, dans n'importe quelle direction, à une
distance de douze milles, traîna le vieux John à la remorque, se
montrant tout à fait sourd à ses remontrances, et se dirigea
d'après ses idées personnelles, sans consulter le moins du monde,
sans écouter seulement celles de son maître. Tous deux tinrent
ainsi tête au vent le mieux possible; Hugh écrasant sous ses pieds
lourds l'herbe trempée, et marchant comme à l'ordinaire d'un air
sauvage et fanfaron; John Willet le suivant à une longueur de
bras, choisissant où poser ses pieds, et regardant autour de lui
s'il n'y avait pas des fossés ou des fondrières, ou s'il ne s'y
trouvait pas des revenants égarés qui cherchaient leur chemin,
témoignant enfin autant d'effroi et d'inquiétude que sa figure
immuable pouvait en exprimer.
Ils finirent par être sur la grande avenue sablée devant la
Garenne. Le bâtiment était profondément sombre; il n'y avait
personne qui remuât près de là qu'eux-mêmes. Toutefois, de la
chambre solitaire d'une tourelle s'échappait un rayon de lumière.
Ce fut vers ce point lumineux, le seul qui égayât cette scène
froide, triste et silencieuse, que M. Willet ordonna à son pilote
de le conduire.
«La vieille chambre, dit John en levant un regard timide,
l'appartement même de M. Reuben, Dieu nous assiste! Je m'étonne
que son frère aime à s'y tenir, à une heure si avancée de la nuit,
et de cette nuit surtout.
-- Eh mais, pourquoi se tiendrait-il ailleurs? demanda Hugh en
plaçant la lanterne contre sa poitrine pour l'abriter du vent,
tandis qu'il mouchait la chandelle avec ses doigts. Est-ce qu'elle
n'est pas bien gentille, cette petite chambre?
-- Gentille! dit John d'un air indigné. En vérité, monsieur, vous
avez une confortable idée de la gentillesse. Savez-vous ce qui
s'est fait dans cette chambre, scélérat?
-- Eh mais, elle n'en est pas pire pour ça! cria Hugh en regardant
fixement la grasse figure de John. Est-ce qu'elle en garantit
moins de la pluie, de la neige et du vent? Est-elle moins chaude
ou moins sèche parce qu'un homme y a été tué? Ha, ha, ha! vous ne
le croyez pas, n'est-ce pas, maître? Un homme de plus ou de moins,
il n'y a pas là de quoi changer les choses.»
M Willet fixa ses yeux stupides sur son acolyte, et commença, par
une espèce d'inspiration, à penser qu'il était véritablement fort
possible que Hugh fût quelqu'un de dangereux, et qu'il y aurait
peut-être sagesse à s'en débarrasser un de ces jours. Mais il
était aussi trop prudent pour dire la moindre chose avant d'être
de retour au logis. Il alla donc à la grille devant laquelle avait
eu lieu ce court dialogue, et il tira la sonnette, dont le cordon
pendait à côté. La tourelle où l'on apercevait la lumière se
trouvant à l'un des coins du bâtiment, et n'étant séparée de
l'avenue que par une des allées du jardin, sur laquelle donnait
cette grille, M. Haredale ouvrit aussitôt la fenêtre et demanda
qui était là.
«Pardon, monsieur, dit John, je savais que vous ne vous couchiez
pas de bonne heure, et j'ai pris la liberté de venir parce que
j'avais un mot à vous communiquer.
-- Willet, n'est ce pas?
-- Du Maypole, à votre service, monsieur.»
M. Haredale ferma la fenêtre et se retira. Il reparut bientôt à la
porte au bas de la tourelle, et, traversant l'allée du jardin, il
leur ouvrit la grille.
«Vous venez tard chez les gens, Willet. De quoi s'agit-il?
-- De moins que rien, monsieur, dit John; c'est une histoire
insignifiante, dont j'ai pensé cependant que je devais vous
instruire. Voilà tout.
-- Que votre domestique aille devant avec la lanterne, et donnez-
moi votre main. L'escalier est tortueux et étroit. Doucement avec
votre lanterne, l'ami. Vous la balancez comme un encensoir.»
Hugh, qui avait atteint déjà la tourelle, cessa d'agiter le falot
et monta le premier, se tournant de temps en temps pour répandre
en bas sa lumière sur les degrés. M. Haredale venait après lui, et
observait son visage sombre d'un oeil peu favorable; Hugh
répondait d'en haut à cet examen en lui rendant avec usure ses
regards antipathiques, tandis que tous trois gravissaient
l'escalier en spirale.
L'ascension eut pour terme une petite antichambre attenant à la
pièce où les nouveaux venus avaient vu de la lumière. M. Haredale
entra le premier, les mena à travers cette pièce jusqu'à celle du
fond, et là, s'assit à un bureau d'où il s'était levé lorsqu'on
avait tiré la sonnette.
«Entrez, dit-il en faisant signe au vieux John, qui restait à la
porte et s'inclinait. Pas vous, l'ami, ajouta-t-il avec
précipitation en s'adressant à Hugh, qui entrait comme son maître.
Willet, pourquoi amenez-vous ici ce garçon?
-- Eh mais, monsieur, répondit John, haussant les sourcils et
abaissant la voix au diapason de la demande qui lui était faite,
c'est un camarade solide, comme vous voyez, pour tenir compagnie
la nuit.
-- Ne vous y fiez pas trop, dit M. Haredale en portant ses yeux
vers Hugh. Moi, je n'y aurais pas confiance. Il a l'oeil mauvais.
-- Il n'y a pas beaucoup d'imagination dans son oeil, répliqua
M. Willet en lançant un regard par-dessus son épaule à l'organe en
question; ça, c'est certain.
-- Il n'y a rien de bon, soyez-en sûr, dit M. Haredale. Attendez
dans la petite pièce, l'ami, et fermez la porte entre nous.»
Hugh haussa les épaules, et, d'un air dédaigneux qui montrait ou
qu'il avait entendu de loin, ou qu'il devinait le sens de leur
chuchotement mystérieux, fit ce qu'on lui commandait. Lorsqu'il se
fut séparé d'eux en fermant la porte, M. Haredale se tourna vers
John, et l'invita à dire ce qu'il voulait lui communiquer, mais à
ne pas le dire trop haut, parce qu'il y avait de fines oreilles de
l'autre côté.
Ainsi dûment averti, M. Willet raconta tout bas, tout bas, ce
qu'il avait entendu dire, ce qu'il avait dit lui-même pendant la
soirée; appuyant particulièrement sur sa sagacité personnelle, sur
son grand respect pour la famille, et sur sa sollicitude pour la
paix de leur esprit et leur bonheur. L'histoire émut son auditeur
beaucoup plus que John ne s'y était attendu. M. Haredale changea
souvent d'attitude, se leva, marcha dans la chambre, revint
s'asseoir, le pria de répéter, aussi exactement que possible, les
propres mots dont s'était servi Salomon, et donna tant d'autres
signes de trouble et de malaise, que M. Willet lui-même en fut
surpris.
«Vous avez bien fait, dit-il en finissant cette longue
conversation, de les engager à tenir secrète une pareille
histoire. C'est une folle imagination, née dans le faible cerveau
d'un homme nourri de craintes superstitieuses. Mais Mlle Haredale,
malgré tout, serait troublée par ce conte, s'il arrivait à ses
oreilles; cela se rattache de trop près à un sujet qui nous navre
tous, pour qu'elle en entendît parler avec indifférence. Vous avez
été très prudent, et je vous ai une extrême obligation. Je vous en
remercie beaucoup.»
Ce remercîment répondait aux plus ardentes espérances de John; il
eût toutefois mieux aimé voir M. Haredale le regarder en lui
parlant, comme si réellement il le remerciait, que de le voir se
promener de long en large, parler d'un ton brusque et saccadé,
s'arrêtant souvent pour fixer les yeux sur le parquet, s'élançant
de nouveau dans sa chambre comme un fou, presque sans avoir l'air
de savoir ce qu'il disait ni ce qu'il faisait.
Telle fut cependant son attitude pendant cette communication, et
John en était si embarrassé, qu'il resta longtemps assis tout à
fait comme un spectateur passif, sans savoir quel parti prendre. À
la fin il se leva. M. Haredale fixa sur lui son regard étonné
pendant un moment, comme s'il eût tout à fait oublié sa présence,
lui donna une poignée de main, et ouvrit la porte. Hugh, qui était
ou feignait d'être fort endormi sur le plancher de l'antichambre,
bondit sur ses pieds quand ils entrèrent, et, jetant autour de lui
son manteau, il empoigna son bâton et sa lanterne, et se prépara à
descendre l'escalier.
«Attendez, dit M. Haredale, cet homme boira peut-être bien un
coup.
-- Boire! Il boirait la Tamise, monsieur, si ce n'était pas de
l'eau, répliqua John Willet. Il aura quelque chose quand nous
serons rentrés au logis. Il vaut mieux qu'il n'en ait pas avant,
monsieur.
-- Là! voyez! la moitié de la distance est faite, dit Hugh. Quel
rude maître vous êtes! Je n'en irai que mieux au logis, si je bois
un bon verre à mi-route. Allons, un coup à boire!»
Comme John ne riposta pas, M. Haredale apporta un verre de liqueur
et le donna à Hugh, qui, en le prenant dans sa main, en répandit
une partie sur le plancher.
«À quoi pensez-vous, monsieur, d'éclabousser ainsi avec votre
boisson la maison d'un gentleman? dit John.
-- Je porte un toast, répliqua Hugh, levant le verre au-dessus de
sa tête, et fixant ses yeux sur le visage de M. Haredale, un toast
à cette maison et à son maître.»
Il marmotta ensuite quelque chose pour lui seul, but le reste du
liquide, et, replaçant le verre, les précéda sans ajouter un mot.
John fut grandement scandalisé de cet hommage; mais, voyant que
M. Haredale s'occupait peu de ce que Hugh pouvait dire ou faire,
et que sa pensée était ailleurs, il se dispensa de lui présenter
des excuses; il descendit en silence l'escalier, traversa l'allée
du jardin et franchit la grille. Il s'arrêta du côté extérieur
pour que Hugh éclairât M. Haredale, tandis que celui-ci fermait en
dedans. John vit alors avec étonnement (comme il le raconta
maintes fois par la suite) qu'il était très pâle, et que sa figure
avait tellement changé depuis leur entrée, et que ses yeux étaient
devenus si hagards qu'il semblait presque un autre homme.
Ils furent bientôt sur la grande route. John Willet marchait
derrière son escorte, ainsi qu'en allant à la Garenne, et pensait
très posément à ce qu'il avait vu tout à l'heure. Soudain Hugh le
tira de côté, et presque au même instant trois cavaliers passèrent
au galop, il était temps, car le plus proche lui rasa l'épaule.
Ces cavaliers, arrêtant leurs chevaux tout court, restèrent
immobiles et attendirent que les deux piétons fussent arrivés près
d'eux.