Mais, dira-t-on, l’établissement de l’Impôt unique ruinerait les assises
de la société (la propriété foncière et le système fiscal), édifiées et
consolidées durant des siècles; il jetterait un trouble profond dans la
société et la masse populaire, ce qui, aux temps si agités
d’aujourd’hui, serait inopportun et dangereux.
J’estime, au contraire, qu’aucune des mesures qu’on propose actuellement
pour résoudre la question agraire ne saurait être appliquée avec moins
d’effervescence, d’agitation et de trouble dans les masses et parmi les
propriétaires, que l’institution de l’Impôt unique.
Il me semble que l’on pourrait procéder ainsi à son application:
La terre serait déclarée propriété nationale, et le produit du travail
de chacun, sa propriété à lui. C’est afin de rétablir ces droits
fondamentaux, aujourd’hui violés, qu’on instituerait ensuite l’Impôt
unique, selon la valeur du terrain et remplaçant toutes les autres taxes
et impositions.
Toutefois, comme la levée brusque et dans toute son étendue de l’impôt
sur la terre et la suppression non moins soudaine de tous les autres
impôts ruineraient nombre de propriétaires fonciers et d’industriels;
que, d’autre part, l’institution de l’Impôt unique demanderait
l’évaluation exacte des terrains à laquelle il serait impossible de
procéder rapidement, cette mesure serait appliquée progressivement.
La première année, on imposerait 15, 20 ou 30 pour cent de la rente
totale; l’année suivante une autre partie, et ainsi de suite, jusqu’au
transfert complet de tous les impôts sur la valeur de la terre,
transfert qui peut être effectué pendant un délai plus ou moins
prolongé.
Cette imposition progressive de la terre et la suppression des impôts
sur le travail ne pourraient et ne devraient produire ni trouble ni
agitation, puisque l’application progressive de cette mesure permettrait
aux propriétaires fonciers et aux industriels de s’adapter avec la même
gradation aux nouvelles conditions de la vie sociale.
La réalisation d’une pareille réforme générale ferait cesser la dure
iniquité que perpétue le droit exclusif sur la terre, iniquité dont se
rendent bien compte tous les hommes, mais surtout les cent millions de
paysans russes; elle ferait disparaître en même temps l’autre iniquité,
aussi cruelle, mais dont on se rend moins compte: l’imposition
arbitraire du travail; ce serait enfin le moyen le plus efficace
d’établir la paix et l’ordre dans toutes les classes de la société et
dans le monde rural en particulier, comprenant les neuf dixièmes du
peuple russe.
Cette solution de la question agraire ne viserait pas une seule classe,
si nombreuse soit-elle; elle ne serait ni locale ni provisoire:
expropriation, achat, colonisation, réserve de terrain, etc., mais une
solution générale, fondamentale et d’un caractère moral. Elle
supprimerait sûrement la si ancienne et si flagrante injustice en
établissant le droit égal à la terre et au travail, tant pour le
millionnaire que pour le plus pauvre des paysans, et seule cette
solution apaisera entièrement le peuple.
Les hommes qui participent au gouvernement justifient leur fonction par
le fait qu’ils assurent la justice à leurs administrés. Le
rétablissement de la justice devrait donc être reconnu par eux comme
leur premier et le plus urgent devoir. Ils le devraient d’autant plus
que l’iniquité est devenue évidente et est entrée dans la conscience de
tous.
Le servage, notamment, avait en son temps ce caractère, et il fut aboli
par le gouvernement d’alors. De notre temps, l’injustice de la propriété
foncière est ressentie plus vivement encore que ne le fut, il y a
cinquante ans, l’iniquité du servage.
Les hommes qui font partie du gouvernement en Russie ont donc
présentement le devoir devant Dieu, devant le peuple et devant leur
propre conscience, d’abolir cette criante iniquité dont le peuple est
devenu conscient. Ils ont le devoir de le faire s’ils ne s’abusent pas
et ne cherchent pas à abuser les autres sur leur mission.
Pourquoi dès lors demeurent-ils inertes?
La seule explication de leur inertie est que, par une habitude invétérée
d’imiter en tout l’Europe, ils craignent de recourir à une mesure qui
n’a pas encore été expérimentée nulle part. Ils oublient que les
conditions dans lesquelles se trouve le peuple russe sont tout autres
que celles des peuples occidentaux et qu’il n’est vraiment pas, à
jamais, prédestiné à imiter l’Europe.
Le temps est venu où le peuple russe peut déjà prétendre à sa majorité,
se fier sur sa propre raison et se conduire suivant sa nature et les
conditions qui l’entourent.
Les hommes qui sont maintenant au pouvoir en Russie doivent
particulièrement s’en souvenir, parce qu’en laissant subsister de nos
jours le système inique de la propriété foncière, ils ne remplissent pas
ce qu’ils reconnaissent comme leur devoir strict; ils deviennent donc
les fauteurs des plus grandes calamités et prononcent ainsi leur
faillite et leur inutilité.