(_J’entends par le mot peuple tout le peuple russe, mais principalement
le monde rural, celui dont le travail fait vivre tout le pays._)
Peuple travailleur, surtout toi paysan russe, tu te trouves aujourd’hui
dans une situation particulièrement difficile. Si pénible qu’ait pu être
ton existence jusqu’ici par suite de l’insuffisance des terres dont tu
disposes, des impôts écrasants, des droits douaniers, des guerres
provoquées par le gouvernement, tu as vécu en gardant ta foi au tsar, à
l’impossibilité de se passer de lui, et tu te soumettais docilement à
lui.
Si mauvais que fût le gouvernement tsarien, tu lui obéissais tant qu’il
était seul à gouverner. Aujourd’hui qu’une partie du peuple s’est
révoltée contre lui, s’est mise à le combattre, que sur nombre de points
il s’est établi deux pouvoirs au lieu d’un, chacun exigeant de toi
l’obéissance, il ne t’est plus possible de te soumettre docilement au
gouvernement, puisqu’il te faut choisir entre celui qui existe et le
nouveau et tu dois te préoccuper de savoir quel est le meilleur.
Que devez-vous donc faire, vous les hommes du vrai peuple,--non pas les
dizaines de milliers d’ouvriers qui s’agitent dans les villes,--vous les
cent millions de paysans qui travaillez la terre?
Le traditionnel gouvernement impérial vous dit: «N’écoutez pas les
émeutiers; ils vous promettent beaucoup, et ils ne vous donneront rien.
Restez-moi fidèles, et je satisferai à tous vos besoins.»
Les révolutionnaires vous disent: «Ne croyez pas à ce gouvernement; il
vous a toujours opprimés et il continuera à vous opprimer. Joignez-vous
à nous, aidez-nous, et nous établirons un gouvernement sur le modèle de
celui des pays libres. Vous choisirez alors vous-mêmes vos gouvernants,
vous dirigerez vos affaires et vous porterez vous-mêmes remède à vos
misères.»
Que devez-vous donc faire?
Soutenir l’ancien gouvernement? Mais il promet depuis bien longtemps de
prendre souci de vos besoins, et, loin de les satisfaire, il ne fait
qu’accroître votre misère.
Vous joindre aux révoltés? Ils vous promettent de vous doter d’un régime
parlementaire, à l’exemple des pays les plus libres; mais partout où ce
système existe, même dans les républiques, la misère du peuple n’est pas
moins grande que chez nous. Comme chez nous, et plus encore, la terre y
appartient aux riches; et, de même que chez nous, on y impose le peuple
sans lui demander son avis; de même que chez nous, on y entretient une
force armée, on déclare et on fait la guerre quand le gouvernement le
juge nécessaire.
Au reste, le nouveau régime qu’on vous promet n’est pas encore établi,
et on ne sait nullement ce qu’il sera.
Ainsi, nul avantage pour vous d’adhérer à l’un ou à l’autre parti. De
plus, il s’agit moins d’avantages que de votre conscience, de votre
responsabilité devant Dieu.
Défendre l’ancien régime, c’est faire ce qu’on a fait en ces derniers
temps à Odessa, à Sébastopol, à Kiev, à Riga, au Caucase, à Moscou:
tuer, pendre, brûler vif, martyriser, fusiller les passants; massacrer
femmes et enfants.
Se joindre aux révolutionnaires, c’est commettre le même crime: tuer,
exploser, incendier, piller, combattre les soldats (instruments du
gouvernement), exécuter, pendre.
Ainsi, le gouvernement tsarien et les révolutionnaires vous convient
également à participer à une guerre fratricide. Vous ne pouvez donc pas,
vous, travailleurs chrétiens, ni devant Dieu, ni devant votre
conscience, _vous joindre ni à l’ancien ni au nouveau gouvernement et
prendre part aux actes antichrétiens ni de l’un ni de l’autre_.
Ne pas participer aux actes de l’ancien gouvernement signifie: refuser
de servir dans l’armée, dans la police, comme garde champêtre,
dizainier; n’assumer aucune fonction politique: service d’État, de
zemstvos, de municipalités.
Ne pas participer aux actes révolutionnaires signifie: ne pas former de
syndicats et d’associations politiques, ne pas déclarer de grèves, ne
pas incendier et ruiner les biens d’autrui, ne pas prendre part à des
soulèvements armés.
Vous avez actuellement devant vous deux pouvoirs hostiles, et tous deux
vous convient à des actions mauvaises, antichrétiennes.
Que pouvez-vous faire, sinon renoncer à tout gouvernement?
On affirme qu’il est difficile, impossible même, de se passer de
gouvernement. Cependant, vous autres, travailleurs russes, ouvriers des
champs surtout, vous savez parfaitement vous en passer en menant votre
existence champêtre, paisible, laborieuse, en jouissant de droits égaux
sur la terre et en réglant vos affaires dans vos assemblées communales.
Le gouvernement a besoin de vous, mais vous, paysans russes, vous pouvez
parfaitement vous en passer.
Voilà pourquoi, dans les circonstances actuelles si difficiles,
lorsqu’il est également mal de se joindre à l’un comme à l’autre système
gouvernemental, il est logique et bienfaisant pour vous de n’adhérer à
aucun d’eux.
* * * * *
Mais que doivent faire les ouvriers de fabrique qui, dans nombre de
pays, sont plus nombreux que les agriculteurs et qui dépendent
entièrement du gouvernement?
Ils doivent adopter en tous points la même attitude que les ouvriers des
champs: _ne se soumettre à aucun gouvernement_ et appliquer tous leurs
efforts pour retourner à la vie rurale.
Que les ouvriers des villes, autant que les ouvriers des champs, cessent
d’obéir au gouvernement, et du coup le pouvoir de celui-ci
disparaîtrait, et avec lui s’évanouirait d’elle-même la servitude où
vous vous trouvez, parce qu’elle n’est maintenue que grâce à votre
soumission volontaire.
C’est vous qui assurez l’existence de ce gouvernement qui grève de
droits d’entrée et de sortie tous les produits; qui impose tous les
objets à l’intérieur; qui établit toutes sortes de monopoles en faveur
des sociétés privées et assure le droit de propriété foncière; qui
dispose de la force armée, que vous-même lui fournissez, et qui vous
tient par elle en une dépendance et une soumission constantes.
«Mais s’il n’existait que de petites communautés autonomes, qui, dès
lors en l’absence d’un pouvoir central, assurerait le fonctionnement des
services publics? Comment établirait-on les voies de communication, le
télégraphe, la poste, l’enseignement supérieur, les bibliothèques
nationales, le commerce?»
Les hommes sont tellement habitués à croire que le gouvernement dirige
vraiment tous les services publics, qu’il leur semble que sans lui ils
ne sauraient exister. C’est une grave erreur.
Les entreprises sociales les plus importantes, et pas seulement dans un
pays, mais dans plusieurs à la fois, sont dues à l’initiative de
personnes privées agissant en dehors de toute intervention
gouvernementale. C’est bien dans ces conditions que furent fondées les
diverses sociétés internationales, savantes, commerciales,
industrielles.
Non seulement le gouvernement ne concourt pas à leur développement,
mais, au contraire, son intervention leur est une entrave.
«Mais si vous refusez d’obéir au gouvernement, de payer l’impôt et de
servir dans l’armée, les peuples étrangers envahiront votre pays et
deviendront vos maîtres», objectent encore les hommes qui veulent
demeurer nos chefs.
Ne les écoutez pas. Décidez-vous seulement à reconnaître la terre comme
propriété commune, à refuser les conscrits, les impôts, sauf ceux que
vous paierez de bonne volonté pour assurer les services publics; tâchez
de régler vos affaires en paix, et les peuples étrangers, séduits par
votre heureuse vie, ne songeraient pas à aller vous conquérir; et, s’ils
y songeaient, ils s’abstiendraient encore en voyant l’heureuse existence
que vous menez; bien mieux, ils vous imiteraient.
De même que vous, toutes les nations ont souffert et souffrent encore du
combat qu’ont mené et mènent entre eux les divers gouvernements:
rivalités militaires, commerciales, industrielles; luttes de classes,
luttes de partis.
Dans tous les pays chrétiens se poursuit un combat intérieur dont le
principal but est de s’affranchir du gouvernement. Mais cet
affranchissement des peuples, dont la majorité a abandonné la vie
agricole en faveur de la vie industrielle des villes, devient fort
difficile parce que ces nations industrielles dépendent de celles qui
sont demeurées agricoles.
Elles espèrent s’affranchir à l’aide de la doctrine socialiste. Mais
vous, ouvriers russes, qui tirez vos moyens d’existence de la terre
principalement, et qui pouvez satisfaire vos besoins par votre propre
travail, vous avez la chance de pouvoir vous libérer bien plus
facilement. Au surplus, le gouvernement, socialiste ou non, ne constitue
pas pour vous une nécessité, pas même une commodité; c’est un lourd
fardeau qui ne vous est en aucun cas utile à porter.
Le gouvernement vous prive de la terre, vous enlève, sous forme d’impôt,
la majeure partie du produit de votre travail, vous prive de vos enfants
en en faisant des soldats et en les envoyant à la boucherie.
Notez bien que l’autorité gouvernementale n’est nullement une condition
aussi absolue de la vie humaine que le sont, par exemple, la culture de
la terre, la famille, les relations entre les hommes, qui subsisteront
toujours, tant qu’il y aura des hommes. Le gouvernement est une
institution qui se crée quand le besoin en est, et elle disparaît quand
elle devient inutile, comme toutes les institutions humaines. Dans les
temps passés existaient le sacrifice humain, l’idolâtrie, la
sorcellerie, le supplice, l’esclavage et autres mœurs analogues. Or, à
mesure que les hommes progressaient, le caractère odieux de ces mœurs
devenait de plus en plus évident et, peu à peu, elles disparurent.
Il en est de même du gouvernement. Il naquit quand les hommes étaient
encore sauvages et cruels. Et le gouvernement était à leur image.
Presque tous les gouvernements ont emprunté leurs lois aux païens
romains, et leur système d’administration demeure aujourd’hui aussi
brutal qu’il l’était avant l’ère chrétienne.
Mais les peuples progressent, ressentent de moins en moins le besoin
d’être gouvernés par une autorité oppressive et y voient aujourd’hui un
véritable obstacle à leur bonheur.
La coquille est nécessaire à l’œuf tant que le poussin n’est pas formé.
Dès qu’il l’est, la coquille ne lui est qu’une gêne. On peut en dire
autant du gouvernement et du peuple qu’il protège, et la plupart des
nations chrétiennes, la nation russe plus vivement que les autres, s’en
rend bien compte.
«Le gouvernement est indispensable», disent certains, convaincus qu’ils
en sont, aujourd’hui surtout, en raison de l’agitation qui soulève le
peuple russe.
Mais qui sont-ils ceux qui se soucient de la plénitude du pouvoir du
gouvernement? Ce sont ceux qui vivent du travail du peuple et qui, ayant
conscience de leur culpabilité, craignent d’être dénoncés; ils espèrent
donc que le gouvernement, solidaire avec eux, protégera par la force
leur indignité.
On conçoit que le gouvernement leur soit indispensable. Mais pour toi,
peuple, n’était-il pas toujours une lourde charge?
Enfin, aujourd’hui que sa mauvaise administration a provoqué la révolte
et la division, il est devenu une véritable calamité dont tu dois te
délivrer pour ton bien matériel et spirituel.
Que vous réussissiez, paysans et ouvriers, à vous affranchir dès à
présent du gouvernement ou que vous ayez encore à en souffrir, de
l’actuel ou d’un nouveau, voire d’un gouvernement étranger, il ne vous
reste qu’une chose à faire à vous, travailleurs russes: ne plus obéir à
l’autorité et vous passer d’elle.
Vous en serez persécutés au début; vous souffrirez des discordes qui
naîtront peut-être parmi vous; mais toutes ces misères ne sont rien
comparées aux malheurs et aux souffrances qui vous assaillent
actuellement et qui vous attendent encore par la faute du gouvernement.
De fait, en exécutant les ordres de tel ou tel gouvernement, vous serez
entraîné à commettre toutes sortes de crimes et qui se perpétueront tant
que vous n’y mettrez pas un terme par votre refus d’y participer.
Laissez-vous seulement entraîner, répondez aux appels de l’un ou de
l’autre gouvernement, entrez en lutte contre les révolutionnaires pour
soutenir l’ancien gouvernement en qualité de soldats, de policiers, de
membres des bandes noires; ou bien aidez les révolutionnaires par des
grèves, pillages, émeutes, syndicats, élections, etc., etc.; outre qu’un
grand poids pèsera sur votre conscience, vous serez de nouveau asservis,
quel que soit le gouvernement qui triomphera, même celui que vous aurez
aidé à vaincre.
Donc, ne cédez pas, n’obéissez ni aux uns ni aux autres, et vous vous
délivrerez de tous vos maux.
Je vous le dis bien, il n’est qu’une issue de votre situation présente
si difficile: refuser d’obéir à toute autorité oppressive, supporter
avec résignation les violences et ne pas y participer en aucun cas.
Cette issue est simple, facile, et conduit infailliblement au bonheur.
Mais pour se comporter ainsi vous devez reconnaître l’autorité de Dieu
et de sa loi.
«Celui qui souffrira jusqu’au bout sera sauvé.» Et votre salut est entre
vos mains.
Ouvriers des villes, vous ne serez plus obligés d’accepter les
conditions que les patrons vous imposent; c’est vous qui les réglerez,
ou bien vous créerez des associations de production de tous les objets
de première nécessité; ou encore, la terre étant devenue libre, vous
retournerez à la vie naturelle, rurale.
«Mais si nous, Russes, nous nous mettons à vivre sans gouvernement, il
n’y aura plus de Russie», diront ceux qui croient qu’il est fort
important que la Russie, c’est-à-dire le rassemblement forcé de peuples
divers sous une même puissance, existe.
Or, ce conglomérat appelé Russie, loin de vous être nécessaire, à vous,
travailleurs russes, constitue précisément l’une des principales causes
de vos malheurs.
Si l’on vous écrase d’impôts, après avoir grevé vos ancêtres et amassé
d’énormes dettes publiques que vous devez payer, si l’on vous enrôle et
envoie guerroyer au bout du monde contre des gens dont vous ne vous
souciez pas et qui ne se soucient pas de vous, c’est précisément afin de
maintenir l’intégrité de cette Russie, qui n’est qu’un agglomérat forcé
de la Pologne, du Caucase, de la Finlande, de l’Asie centrale, de la
Mandchourie et d’autres territoires et populations sous la même
puissance.
Il y a pis encore. Cette agglomération, maintenue par la force, des
peuples et des races est un grand péché dont vous portez malgré vous la
responsabilité en obéissant au gouvernement.
De fait, pour que subsiste la Russie telle qu’elle est, il faut courber
sous le joug Polonais, Finlandais, Esthoniens, Géorgiens, Arméniens,
Tatares et bien d’autres nationalités; on doit leur interdire de vivre
comme ils l’entendent, les persécuter, voire les massacrer, en cas de
désobéissance.
Pourquoi donc participerez-vous à ces mauvaises actions puisqu’aussi
bien vous en souffrez vous-mêmes?
Ceux qui ont intérêt à ce que la Russie étende sa puissance sur la
Pologne, le Caucase, la Finlande, et autres pays, qu’ils s’arrangent
comme ils peuvent. Vous, travailleurs, vous n’y avez aucun intérêt. Ce
qui vous intéresse, c’est de ne pas manquer de terre, c’est de ne pas
être dépouillés de vos biens, privés de vos fils et, surtout, ne pas
être obligés de commettre de mauvaises actions.
Et tout cela finira dès que vous aurez cessé d’exécuter les ordres du
gouvernement qui vous perdent corps et âmes.