Un malheur, dit le proverbe, ne vient jamais seul. On ne peut
douter en effet que les tribulations ne soient excessivement
collectives de leur nature, et qu'elles ne prennent plaisir à
voler par bandes, pour aller de là se percher selon leur caprice
sur la tête de quelque pauvre diable, jusqu'à ce qu'elles ne lui
laissent plus sur le crâne un pouce de libre, sans faire seulement
attention à d'autres qui offriraient à la plante de leurs pieds
d'aussi bonnes places de repos, mais qu'elles s'obstinent à ne pas
voir. Il arriva peut-être qu'une volée de tribulations planant sur
Londres, et épiant Joseph Willet sans pouvoir le trouver,
fondirent à tout hasard sur le premier jeune homme qui leur tomba
sous la main, pour s'y abattre. Quoi qu'il en soit, il est positif
que, le jour même du départ de Joe, un essaim de tribulations fit
autour des oreilles d'Édouard Chester un tel bourdonnement, un tel
tintamarre de ses ailes, qu'il en étourdit cette infortunée
victime.
C'était le soir, il était juste huit heures, quand lui et son
père, en face du vin et du dessert qu'on venait de placer devant
eux, furent laissés seuls pour la première fois de la journée. Ils
avaient dîné ensemble, mais une tierce personne avait été présente
pendant tout le repas, et, jusqu'au moment où ils s'étaient
rencontrés à table, ils ne s'étaient point vus depuis la soirée
précédente.
Édouard était réservé et silencieux, M. Chester était plus gai que
de coutume; mais ne se souciant pas, à ce qu'il semblait,
d'engager la conversation avec quelqu'un d'une humeur si
différente, il donnait cours à la légèreté de la sienne en
sourires et en regards scintillants, sans faire d'ailleurs aucuns
frais pour attirer l'attention de son fils. Ils restèrent ainsi
quelque temps, le père étendu sur un sofa avec son air accoutumé
de gracieuse négligence, le fils assis en face de lui, les yeux
baissés, évidemment préoccupé de pensées et d'ennuis pénibles.
«Mon cher Édouard, dit enfin M. Chester avec un rire des plus
attrayants, n'étendez pas votre influence assoupissante jusque sur
le carafon. Faites au moins circuler cela, pour empêcher que votre
humeur ne reste trop stagnante.»
Édouard s'excusa et lui passa le carafon; puis il retomba dans son
état de torpeur.
«Vous avez tort de ne pas remplir votre verre, dit M. Chester en
tenant le sien devant la lumière. Le vin pris modérément, sans
excès, car cela rend laid, à mille influences agréables. Il donne
aux yeux plus de brillant, à la voix plus d'éclat, aux pensées
plus de vivacité, à la conversation plus de piquant. Vous devriez
en essayer, Ned.
-- Ah! père, s'écria son fils, si...
-- Mon bon garçon, interrompit précipitamment le père, en mettant
son verre sur la table et haussant ses sourcils avec l'expression
de physionomie d'un homme qui tressaille d'horreur, au nom du
ciel, ne m'appelez pas de ce nom antique et suranné. Ayez quelque
égard pour la délicatesse. Suis-je donc déjà tout gris, tout ridé,
marché-je sur des béquilles, ai-je perdu mes dents, que vous
adoptiez une pareille formule avec moi? Bon Dieu, quelle
grossièreté!
-- J'allais vous parler du fond de mon coeur, monsieur, répondit
Édouard, avec toute la confiance qui devrait exister entre nous;
et vous m'arrêtez tout court dès le début.
-- Oh! de grâce, Ned, dit M. Chester en levant sa main délicate
comme pour implorer son fils, ne vous énoncez pas de cette
monstrueuse façon; vous alliez me parler du fond de votre coeur!
Ne savez-vous point que le coeur est une partie ingénieuse de
notre mécanisme, le centre des vaisseaux sanguins et de toutes les
choses de ce genre, qui n'a pas plus de rapports avec vos pensées
et vos paroles que n'en ont vos genoux? Comment pouvez-vous être
si vulgaire et si absurde? On doit laisser ces allusions
anatomiques aux gentlemen de la profession médicale. Elles ne sont
réellement pas agréables en société. Vous me surprenez tout à
fait, Ned.
-- Je sais bien que, selon vous, des coeurs blessés, des coeurs
consolés, des coeurs à ménager, ce sont toutes chimères. Je
connais vos principes à cet égard, monsieur, et je n'en parlerai
plus, répliqua son fils.
-- Voici encore, dit M. Chester en buvant son vin à petits traits,
que vous êtes dans l'erreur. Je dis nettement, au contraire, que
ce ne sont point des chimères, nous savons qu'il y en a. Les
coeurs des animaux, des boeufs, des moutons et ainsi de suite,
sont mis sur le feu et dévorés à ce qu'on m'a dit, par la basse
classe, avec un suprême délice. Des hommes sont quelquefois percés
d'un coup de poignard au coeur, frappés d'une balle au coeur, mais
ces locutions «du fond du coeur,» ou «jusqu'au coeur,» «coeur
chaud et coeur froid,» ou «coeur brisé,» ou «qui est tout coeur,»
ou «qui n'a pas de coeur,» peuh! voilà ce que je dis qui n'a pas
de sens, Ned.
-- Sans doute, monsieur, répliqua son fils, voyant qu'il faisait
une pause pour le laisser parler, sans doute.
-- Voilà la nièce de Haredale, le dernier objet de vos feux dit
M. Chester, comme s'il prenait le premier exemple venu pour
éclaircir sa pensée. Sans doute elle était tout coeur dans votre
esprit jadis; maintenant elle n'a plus du tout de coeur: pourtant
c'est la même personne, Ned, exactement la même!
-- C'est une personne qui a changé, monsieur, cria Édouard en
rougissant, et changé, je le crains, par des influences odieuses.
-- Vous avez reçu là un congé assez froid, n'est-ce pas? Pauvre
Ned! je vous disais l'autre soir que cela vous arriverait. Puis-je
vous demander le casse noisettes?
-- Il faut qu'il y ait eu autour d'elle quelque machination, elle
a été trompée de la manière la plus perfide, cria Édouard en se
levant de table. Je ne croirai jamais que la connaissance de ma
véritable position, dont elle recevait de moi la confidence, ait
pu produire ce changement. Je sais qu'elle est assiégée et
torturée, mais, quoique notre engagement soit fini et rompu sans
ressource, quoique je l'accuse d'avoir manqué de fermeté, de
fidélité envers elle-même comme envers moi, je ne crois pas et je
ne croirai jamais qu'aucun motif sordide, ni son propre mouvement,
sa volonté libre et spontanée, lui aient dicté cette conduite...
jamais.
-- Vous me faites rougir, répliqua gaiement son père, de la folie
de votre naturel ou j'espère... mais il est vrai qu'on ne se
connaît jamais soi-même...où j'espère ardemment qu'il n'y a nul
reflet du mien. Quant à ce qui regarde cette jeune demoiselle,
elle a agi très naturellement et très convenablement, mon cher
garçon; elle a fait ce que vous-même vous aviez proposé de faire,
à ce que m'apprend Haredale, et ce que je vous avais prédit (il ne
fallait pas pour cela grande sagacité) qu'elle ferait
indubitablement. Elle vous supposait riche, ou du moins assez
riche, et elle découvre que vous êtes pauvre. Le mariage est un
contrat civil; les gens se marient pour améliorer leur condition
en ce monde et pour y faire figure. C'est une affaire de maison et
d'ameublement, de livrées, de domestiques, d'équipage, et ainsi de
suite. La demoiselle étant pauvre, et vous aussi, tout est dit.
Cela ne vous regarde plus, et vous n'avez rien à voir dans cette
cérémonie. Je bois à sa santé, je la respecte et l'honore à cause
de son extrême bon sens; elle vous donne là un bon exemple à
suivre. Remplissez votre verre, Ned.
-- C'est un exemple, répliqua son fils, dont j'espère ne jamais
profiter; et, si l'expérience des années grave de pareilles leçons
dans...
-- N'allez pas dire dans le coeur, interrompit son père.
-- Dans des esprits que le monde et son hypocrisie ont gâtés, dit
Édouard avec chaleur, le ciel me préserve de les connaître!
-- Allons, monsieur, répondit son père en se levant un peu sur le
sofa et regardant droit vers lui, en voilà bien assez sur ce
sujet. Rappelez-vous, s'il vous plaît, votre devoir, vos
obligations morales, votre affection filiale, et toutes les choses
de ce genre auxquelles il est si délicieux et si charmant de
réfléchir, ou vous vous en repentirez.
-- Je ne me repentirai jamais de conserver le respect de moi-même,
monsieur, dit Édouard. Pardonnez-moi si je vous déclare que je ne
le sacrifierai pas à votre commandement, que je ne suivrai pas la
route que vous voudriez me faire prendre pour me rendre complice
de la part secrète que vous avez eue dans cette dernière
séparation.»
Le père se leva encore un peu plus, et le regardant comme par un
sentiment de curiosité, pour voir s'il parlait sérieusement, il se
laissa doucement glisser de nouveau en arrière, et dit de la voix
la plus calme, tout en croquant ses noisettes:
«Édouard, mon père eut un fils qui, étant fou comme vous, et comme
vous entretenant des sentiments de désobéissance bas et vulgaires,
fut déshérité et maudit un matin après déjeuner. La circonstance
se représente ce soir à mon esprit avec une précision singulière
dans mes souvenirs. Je me rappelle encore que j'étais en train de
manger des petits pains au beurre avec de la marmelade. Il mena
une misérable vie (le fils, bien entendu), et mourut jeune; ce fut
bien heureux sous tous les rapports, car il ne faisait guère
honneur à la famille. C'est une triste circonstance, Édouard,
quand un père se trouve dans la nécessité de recourir à des
mesures si extrêmes.
-- Oui, sans doute, répliqua Édouard, et c'en est une fort triste
aussi quand un fils, offrant à son père son amour et ses devoirs
dans le sens le meilleur et le plus vrai, se trouve repoussé à
tout propos, et forcé de désobéir. Cher père, ajouta-t-il d'un air
plus sérieux encore, quoique d'un ton plus doux, j'ai souvent
réfléchi sur ce qui se passa entre nous lorsque nous discutâmes ce
sujet pour la première fois. Souffrez que nous ayons ensemble une
explication confidentielle, mais je dis une explication franche et
sincère. Écoutez ce que j'ai à vous dire.
-- Comme je pressens ce qu'elle serait et que je ne peux manquer
de le pressentir, Édouard, répondit froidement son père, je m'y
refuse; je ne saurais m'y prêter. Je suis sûr qu'elle me mettrait
de mauvaise humeur, ce qui est une situation d'esprit que je ne
peux pas endurer. Si vous vous proposez de faire obstacle à mes
plans pour votre établissement dans la vie et pour la conservation
de cette noblesse de race et de cet orgueil bienséant que notre
famille a si longtemps soutenus; en un mot, si vous êtes résolu de
suivre la route que vous vous tracez, suivez-la et emportez avec
tous ma malédiction. J'en suis très fâché, mais il n'y a
réellement pas d'alternative.
-- La malédiction peut traverser vos lèvres, dit Édouard, mais ce
ne sera qu'un vain souffle. Je ne crois pas qu'un homme ait le
pouvoir ici-bas d'en attirer une sur son semblable, et surtout sur
son propre enfant, pas plus que de faire tomber, par ses
conjurations impies, une goutte d'eau ou un flocon de neige des
nuages qui sont au-dessus de nous. Regardez-y à deux fois,
monsieur.
-- Vous êtes si irréligieux, si irrespectueux, si horriblement
profane, répondit son père en se tournant vers lui avec
nonchalance et cassant une autre noisette, que je dois
positivement vous interrompre ici. Il est tout à fait impossible
que notre entretien continue sur ce ton-là. Si vous voulez, bien
sonner, le domestique va vous conduire jusqu'à la porte. Ne
revenez plus sous ce toit, je vous en prie. Allez, monsieur,
puisqu'il ne vous reste aucun sens moral, et allez au diable,
c'est ce que je vous souhaite. Bonjour.»
Édouard quitta la chambre sans un mot de plus, sans un regard, et
tourna le dos à la maison pour jamais.
Le visage du père rougit et s'échauffa légèrement; mais il n'y eut
pas la moindre altération dans ses manières lorsqu'il sonna
derechef et dit à son domestique, quand il fut entré:
«Peak, si ce gentleman qui vient de sortir...
-- Pardon, monsieur; M. Édouard?
-- Y en avait-il donc ici plus d'un, balourd, que vous me faites
cette question? Si ce gentleman envoyait prendre sa garde-robe,
vous la lui donneriez, vous entendez? S'il se présentait lui-même,
n'importe quand, je n'y suis pas. Vous le lui direz comme ça, et
vous fermerez la porte.»
Ainsi l'on chuchota bientôt à la ronde que M. Chester était très
malheureux d'avoir un fils qui lui causait beaucoup de peine et de
chagrin. Les bonnes gens qui l'entendirent et le répétèrent
s'émerveillèrent d'autant plus de son égalité d'âme et de sa
sérénité. «Quelle aimable nature il faut avoir, disaient-ils, pour
montrer tant de calme après tant d'épreuves!» Et, lorsqu'on
prononçait le nom d'Édouard, la société secouait la tête et
mettait son doigt sur sa lèvre; elle soupirait, elle prenait son
air grave; et ceux qui avaient des fils de l'âge de ce jeune
homme, dans un accès de pieuse colère et de vertueuse indignation,
lui souhaitaient la mort, comme une expiation due à la piété
filiale. Et ce n'est pas là ce qui empêcha le monde d'aller son
petit train pendant cinq ans dont cette histoire ne parle pas.