Comment ce gentleman distingué passa la soirée au milieu d'un
cercle brillant, éblouissant; comment il enchanta tous ceux dont
il s'approcha, par la grâce de son maintien, la politesse de ses
manières, la vivacité de sa conversation et la douceur de sa voix;
comment on remarqua dans chaque coin du salon que Chester était un
homme d'une heureuse humeur, que rien ne le troublait, que les
soucis et les erreurs du monde ne lui pesaient pas plus que son
habit, et que sa figure souriante reflétait constamment un esprit
calme et tranquille; comment d'honnêtes gens, qui par instinct le
connaissaient mieux, s'inclinèrent néanmoins devant lui, pleins de
déférence pour chacune de ses paroles, et courtisant la faveur
d'un de ses regards; comment des gens qui avaient réellement du
bon se laissèrent aller au courant, le flattèrent, l'adulèrent,
l'approuvèrent, et se méprisèrent eux-mêmes de tant de bassesse;
comment, en un mot, il fut un de ceux qui sont reçus et choyés
dans la société par nombre de personnes qui, individuellement, se
fussent éloignées avec dégoût de celui qui faisait en ce moment
l'objet de leur attention avide: voilà des choses si naturelles,
qu'elles se présenteront d'elles-mêmes à nos lecteurs. De
pareilles platitudes sont si communes qu'elles ne valent à peine
qu'un coup d'oeil rapide, et c'est tout.
Les gens qui méprisent l'humanité (je ne parle pas des imbéciles
et des comédiens, qui se font de cela une religion) sont de deux
sortes: ceux qui croient leur mérite négligé et incompris forment
la première classe; ceux qui recueillent la flatterie et
l'adulation, sachant bien leur propre indignité, composent
l'autre. Soyez sûr que les misanthropes, qui ont le coeur le plus
froid, sont toujours de la dernière.
M. Chester était dans son lit, sur son séant, le lendemain matin,
et buvant à petits traits son café; il se rappelait, avec une
espèce de satisfaction méprisante, comment il avait brillé la
veille au soir, comment il avait été caressé et courtisé, lorsque
son domestique lui apporta un très petit morceau de papier sale,
étroitement cacheté à deux places, et à l'intérieur duquel étaient
écrits en assez gros caractères les mots suivants: «Un ami. On
désire une conférence. Immédiatement. En particulier. Brûlez cela
après l'avoir lu.»
«Où donc, au nom de la conspiration des poudres[23], avez-vous
ramassé cela?» dit son maître.
Cela lui avait été donné par une personne qui attendait maintenant
à la porte: telle fut la réponse du domestique.
«Avec un manteau et un poignard? dit M. Chester.
-- Cette personne n'avait sur elle rien de plus menaçant, à ce
qu'il m'a semblé, qu'un tablier de cuir et une figure sale.
-- Qu'elle entre.» Elle entra. C'était M. Tappertit, avec ses
cheveux encore hérissés, et dans sa main une grande serrure qu'il
déposa sur le parquet au milieu de la chambre, comme s'il eût été
prêt à exécuter quelque représentation où devait figurer une
serrure.
«Monsieur, dit M. Tappertit en faisant un profond salut, je vous
remercie de votre condescendance, et je suis bien aise de vous
voir. Excusez l'emploi servile dans lequel je suis engagé, et
étendez votre sympathie sur un homme qui, malgré son humble
apparence, travaille intérieurement à une oeuvre fort au-dessus de
son rang social.»
M. Chester écarta les rideaux du lit plus en arrière, et regarda
ce visiteur avec une vague idée que c'était quelque maniaque qui
non seulement avait forcé la porte de sa loge, mais avait emporté
la serrure par-dessus le marché. M. Tappertit salua de nouveau, et
développa ses jambes dans l'attitude la plus avantageuse.
«Vous avez entendu parler, monsieur, dit M. Tappertit, en mettant
sa main sur sa poitrine, de G. Varden, serrurier, _pose les
sonnettes et exécute proprement les réparations à la ville et à la
campagne, Clerkenwell, Londres?_
-- Eh bien, après? demanda M. Chester.
-- Je suis son apprenti, monsieur.
-- Eh bien, après?
-- Hem! dit M. Tappertit, voulez-vous me permettre de fermer la
porte, monsieur, et voulez-vous en outre, monsieur, me donner
votre parole d'honneur que ce qui se passera entre nous demeurera
strictement confidentiel?»
M. Chester se recoucha dans son lit avec calme, et tournant une
figure où il n'y avait pas le moindre trouble, vers l'étrange
apparition qui pendant ce temps avait fermé la porte, il pria
l'inconnu de s'expliquer aussi raisonnablement que possible, si
cela ne le gênait pas.
«En premier lieu, monsieur, dit M. Tappertit, exhibant un petit
mouchoir de poche et le secouant pour le déplier, comme je n'ai
pas de carte sur moi (l'envie des maîtres nous ravale au-dessous
de ce niveau), souffrez que je vous offre ce que les circonstances
me fournissent de mieux en remplacement d'une carte. Si vous
voulez prendre ceci dans votre main, monsieur, et jeter les yeux
sur le coin qui est à votre droite, dit M. Tappertit en présentant
d'un air gracieux son mouchoir, vous y trouverez mes lettres de
créance.
-- Je vous remercie, répondit M. Chester en acceptant ce mouchoir
avec politesse, et regardant à l'un des bouts quelques caractères
d'un rouge de sang: _Quatre. Simon Tappertit. Un._ Est-ce cela?
-- C'est mon nom, monsieur, ne faites pas attention aux numéros,
répliqua l'apprenti. Les numéros ne sont là que comme de simples
indications pour la blanchisseuse, sans aucune connexion avec moi
ni ma famille. Votre nom, monsieur, dit M. Tappertit en regardant
fixement le bonnet de nuit du gentleman, est Chester, je suppose?
vous n'avez pas besoin de l'ôter, monsieur, je vous remercie. Je
vois d'ici E. C.; nous tiendrons le reste pour chose convenue.
-- Monsieur Tappertit, je vous prie, dit M. Chester, cette pièce
compliquée de serrurerie que vous m'avez fait la faveur d'apporter
avec vous a-t-elle quelque connexion immédiate avec l'affaire que
nous avons à discuter?
-- Elle n'en a aucune, monsieur, répliqua l'apprenti. C'est que
j'allais la poser à la porte d'un magasin dans Thames-Street.
-- Peut-être, en ce cas, dit M. Chester, comme elle a un parfum
d'huile grasse un peu plus fort que je n'ai l'habitude d'en
rafraîchir ma chambre à coucher, voudrez-vous bien m'obliger de la
déposer dehors à la porte?
-- Certainement, monsieur, dit M. Tappertit, se hâtant
d'acquiescer à ce désir.
-- Vous m'excuserez de cette observation, j'espère?
-- Ne vous en excusez pas, monsieur, je vous prie. Et maintenant,
s'il vous plaît, à notre affaire.»
Durant tout le cours de ce dialogue, M. Chester n'avait rien
laissé paraître sur sa figure que son sourire de sérénité et de
politesse inaltérable. Sim Tappertit, qui avait de lui-même une
opinion beaucoup trop bonne pour soupçonner que n'importe qui pût
s'amuser à ses dépens, s'imagina reconnaître là quelque chose du
respect qui lui était dû, et fit de cette conduite courtoise d'un
étranger à son égard une comparaison qui n'était point du tout
favorable à celle du digne serrurier, son patron.
-- D'après ce qui se passe chez nous, dit M. Tappertit, je suis
instruit, monsieur, d'un commerce que votre fils entretient avec
une jeune demoiselle contre vos inclinations. Votre fils ne s'est
pas bien conduit avec moi, monsieur.
«Monsieur Tappertit, dit l'autre, vous me peinez au delà de toute
expression.
-- Je vous remercie, monsieur, répliqua l'apprenti. Je suis aise
de vous entendre parler ainsi. Il est très fier, monsieur votre
fils, très hautain.
-- J'en ai peur, dit M. Chester. Savez-vous que je le craignais un
peu déjà? mais votre témoignage ne me permet plus d'en douter.
-- Raconter les corvées serviles que j'ai eu à faire pour votre
fils, monsieur, dit M. Tappertit; les chaises que j'ai eu à lui
donner, les voitures que j'ai eu à aller lui chercher, les
nombreuses besognes dégradantes, et sans la moindre connexion avec
mon contrat d'apprentissage, que j'ai eu à subir pour lui,
remplirait une Bible de famille. D'ailleurs, monsieur, ce n'est
lui-même au bout du compte qu'un jeune homme, et je ne considère
pas: «Merci, Sim» comme une formule convenable de politesse en ces
occasions.
-- Monsieur Tappertit, vous avez une sagesse au-dessus de votre
âge. Continuez, je vous prie.
-- Je vous remercie de votre bonne opinion, monsieur, dit Sim,
très flatté, et je tâcherai de la justifier. Maintenant, monsieur,
à cause de ce grief (et peut-être encore pour une ou deux raisons
qu'il est inutile de vous déduire), je suis de votre côté. Et
voici ce que je vous dis: tant que nos gens iront et viendront, çà
et là, en long et en large, à ce vieux joyeux Maypole là-bas, avec
des lettres, des commissions mille choses qu'on porte, qu'on va
chercher, vous ne sauriez empêcher votre fils d'entretenir
commerce avec cette jeune demoiselle par délégué, quand tous les
Horse-Guards[24] le surveilleraient nuit et jour, en grand uniforme,
depuis le premier jusqu'au dernier.»
M. Tappertit s'arrêta pour prendre haleine après cette hypothèse;
puis il reprit son élan.
«Maintenant, monsieur, j'arrive au point capital. Vous demanderez
comment empêcher cela? je vais vous dire comment. Si un honnête,
civil, et souriant gentleman, tel que vous...
-- Monsieur Tappertit, réellement...
-- Non, non, je parle sérieusement, répliqua l'apprenti, je parle
sérieusement, ma parole d'honneur. Si un honnête, civil, et
souriant gentleman, tel que vous, consentait à causer seulement
pendant dix minutes avec notre vieille femme, Mme Varden, et à la
flatter un brin, elle vous serait acquise à jamais. Et nous
obtiendrons cet autre résultat que sa fille Dolly (ici une rougeur
subite se répandit sur la figure de M, Tappertit) n'aurait plus la
permission de servir dorénavant d'intermédiaire; mais rien ne l'en
empêchera, tant que nous n'aurons pas la mère pour nous. Songez-y
bien.
-- Monsieur Tappertit, votre connaissance de la nature humaine...
-- Attendez une minute, dit Sim, en croisant ses bras avec un
calme effrayant. J'arrive à présent au point le plus capital.
Monsieur, il y a un scélérat à ce Maypole, un monstre sous forme
humaine, un vagabond fini. Si vous ne vous en débarrassez pas, si
vous ne le faites pas au moins enlever et confisquer, vous ne
réussirez à rien, il mariera votre fils, soyez-en sûr et certain,
comme s'il était l'archevêque de Canterbéry en personne. Il le
fera, monsieur, vu la haine malicieuse qu'il vous porte, et à part
le plaisir de faire une mauvaise action, qui suffit pour le payer
de toutes ses peines. Si vous saviez comme ce gaillard, ce Joseph
Willet (c'est son nom), va et vient chez nous, vous diffamant,
vous dénonçant, vous menaçant, et comme je frémis quand je
l'entends, vous le haïriez plus que je ne fais, monsieur, dit
M. Tappertit d'un air farouche, en hérissant sa chevelure encore
davantage, et en grinçant des dents comme s'il voulait écraser son
ennemi sous ses molaires, si c'était possible.
-- Une petite vengeance particulière, monsieur Tappertit?
-- Vengeance particulière, monsieur, ou intérêt public, ou tous
les deux combinés, n'importe; détruisez-le, répliqua M. Tappertit.
Miggs le dit comme moi. Miggs et moi, voyez-vous, nous ne pouvons
souffrir tous ces complots souterrains qui vont leur train. Nos
coeurs s'en révoltent. Barnabé Rudge et Mme Rudge sont dans
l'affaire également; mais c'est ce scélérat de Joseph Willet qui
est le meneur. Leurs complots et leurs plans sont connus de moi et
de Miggs. Si vous désirez vous renseigner là-dessus, vous n'avez
qu'à vous adresser à nous. À bas Joseph Willet, monsieur!
Détruisez-le. Écrasez-le. Et ce sera bien fait.»
En disant ces mots, M. Tappertit, qui semblait ne pas attendre de
réplique, et regarder comme une conséquence nécessaire de son
éloquence que son auditeur fût tout à fait abasourdi, muet
d'admiration, réduit au mutisme et anéanti, croisa ses bras de
telle sorte que la paume de chacune de ses mains resta sur
l'épaule opposée; et il disparut à la manière de ces conseillers
mystérieux dont il avait vu les allures dans les livres de contes
à bon marché.
«Ce garçon, dit M. Chester en détendant sa figure, lorsque
l'apprenti fut déjà loin, est bon pour m'entretenir la main. Il
faut vraiment que je sois maître de ma physionomie comme je le
suis, pour ne pas pouffer de rire. Mais, avec tout cela, il n'en
confirme pas moins pleinement mes soupçons. Il y a telles
circonstances où des outils émoussés valent mieux pour l'usage
qu'on en veut faire que des instruments bien raffinés. Je crains
d'être obligé de faire un grand ravage parmi ces dignes gens.
Fâcheuse nécessité! J'en suis tout à fait désolé pour eux.»
Cela dit, il commença par s'assoupir tout doucement: puis il tomba
petit à petit dans un sommeil si paisible, si agréable, qu'il
avait tout à fait l'air d'un enfant qui fait son dodo.