(_J’entends par révolutionnaires tous ceux qui, depuis les
constitutionnalistes les plus pacifiques jusqu’aux terroristes les plus
violents, ont pour but de remplacer le gouvernement existant par un
autre, différemment organisé et comprenant d’autres personnes._)
Vous, les révolutionnaires de toute nuance et de toute dénomination,
vous considérez le régime existant comme mauvais; et vous cherchez à le
remplacer par un nouveau; à cet effet vous recourez à des moyens divers:
réunions autorisées ou non; propagande à l’aide d’articles et de
discours; grèves, manifestations et, conséquence naturelle et forcée de
tous ces actes, meurtre et révolte armée.
Bien que vous soyez en désaccord sur la forme du régime futur et sur les
moyens pratiques de l’organiser, vous ne vous arrêtez pas devant aucun
crime.
Vous n’avez pas assez de mots de mépris pour exprimer votre blâme aux
hommes de gouvernement qui luttent contre vous. Mais tous les actes de
cruauté qu’ils commettent en vous combattant sont parfaitement justifiés
à leurs yeux, car tous, depuis le tsar jusqu’au moindre agent de police,
formés qu’ils sont dans le respect infini pour l’ordre établi, sont
absolument convaincus qu’en défendant cet ordre, ils obéissent
précisément aux vœux de millions de gens qui reconnaissent la légitimité
de l’ordre existant et la situation privilégiée des gouvernants.
La responsabilité morale de leur cruauté ne retombe donc pas sur eux
seuls, mais se répartit sur un grand nombre de personnes.
D’autre part, vous les révolutionnaires, vous avez toutes sortes de
professions; vous êtes médecins, professeurs, ingénieurs, étudiants,
journalistes, mécaniciens, ouvriers, avocats, marchands, propriétaires
fonciers, professions qui n’ont rien de commun avec l’art de gouverner;
et cependant, sans autre préparation, vous croyez savoir quelle
organisation est nécessaire à la Russie, et, en raison de cette
prescience du régime futur, que chacun de vous définit à sa manière,
vous prenez sur vous la responsabilité des actes les plus horribles:
vous lancez des bombes, pillez, tuez, exécutez.
Des milliers de personnes sont ainsi mises à mort, réduites au
désespoir, exaspérées, transformées en fauves. Et pourquoi? Parce qu’un
petit nombre d’individus, une infime partie du peuple, a décidé que,
pour mieux organiser l’ordre public, il faut que la Douma continue à
siéger, ou bien qu’elle doit être remplacée par une autre, élue au
suffrage universel, secret, etc.; ou encore qu’on doit instituer la
république, que cette république soit sociale. Et c’est à cette fin que
vous provoquez la guerre civile.
Vous affirmez que vous agissez ainsi pour le bien public. Mais le peuple
de cent millions d’âmes, pour le bien de qui vous agissez, ne vous le
demande pas et n’a nullement besoin de ce que vous cherchez à réaliser
par d’aussi mauvais moyens.
Le peuple n’a aucun besoin de vous; il vous a toujours jugés et vous
juge encore à la même valeur que les autres parasites qui, d’une façon
ou d’une autre, le privent du produit de son travail et lui sont une
charge.
Considérez, en effet, ce peuple agriculteur de cent millions, qui à vrai
dire représente seul le corps de la Russie; rendez-vous compte que vous
tous: professeurs, ouvriers de fabrique, ingénieurs, médecins,
journalistes, étudiants, propriétaires, vétérinaires, commerçants,
avocats, employés de chemin de fer, vous qui êtes tellement préoccupés
du bien du peuple, vous n’êtes que les parasites nuisibles de ce corps,
que vous sucez son sang, pourrissez sur lui et lui transmettez votre
pourriture. Imaginez-vous ces millions d’hommes qui peinent
éternellement et qui soutiennent sur leurs épaules votre existence
factice, appliquez-leur les réformes que vous voulez obtenir, et vous
vous apercevrez combien elles sont étrangères à toute sa façon d’être.
Il a d’autres objectifs; il voit plus loin et plus à fond; il manifeste
la conscience de sa mission non par des articles de journaux, mais par
sa vie même, par la vie de cent millions d’âmes.
Non, vous ne pouvez pas le comprendre. Vous êtes fermement convaincus
que ce peuple grossier ne saurait avoir des principes à lui, que ce
serait pour lui un grand bien si vous l’instruisiez à l’aide du récent
article que vous avez lu, et vous espérez bien de faire du peuple une
chose aussi pitoyable, impuissante et dépravée que vous l’êtes
vous-mêmes.
Vous dites que vous voulez une organisation équitable de la vie; or,
vous ne pouvez exister que sous un régime injuste, désordonné.
S’il s’en établit un, réellement juste, où il n’y aurait plus de place
pour des exploiteurs du travail d’autrui, alors, vous tous,
propriétaires, commerçants, médecins, professeurs, avocats, fabricants,
ingénieurs, producteurs de tabac, d’alcool, de canons, de miroirs, de
velours, etc., vous mourrez de faim en compagnie des hommes du
gouvernement.
Loin d’éprouver la nécessité d’un ordre social équitable, il n’est rien
qui puisse vous répugner davantage, puisque, sous un pareil régime, tous
les hommes devront être au même titre occupés à une besogne d’utilité
commune.
Cessez de vous leurrer, envisagez la place réelle qui vous revient parmi
le peuple russe, rendez-vous compte de ce que vous faites, et vous vous
apercevrez que votre lutte contre le gouvernement est le combat entre
deux parasites sur un corps sain et que vous êtes également nuisibles.
Vous ferez donc mieux de vous occuper de vos intérêts, et non pas de
ceux du peuple; laissez-le en paix, ne lui mentez pas, c’est la seule
grâce qu’il vous demande.
Combattez le gouvernement si le cœur vous en dit; mais dites-vous bien
que c’est pour vos intérêts que vous luttez, non pas pour ceux du
peuple, et que les violences que vous commettez, loin d’avoir un
caractère noble et bienfaisant, sont des actes ineptes, nuisibles et,
surtout, immoraux.
Votre œuvre, assurez-vous, a pour but d’améliorer la situation générale
du pays. Or, à cet effet, on doit se préoccuper d’abord de
l’amélioration des hommes de ce pays.
C’est là un truisme à l’instar de celui qui constate que pour chauffer
l’eau d’un vase il faut que chacune de ses molécules soit chauffée.
Pour devenir meilleurs, les hommes doivent concentrer de plus en plus
leur attention sur eux-mêmes, sur leur vie intérieure. Or, l’activité
publique, surtout la lutte publique, détourne leur attention de leur vie
intérieure, les pervertit et abaisse ainsi le niveau moral de la
collectivité. Il en fut ainsi toujours et partout, il en est ainsi plus
encore aujourd’hui.
A son tour l’abaissement de la morale sociale a pour résultat de faire
remonter à la surface les éléments immoraux de la société et de former
une opinion publique aussi immorale, autorisant, approuvant tous les
crimes, y compris l’assassinat.
Il se forme ainsi un cercle vicieux: les éléments les plus pernicieux de
la société, déchaînés par la lutte, participent à l’agitation et
emploient des moyens conformes à leur bas niveau de moralité, et cette
activité attire, à son tour, la lie de la population. De sorte que la
moralité baisse de plus en plus, et ce sont les plus dépravés, les
Danton, les Marat, les Napoléon, les Talleyrand, les Bismarck qui
deviennent les héros du temps.
La participation à l’action publique et à la lutte qui s’ensuit n’est
donc nullement une œuvre bonne, noble, utile, comme le croient et le
disent les politiciens, mais est au contraire la plus inepte, nuisible
et immorale.
Réfléchissez-y, surtout vous, jeunes gens, qui n’êtes pas encore enlizés
dans la vase politique; secouez l’horrible hypnose qui pèse sur vous;
libérez-vous de la croyance mensongère en l’utilité de votre action pour
le peuple et au nom de quoi vous croyez pouvoir vous tout permettre;
songez surtout aux facultés supérieures de votre âme qui aspirent non
pas au suffrage universel, secret, etc., ni à la révolte armée, ni à une
Constituante et à d’autres choses vaines, mais à un idéal de justice et
de bonté.
Or, pour tendre vers cet idéal, vous devez, avant tout, ne pas vous
abuser, ne pas croire qu’en vous livrant à vos mesquines passions:
vanité, ambition, envie, exploits téméraires, penchant de trouver un
emploi à vos forces oisives ou d’améliorer votre condition personnelle,
vous servez le peuple; vous devez faire un retour sur vous-même et
tâcher de vous corriger de vos propres défauts, devenir meilleurs.
Si vous tenez quand même à prendre part à la vie publique, songez
d’abord à vos torts envers le peuple, efforcez-vous d’exploiter le moins
possible son travail, et si vous êtes incapables de lui venir en aide,
du moins ne le troublez ni ne l’égarez, ne commettez pas le crime de le
pousser au pillage et à l’émeute, qui ont toujours pour résultat plus de
misère et plus d’asservissement.
La situation compliquée et pénible où nous sommes actuellement en Russie
exige de vous, non des articles de journaux, non des discours, ou des
démonstrations bruyantes et souvent la déloyale excitation des paysans à
la révolte, en en fuyant la responsabilité, elle exige un rigoureux
examen de votre conscience, de votre vie, qui seule est au pouvoir de
l’homme et dont le relèvement individuel peut seul améliorer la
condition sociale.