AU GOUVERNEMENT

(_J’appelle gouvernement l’ensemble des hommes qui, grâce au pouvoir

dont ils sont investis, appliquent et modifient à leur guise les lois

existantes. En Russie, le gouvernement comprend actuellement le tsar,

ses ministres et ses conseillers._)

La raison d’être avouée du pouvoir est le souci du bien public.

Ceci posé, je vous demande, hommes de gouvernement russes, comment

remplissez-vous votre mission?

Vous combattez les révolutionnaires en recourant à la ruse et, ce qui

pire est, à une cruauté plus perfectionnée encore que celle des

révolutionnaires.

Or, vous oubliez que des deux camps, le vainqueur ne saurait être celui

qui est plus rusé, plus méchant et plus cruel, mais bien celui qui vise

le but vers lequel marche l’humanité.

Que les révolutionnaires définissent bien ou mal leur but, ils tendent

en tout cas vers un ordre social nouveau, tandis que vous autres,

gouvernants, vous n’avez en vue que de conserver votre situation

avantageuse.

Aussi, vous sera-t-il impossible de résister à la révolution, quelle que

soit la bannière sous laquelle vous vous placerez: autocratie, même

mitigée par une Constitution, ou christianisme corrompu appelé

orthodoxie, avec rétablissement du patriarchat, et rénové par toutes

sortes d’interprétations mystiques.

Ce sont là choses du passé et rien ne saurait le faire revivre.

Votre salut n’est point dans la Douma avec tel ou tel système électoral;

il n’est pas dans l’emploi de canons ni dans les exécutions capitales;

il est uniquement dans l’aveu de votre culpabilité envers le peuple et

dans l’effort de racheter celle-ci, de la réparer d’une façon ou d’une

autre, pendant qu’il en est temps encore.

Dressez devant le peuple un idéal de justice, de bien et de vérité qui

soit supérieur à celui de vos adversaires; dressez-le, non en songeant à

votre salut, mais avec la sincère volonté de le réaliser, et par là même

vous n’assurerez pas seulement votre propre salut, vous délivrerez

encore la Russie de toutes les calamités qui l’accablent.

Vous n’avez pas à imaginer cet idéal: il existe déjà; c’est l’ancien

idéal de tout le peuple russe: le retour de toutes les classes,--non pas

des seuls paysans,--au droit naturel et légitime sur la terre.

Cet idéal paraît déraisonnable à ceux qui n’ont pas l’habitude de penser

par eux-mêmes; ils en sont intimidés parce qu’il ne rappelle en rien ce

qui existe partout ailleurs, en Europe et en Amérique. Or, c’est

précisément parce qu’il n’a encore été réalisé nulle part qu’il apparaît

comme le véritable idéal de notre temps. Il est plus particulièrement

l’idéal du peuple russe, parce que sa réalisation lui est plus facile

qu’à tout autre peuple; il peut et doit donc le mettre en pratique le

premier.

Effacez vos fautes par un acte de justice; efforcez-vous, pendant que

vous êtes encore au pouvoir, d’abolir la si ancienne et criante

iniquité: la propriété foncière; iniquité que tout le monde rural sent

avec tant d’acuité et dont il souffre si douloureusement; et dès que

vous l’aurez fait, tous les esprits cultivés, ceux qui composent

«l’intelligence», vous suivront. Vous aurez pour vous tous les partisans

d’un régime constitutionnel sincère, tous ceux qui comprennent qu’avant

d’appeler le peuple à élire ses représentants, il importe de

l’affranchir du servage foncier.

Les socialistes eux-mêmes se joindront à vous, puisque leur but: la

nationalisation des instruments de travail, exige avant tout la

nationalisation du sol, ce principal instrument du travail.

Les révolutionnaires seront également avec vous, puisque en abolissant

la propriété foncière, vous aurez réalisé l’un des points principaux de

leur programme.

Enfin, et surtout, vous aurez avec vous tous les agriculteurs,

c’est-à-dire les cent millions de paysans qui composent le vrai peuple

russe.

Faites, pendant qu’il en est temps encore, ce que vous impose votre

mission de gouvernants; posez-vous pour but la réalisation du véritable

bien public, et au lieu de la crainte et de l’irritation que vous

éprouvez maintenant, vous ressentirez la joie que donne la solidarité

avec le peuple, l’union avec les cent millions de paysans.

Vous connaîtrez alors l’affection et la gratitude de ce peuple si doux,

qui oubliera volontiers vos fautes et vous aimera comme il aime celui[7]

et ceux qui l’ont affranchi du servage.

[7] Le tsar Alexandre II.

Oubliez que vous êtes tsar, ministres, sénateurs ou gouverneurs,

souvenez-vous seulement que vous êtes des hommes; et aussitôt la

douleur, le désespoir et la peur feront place au pardon et à l’amour.

Mais vous devez, à cet effet, vous donner de tout cœur à cette œuvre de

régénération; non dans votre intérêt et comme moyen de votre salut, mais

dans l’intérêt public. Vous verrez alors de quelle activité ardente,

sensée, toute de conciliation, sera saisie la société en ses meilleurs

représentants! L’élite de toutes les classes marchera au premier rang,

tandis que ceux qui troublent actuellement la Russie seront relégués à

leur vraie place.

Dès que vous aurez adopté cette attitude, disparaîtront d’eux-mêmes et

la vengeance, et la colère, et la cupidité, et l’envie, et l’ambition,

et la vanité, et l’ignorance, cette plaie principale, qui troublent et

mettent à feu et à sang la Russie, ce dont vous êtes seuls responsables.

Oui, il n’y a devant vous, hommes de gouvernement, que deux issues: ou

le massacre de vos frères et tant d’autres horreurs qu’engendre la

révolution, ce qui n’empêchera pas d’ailleurs votre chute honteuse; ou

la réalisation pacifique de la réforme agraire que revendique depuis

toujours le peuple, et l’indication que vous donnerez par cela même à

toutes les autres nations chrétiennes de la voie vers l’abolition de

cette grande iniquité dont les hommes souffrent depuis si longtemps.

Tant que le régime actuel vous assure le pouvoir, servez-vous-en, non

pour accroître encore le mal que vous avez commis et la haine que vous

avez suscitée, mais pour la grande œuvre qui sera salutaire aussi bien

pour votre peuple que pour l’humanité entière. Et avant que le régime

actuel meure, qu’il s’achève par un acte de bonté et de vérité, et non

pas par celui de mensonge et d’horreur[8].

[8] Les éditeurs de Tolstoï, M. V. et Mme A. Tchertkoff, font cette

remarque judicieuse à l’appel de l’auteur aux hommes de

gouvernement, où il dit entre autres que «leur salut n’est pas dans

la Douma élue d’après tel ou tel système électoral»: «Tolstoï ne

veut nullement, par ces paroles, conseiller au gouvernement de ne

faire aucune concession aux revendications de la société russe; au

contraire, au moment où l’écrit actuel de Tolstoï était à

l’impression, nous avons reçu de lui une lettre où il s’exprime

ainsi à ce sujet:

«... L’agitation publique ne saurait être réprimée par la force;

mais le gouvernement, ou mieux, les hommes qui le composent ont le

devoir, devant Dieu, devant les hommes et devant leur propre

conscience, de ne plus employer aucun moyen violent, d’accorder tout

ce qu’on leur demande, de dégager leur responsabilité; il doit

accorder, et une assemblée constituante, et le suffrage universel

égal, direct, secret, et l’amnistie, et tout le reste...»

«Ainsi, ajoutent les éditeurs, Tolstoï veut dire seulement, dans le

passage indiqué de son appel, que le remède n’est pas dans la Douma,

mais dans un changement plus radical de la condition du pays.»

La Révolution russe · 第 43 / 50 题