«Voilà une étrange histoire! dit l'homme qui avait donné lieu au
récit, plus étrange encore si votre prédiction se réalise. Est-ce
tout?»
Une question tellement inattendue ne piqua pas peu Salomon Daisy.
À force de raconter cette histoire très souvent, et de l'embellir,
disait-on au village, de quelques additions que lui suggéraient de
temps à autre ses divers auditeurs, il en était venu par degrés à
produire en la racontant un grand effet; et ce «Est-ce tout?»
après le crescendo d'intérêt, certes, il ne s'y attendait guère.
«Est-ce tout? répéta le sacristain; oui, monsieur, oui, c'est
tout. Et c'est bien assez, je pense.
-- Moi, de même. Mon cheval, jeune homme. Ce n'est qu'une rosse,
louée à une maison de poste sur la route; mais il faut que
l'animal me porte à Londres ce soir.
-- Ce soir! dit Joe.
-- Ce soir, répliqua l'autre. Qu'avez-vous à vous ébahir? Cette
taverne a l'air d'être le rendez-vous de tous les gobe-mouches du
voisinage.»
En entendant cette évidente allusion à l'examen qu'on lui avait
fait subir, comme nous l'avons mentionné dans le précédent
chapitre, les yeux de John Willet et de ses amis se dirigèrent de
nouveau vers le chaudron de cuivre avec une rapidité merveilleuse.
Il n'en fut pas ainsi de Joe, garçon plein d'ardeur, qui soutint
d'un regard ferme l'oeillade irritée de l'inconnu, et lui
répondit:
«Il n'y a pas grande hardiesse à s'étonner que vous partiez ce
soir. Certainement une question si inoffensive vous a été faite
déjà dans quelque auberge, et surtout par un temps meilleur que
celui-ci. Je supposais que vous pouviez ne pas connaître la route,
puisque vous semblez étranger à ce pays.
-- La route? répéta l'autre d'un ton agacé.
-- Oui. La connaissez-vous?
-- Je la... hum!... Je la trouverai bien, répliqua l'homme en
agitant la main et en tournant sur ses talons. L'aubergiste,
payez-vous.»
John Willet fit ce que désirait son hôte: car, sur cet article,
rarement montrait-il de la lenteur, sauf lorsqu'il y avait des
détails de change, parce qu'alors il lui fallait constater si
chaque pièce d'argent qu'on lui présentait au comptoir était
bonne, l'essayer avec ses dents ou sa langue, la soumettre à toute
autre épreuve, ou, dans le cas douteux, à une série de
contestations terminées par un rejet formel. L'homme, son compte
réglé, s'enveloppa de ses vêtements de manière à se garantir le
plus possible du temps atroce qu'il faisait, et, sans le moindre
mot ou signe d'adieu, il alla vers l'écurie. Joe, qui avait quitté
la salle après leur court dialogue, était dans la cour, s'abritant
de la pluie, ainsi que le cheval, sous le toit en auvent d'un
vieux hangar.
«Il est joliment de mon avis, dit Joe en tapotant le cou du
cheval; je gagerais qu'il serait plus charmé de vous voir rester
ici cette nuit que je ne le serais moi-même.
-- Lui et moi ne sommes pas d'accord, comme cela nous est arrivé
plus d'une fois dans notre passage sur cette route-ci, fut la
brève réponse.
-- C'est ce que je pensais avant votre sortie de la salle, car il
paraît qu'elle a senti vos éperons, la pauvre bête.»
L'étranger, sans répondre, ajusta autour de sa figure le collet de
sa redingote.
«Vous me reconnaîtrez, à ce que je vois, dit-il lorsqu'il eut
sauté en selle, car il remarqua la vive attention du jeune gars.
-- Un homme mérite bien qu'on s'en souvienne, maître, quand il
fait une route qu'il ne connaît pas, sur un cheval éreinté, et
qu'il abandonne pour cela un bon gîte par une soirée comme celle-
ci.
-- Il me paraît que vous avez des yeux perçants et une langue bien
affilée.
-- C'est un double don de nature, j'imagine; mais le dernier se
rouille quelquefois, faute de m'en servir.
-- Servez-vous moins aussi du premier. Réservez vos yeux perçants
pour vos bonnes amies, mon garçon.»
En parlant ainsi, l'homme secoua la bride que Joe tenait d'une
main; il le frappa rudement sur la tête avec la poignée de son
fouet, et partit au galop, s'élançant à travers la boue et
l'obscurité avec une vitesse impétueuse, dont peu de cavaliers mal
montés auraient voulu suivre l'imprudent exemple, eussent-ils été
même très familiarisés avec le pays: pour quelqu'un qui ne
connaissait nullement la route, c'était s'exposer à chaque pas aux
plus grands dangers.
Les routes d'alors, même dans un rayon de douze milles de Londres,
étaient mal pavées, rarement réparées, et très pauvrement
établies. Ce cavalier en prenait une qui avait été labourée par
les roues de pesants chariots, et gâtée par les gelées et les
dégels de l'hiver précédent, et peut-être même de beaucoup
d'hivers antérieurs. Le sol était miné; il y avait de grands trous
et des crevasses, difficiles à distinguer même durant le jour, à
cause de l'eau des dernières pluies qui les remplissait. Un
plongeon dans l'une de ces cavités aurait pu faire choir un cheval
ayant le pied plus sûr que la pauvre bête lancée à fond de train
et jusqu'aux limites suprêmes de ses forces. Des cailloux
tranchants et des pierres roulaient sans cesse de dessous ses
sabots; le cavalier voyait à peine au delà des oreilles de sa
monture, ou plus loin de chaque côté que la longueur de son bras.
À cette époque aussi des voleurs à pied et des brigands à cheval
infestaient toutes les routes dans le voisinage de la capitale, et
c'était une nuit, entre toutes les autres, pendant laquelle cette
classe de malfaiteurs pouvait presque, sans crainte d'être
découverte, vaquer à sa profession illégale. Toujours est-il que
le voyageur courait ainsi au triple galop, ne s'inquiétant ni de
la boue, ni de l'eau qui tombait sur sa tête, ni de la profonde
obscurité de la nuit, ni de la rencontre fort probable de quelques
rôdeurs, capables de tout. À chaque détour, à chaque angle, là
même où l'on pouvait le moins s'attendre à un coude du chemin, et
où l'on ne pouvait le voir qu'en arrivant dessus, il manoeuvrait
la bride sans se tromper, gardant toujours le milieu de la
chaussée. C'est de la sorte qu'il accélérait sa course en se
dressant sur les étriers, en penchant son corps en avant, presque
couché sur le cou du cheval, et en faisant claquer son lourd fouet
au-dessus de sa tête avec une ardeur enragée.
Il y a des heures où, les éléments étant émus d'une manière
insolite, ceux qui se livrent corps et âme à d'audacieuses
entreprises, ou qui sont agités par de grandes pensées, soit pour
le bien soit pour le mal, éprouvent une mystérieuse sympathie avec
le tumulte de la nature, auquel ils répondent par un transport
plein de violence. Parmi le tonnerre, l'éclair et la tempête,
beaucoup d'actes terribles se sont accomplis; des hommes qui
s'étaient possédés auparavant ont soudain déchaîné leurs passions
en révolte. Les démons de la colère et du désespoir se sont
évertués à rivaliser avec ceux qui chevauchent sur le tourbillon
et dirigent la tempête; et l'homme, fouetté à en devenir fou par
les vents rugissants et les eaux bouillonnantes, s'est senti alors
aussi farouche, aussi impitoyable que les éléments eux-mêmes.
Soit que le voyageur fut en proie à des pensées que les fureurs de
la nuit avaient échauffées et fait bondir comme un torrent
fougueux, soit qu'un puissant motif le poussât à atteindre le but
de son voyage, il volait, plus semblable à un fantôme poursuivi
par la meute mystérieuse qu'à un homme, et il ne s'arrêta pas,
jusqu'à ce que, arrivant à un carrefour dont l'une des branches
conduisait par un plus long trajet au point d'où il était parti
naguère, il allât donner si soudainement sur une voiture qui
venait vers lui, que, dans son effort pour l'éviter, il abattit
presque son cheval, et faillit être jeté à terre.
«Hoho! cria la voix d'un homme. Qu'est-ce qu'il y a? Qui va là?
-- Un ami! répondit le voyageur.
-- Un ami! répéta la voix. Mais qui donc s'appelle un ami et
galope de cette façon, abusant des bienfaits du ciel, représentés
par un pauvre cheval, et mettant en péril, non seulement son
propre cou, ce qui n'aurait pas grande importance, mais encore le
cou d'autrui?
-- Vous avez une lanterne, à ce que je vois, dit le voyageur en
sautant à bas de sa monture. Prêtez-la-moi pour un moment. Je
crois que vous avez blessé mon cheval avec votre timon ou votre
roue.
-- Le blesser! cria l'autre; si je ne l'ai pas tué, ce n'est pas
votre faute, à vous. Quelle idée de galoper comme ça sur le pavé
du roi! Pourquoi donc, hein?
-- Donnez-moi la lumière, répliqua le voyageur l'arrachant de sa
main, et ne faites pas d'inutiles questions à un homme qui n'est
pas d'humeur à causer.
-- Si vous m'aviez dit d'abord que vous n'étiez pas d'humeur à
causer, je n'aurais peut-être pas été d'humeur à vous éclairer,
dit la voix. Néanmoins, comme c'est le pauvre cheval qui est
endommagé et non pas vous, l'un de vous deux, à tout hasard, est
le bienvenu au falot; et ce n'est toujours pas le plus hargneux
des deux.»
Le voyageur ne riposta point à ces paroles, mais approchant la
lumière de la bête haletante et fumante, il examina ses membres et
son corps. Cependant l'autre homme restait fort tranquillement
assis dans sa voiture, espèce de chaise, avec une manne contenant
un gros sac d'outils, et il regardait d'un oeil attentif comment
s'y prenait le cavalier.
L'observateur était un robuste villageois, tout rond, à la figure
rougeaude, avec un double menton et une voix sonore qui dénotaient
bonne nourriture, bon sommeil, bonne humeur et bonne santé. Il
avait passé la fleur de l'âge; mais le temps, ce patriarche, n'est
pas toujours un rude père, et, quoiqu'il ne soit en retard pour
aucun de ses enfants, il pose souvent une main plus légère sur
ceux qui ont bien agi à son égard; il est inexorable pour en faire
de vieux hommes et de vieilles femmes, mais il laisse leurs coeurs
et leurs esprits jeunes et en pleine vigueur. Chez de pareilles
gens, les frimas de la tête ne sont que l'empreinte de la main du
grand vieillard lorsqu'il leur donne sa bénédiction, et chaque
ride n'est qu'une coche dans le paisible calendrier d'une vie bien
dépensée.
Celui que le voyageur avait rencontré d'une façon si subite était
une personne de ce genre-là, un homme assez gros, solide, très
vert dans sa vieillesse, en paix avec lui-même et évidemment
disposé à l'être avec les autres. Quoique emmitouflé de divers
vêtements et foulards dont l'un, passé par-dessus le haut de sa
tête et noué à un pli propice de son double menton, empêchait son
chapeau à trois cornes et sa petite perruque ronde d'être emportés
par un coup de vent, il n'y avait pas moyen qu'il pût dissimuler
son embonpoint et sa figure rebondie; certaines marques de doigts
salis qui s'étaient essuyés sur son visage ajoutaient seulement à
son expression bizarre et comique, sans diminuer en rien l'éclat
de sa bonne humeur naturelle.
«Il n'est pas blessé, dit enfin le voyageur, relevant à la fois sa
tête et la lanterne.
-- Vous avez donc fini par découvrir ça? répondit le vieillard.
Mes yeux ont été jadis meilleurs que les vôtres; mais aujourd'hui
encore je n'en changerais pas avec vous.
-- Que voulez-vous dire?
-- Ce que je veux dire! c'est que je vous aurais bien dit, il y a
cinq minutes, qu'il n'était pas blessé. Donnez-moi la lumière,
l'ami; continuez votre chemin, et galopez plus doucement; bonne
nuit.»
En tendant la lanterne, l'homme dut lancer ses rayons en plein sur
la figure de son interlocuteur. Leurs yeux se rencontrèrent au
même instant. Il laissa tout à coup tomber le falot et l'écrasa
sous son pied.
«N'avez-vous donc jamais vu jusqu'ici de figure de serrurier, pour
tressaillir comme si vous vous trouviez en face d'un fantôme? cria
le vieillard dans sa voiture; ou bien serait-ce, ajouta-t-il très
vite en fourrant sa main dans la manne aux outils et en tirant de
là un marteau, quelque ruse de voleur? Je connais ces routes-ci,
mon cher. Quand j'y voyage, je n'ai sur moi que quelques
shillings, à peine la valeur d'une couronne. Je vous déclare
franchement, pour nous épargner à tous deux de l'embarras, qu'il
n'y a rien à attendre de moi qu'un bras assez vigoureux pour mon
âge, et cet outil dont, par une longue habitude, je peux me servir
assez prestement. Tout n'ira pas à votre gré, je vous le promets,
si vous tâtez de ce jeu-là.»
En disant ces mots, il se tint sur la défensive.
«Je ne suis pas ce que vous me croyez, Gabriel Varden, repartit
l'autre.
-- Qu'êtes-vous alors et qui êtes-vous? répliqua le serrurier.
Vous savez mon nom, à ce qu'il paraît? Que je sache donc le vôtre.
-- Ce que je sais, je n'en suis pas redevable à une confidence de
votre part, mais à la plaque de votre chariot; elle en informe
toute la ville.
-- Alors vous avez de meilleurs yeux pour cela que pour votre
cheval, dit Varden, descendant de sa chaise avec agilité; qui
êtes-vous? Voyons votre figure.»
Pendant que le serrurier descendait, le voyageur s'était remis en
selle, et de là il avait à présent en face de lui le vieillard
qui, suivant tous les mouvements du cheval plein d'impatience sous
la bride serrée, se tenait le plus près possible de son inconnu.
«Mais voyons donc votre figure.
-- Reculez-vous.
-- Allons, pas de mascarades ici! dit le serrurier. Je ne veux pas
que l'on raconte demain au club que Gabriel Varden s'est laissé
effrayer par un homme qui faisait la grosse voix dans une nuit
ténébreuse. Halte-là! Voyons votre figure.»
Sentant que résister davantage n'aurait d'autre résultat que de le
mettre aux prises avec un adversaire qui n'était nullement
méprisable, le voyageur rejeta en arrière le collet de sa
redingote et se baissa en regardant fixement le serrurier.
Jamais peut-être deux hommes offrant un plus frappant contraste ne
se trouvèrent face à face. Les traits rougeauds du serrurier
donnaient un tel relief à l'excessive pâleur de l'homme à cheval,
qu'il avait l'air d'un spectre privé de sang; la sueur dont cette
rude course avait humecté son visage y pendait en grosses gouttes
noires, comme une rosée d'agonie et de mort. La physionomie du
serrurier s'illuminait d'un sourire: c'était bien là un homme qui
s'attendait à surprendre dans l'étranger suspect quelque malice
cachée de l'oeil ou de la lèvre pour lui révéler une de ses
connaissances familières sous ce subtil déguisement, et détruire
le charme de la mystification. La figure de l'autre, sombre et
farouche, mais contractée aussi, était celle d'un homme réduit aux
abois, tandis que ses mâchoires serrées, sa bouche grimaçante, et,
plus que tout cela, un mouvement furtif de sa main dans sa
poitrine, semblaient trahir une intention terrible, qui n'avait
rien de la pantomime d'un acteur ou des jeux d'un enfant.
Pendant quelque temps ils se regardèrent ainsi l'un et l'autre en
silence.
«Hum! dit le serrurier lorsqu'il eut examiné les traits du
voyageur; je ne vous connais pas.
-- N'en ayez plus l'envie, répondit l'autre en s'enveloppant comme
il l'était avant.
-- Ma foi non, dit Gabriel; à vous parler franc, mon cher, vous ne
portez pas sur votre figure une lettre de recommandation.
-- Je ne le désire pas, dit le voyageur. Ce qui me plaît, c'est
qu'on m'évite.
-- Oh! vous ne serez pas gêné dans vos goûts, dit le serrurier
d'un ton brusque.
-- Je ne le serai pas, coûte que coûte, répliqua le voyageur. Pour
preuve de cela, pénétrez-vous bien de ce que je vais vous dire:
jamais dans toute votre vie vous n'avez couru un plus grand danger
que durant ce peu d'instants; lorsque vous serez à cinq minutes de
votre dernier soupir; vous ne serez pas plus près de la mort que
vous ne l'avez été ce soir.
-- Oui-da! dit le robuste serrurier.
-- Oui! et d'une mort violente.
-- Venant de quelle main?
-- De la mienne,» répliqua le voyageur.
Là-dessus il éperonna son cheval et partit. Ce ne fut d'abord
qu'un pas accentué; il trottait lourdement au beau milieu des
éclaboussures; mais par degrés sa vitesse alla croissante, jusqu'à
ce que le dernier son des sabots du cheval fut emporté par le
vent: alors il se précipitait derechef d'un galop aussi furieux
que celui qui avait occasionné sa rencontre avec le serrurier.
Gabriel Varden resta debout sur la route avec sa lanterne brisée à
la main, stupéfait, écoutant en silence, jusqu'à ce qu'aucun son
n'arriva plus à ses oreilles que le gémissement du vent et le
clapotement de la pluie. Enfin il se donna un ou deux bons coups
sur la poitrine comme pour se réveiller, et il lança cette
exclamation de surprise:
«Que diable ce gaillard-là peut-il être? un fou? un voleur de
grand chemin? un homme à vous couper la gorge? S'il n'avait pas
filé si vite, nous aurions vu qui était le plus en danger, de lui
ou moi. Ah! je n'ai jamais été plus près de la mort que ce soir!
J'espère bien n'en pas être plus près d'une vingtaine d'années;
et, à ce compte-là, je serai content de n'en pas être plus loin.
Jour de Dieu! une jolie fanfaronnade à l'adresse d'un homme solide
au poste. Fi! Fi!»
Gabriel remonta dans sa voiture; il regarda d'un air pensif la
route par laquelle était venu le voyageur, et il se chuchota à
demi-voix les réflexions suivantes:
«Le Maypole... deux milles d'ici au Maypole. J'ai pris l'autre
route pour venir de la Garenne, après une longue journée de
travail aux serrures et aux sonnettes. Mon but était de ne point
passer par le Maypole, et de ne point manquer de parole à Marthe
en y entrant. Superbe résolution! Il serait dangereux d'aller à
Londres sans une lanterne allumée. Or, il y a quatre milles et un
bon demi-mille en sus d'ici à Halfway-House[8], et c'est précisément
entre ces deux points qu'on a le plus besoin de lumière. Deux
milles d'ici au Maypole! J'ai dit à Marthe que je n'y entrerais
pas, et je n'y suis pas entré. Superbe résolution!»
Répétant souvent ces deux derniers mots, comme s'il eût voulu
compenser le peu de résolution qu'il allait faire voir par l'éloge
de tout ce qu'il avait montré de résolution, Gabriel Varden
retourna tranquillement sa voiture, décidé à prendre une lumière
au Maypole, mais à n'y prendre qu'une lumière.
Toutefois, quand il fut arrivé au Maypole, et que Joe, répondant à
son appel bien connu, s'élança dehors à la tête de son cheval,
laissant la porte ouverte derrière lui, et dévoilant une
perspective de chaleur et de splendeur; quand le vif éclat du
foyer, ruisselant au travers des vieux rideaux rouges de la salle
commune, parut apporter, comme une partie de lui-même, un agréable
bourdonnement de voix, et une suave odeur de grog bouillant et de
tabac exquis, le tout imbibé, pour ainsi dire, dans la joyeuse
teinte brillante; lorsque les ombres, passant rapidement sur les
rideaux, montrèrent que ceux de l'intérieur s'étaient levés de
leurs bonnes places et s'occupaient d'en faire une pour le
serrurier dans l'encoignure la plus confortable (il la connaissait
trop bien, cette encoignure), et qu'une large clarté, jaillissant
soudain, annonça l'excellence de la bûche pétillante, d'où une
magnifique gerbe d'étincelles tourbillonnait sans doute au faîte
de la cheminée dans le moment même, en l'honneur de son arrivée;
lorsque, s'ajoutant à ces séductions, il se glissa jusqu'à lui de
la lointaine cuisine un doux pétillement de friture, avec un
cliquetis musical d'assiettes et de plats, et une odeur savoureuse
qui changeait le vent impétueux en parfum, Gabriel sentit par tous
ses pores sa fermeté s'en aller. Il essaya de regarder stoïquement
la taverne, mais ses traits s'amollirent en un regard de
tendresse. Il tourna la tête de l'autre côté; mais la campagne
froide et noire, à l'aspect rébarbatif, parut l'inviter à chercher
un refuge dans les bras hospitaliers du Maypole.
«L'homme vraiment humain, Joe, dit le serrurier, est humain pour
sa bête. Je vais entrer un petit instant.»
Et, en effet, n'était-il pas bien naturel d'entrer? ne semblait-il
pas contre nature, au contraire, à un homme sage de trimer dans le
gâchis des routes, en affrontant les rudes coups de vent et la
pluie battante, lorsqu'il y avait là un plancher propre, couvert
d'un sable blanc qui craquait sous le pied, un âtre bien balayé,
un feu flambant, une table parée de linge d'une blancheur
parfaite, des cannelles d'étain éblouissantes, et d'autres
préparatifs fort tentants d'un repas bien accommodé; lorsqu'il y
avait là de pareilles choses et une compagnie disposée à y faire
honneur, tout cela sous sa main et le conviant avec instance au
plaisir!