--On frappe! dit Truphêmus, à peine remis de l'effroi que lui avait
causé le brusque mouvement d'Aloysius.
Celui-ci ne répondit pas. Les coups redoublèrent.
--On frappe! répéta Truphêmus. Dois-je ouvrir?
--Allez au diable! s'écria Aloysius.
Truphêmus avait le caractère si bien fait, qu'il accueillit ces paroles
comme un consentement. Il faut avouer encore qu'il n'était pas fâché de
trouver un prétexte pour rompre un entretien si mal commencé. Le hasard
le servait à point, puisque le fait d'une visite ne se produisait jamais
à Quiet-House, et il avait hâte de profiter de ce hasard.
Mais il avait compté sans une circonstance toute particulière. Il y
avait si longtemps que la porte n'avait été ouverte, gonds et ferrures
étaient si complètement rouillés, qu'il s'évertuait en vain à tirer le
battant à lui. Le visiteur frappait toujours.
--Voilà! voilà! criait Truphêmus sur une note appartenant à une octave
non encore notée.
Il avait saisi à deux mains la poignée intérieure de la porte et les
pieds arcboutés sur le sol, le corps en arrière, il tirait, tirait
toujours, mais vainement.
Cependant Aloysius, revenu de son accès d'exaspération, entendait tout
le tapage. Il lui prit fantaisie d'en connaître la cause. Du premier
coup d'oeil, il devina l'embarras de Truphêmus.
--Tenez ferme! lui cria-t-il.
Et passant ses bras longs et décharnés autour du ventre de son
compagnon, il tira sur Truphêmus qui tirait sur la porte.
--Poussez! cria-t-il encore au visiteur.
Le visiteur donna dans la porte un vigoureux coup de pied, le panneau
s'ouvrit, les gonds tournèrent; mais ce mouvement fut si vif, que
Truphêmus tomba en arrière sur Aloysius, qui fut renversé. Dans leur
chute, ils entraînèrent deux énormes dames-jeannes, heureusement vides,
qui se brisèrent, entraînant à leur tour tout un attirail de cornues. Ce
fut un cliquetis et un bouleversement inexprimables d'hommes et de
tessons de verre...
Que regardait, profondément étonné, Franz Kerry, le blond habitant de la
colline d'Hoboken.
Tomber est facile. Se relever est plus compliqué, moins pour Aloysius
cependant que pour son compagnon. Aloysius parvint encore à se redresser
assez rapidement; mais Truphêmus, vu sa rotondité, se trouvait dans la
situation de la tortue qu'un maladroit a placée sur le dos. En vain
Aloysius le tirait par le bras, le dos du savant glissait et aucune
saillie ne lui servait de point d'appui. Il poussait de petits cris
plaintifs et désespérés.
--Attendez, dit Franz à Aloysius, je vais vous aider.
Il saisit l'autre bras, et plaça son pied contre l'un des pieds de
Truphêmus. Aloysius l'imita, et tous deux, poussant un «Han!» vigoureux,
parvinrent à replacer la boule sur son axe. Elle oscilla un instant,
puis resta immobile. C'était fait.
Puis les trois personnages se regardèrent, sans mot dire.
Truphêmus était décidément une forte nature: il reprit le premier son
sang-froid, et, s'inclinant devant le jeune homme:
--Je vous remercie, monsieur! lui dit-il; donnez-vous la peine d'entrer,
je vous prie, et veuillez nous faire connaître l'objet de votre visite?
Franz rendit le salut qui lui était adressé, et suivit les deux savants.
--Je désirerais vous entretenir, dit-il, d'une affaire de la plus haute
importance.
--Passons dans mon cabinet, fit Aloysius.
Chaînes et poulies grincèrent, à la grande surprise de Franz, et un
instant après les trois hommes se trouvèrent dans la caisse particulière
d'Aloysius.
--Parlez, monsieur! dit le savant.
--Je ne suis point de trop? demanda Truphêmus.
--Oh! reprit Aloysius en s'adressant au jeune homme, je n'ai plus de
secrets pour mon compagnon.
Franz n'était pas sans éprouver quelque embarras. Ce qui le surprenait
le plus, c'est que sa bien-aimée dépendît, par lien de famille ou
autrement, de l'un de ces deux êtres peu séduisants.
--L'un de vous, dit-il enfin, est sans doute le père d'une charmante,
d'une adorable jeune fille qui habite cette maison?
--C'est moi, dit Aloysius.
--Eh bien! monsieur, je viens, en honnête homme, vous demander la main
de votre fille. Je me nomme Franz Kerry, je suis riche, ma position est
indépendante, et tout le bonheur de ma vie est entre vos mains...
Il allait continuer, mais il en fut empêché par un fait bizarre. Aux
premiers mots de sa demande, Truphêmus avait serré les bras et fermé les
yeux, puis de petits cris stridents, ressemblant à des sifflements,
avaient commencé à s'échapper de sa poitrine. Une sorte de grondement
sourd avait ronronné dans la gorge d'Aloysius. Ces deux sons s'étaient
mariés, dans une tonalité différente, avaient grandi... ç'avait été tout
à coup une explosion... Les deux savants riaient, riaient. Le ventre de
Truphêmus s'enflait et se désenflait comme une outre sur laquelle eût
bondi un clown; tout le corps d'Aloysius tressautait et se heurtait en
ses diverses parties comme un jeu de castagnettes multiples...
Et Franz les regardait, interdit, hébété, se demandant ce qu'il y avait
de si violemment gai dans le fait d'un amant de l'infini demandant à
s'unir à la plus belle création des forces naturelles...
Mais, patient, il attendit. Quelques paroles commençaient à s'échapper
des lèvres haletantes des deux savants.
--En mariage! disait Aloysius.
--À son âge! répétait Truphêmus.
--Mariée!...
--Cinq ans!...
Tandis que les deux chimistes se remettaient de cet ébranlement nerveux,
et que Franz se disposait à écouter les explications nécessaires, voici
que tout à coup...
X
Les faits qui se passaient en bas avaient un caractère qui présentait un
intérêt tout particulier.
Lorsque Truphêmus, entendant frapper à la porte, était rentré dans la
maison, suivi quelques minutes après par Aloysius, Netty, qu'ils avaient
laissé pleurant à chaudes larmes et criant à pleins poumons, avait
immédiatement levé la tête, et, regardant à travers ses doigts écartés,
s'était convaincue que l'affaire des carreaux cassés n'aurait pas de
suite. Alors elle se mit à rire et à exécuter une de ces danses naïves,
rudiments de l'art chorégraphique, que seuls peuvent imaginer les
enfants. Puis, passant l'index de la main droite sur l'index de la main
gauche, étendu dans la direction de la maison, elle manifesta par ce
geste plusieurs fois répété le peu d'importance qu'elle attachait à la
colère paternelle, en admettant même qu'elle existât.
Ensuite, sans doute pour donner issue à l'exaspération à laquelle elle
se trouvait elle-même en proie, elle se mit à courir à travers le
jardin, arrachant les fleurs, les jetant en l'air, puis les piétinant;
elle revint vers le kiosque où elle déchira quelques tentures. Mais ces
exercices salutaires ne paraissaient pas suffire à lui rendre le calme
perdu.
Tout à coup son visage prit une indicible expression de satisfaction;
son regard était à ce moment tourné vers la maison... Or, pour la
première fois depuis trois mois, la porte, par un oubli qu'il faut
attribuer à l'état troublé d'Aloysius, était restée ouverte...
Netty s'approcha sur la pointe des pieds et tendit le cou en avant.
C'était au moment où les poulies entraînaient les savants et le jeune
homme dans la caisse en question.
Certes le spectacle que la jeune fille avait sous les yeux n'avait rien
de séduisant, et en la voyant s'arrêter hésitante sur le haut de
l'escalier qui conduisait au fond de la cave, on eût dit une exilée d'un
monde céleste, regardant curieusement l'antichambre d'un lieu infernal.
Elle écouta. Pas un bruit. Elle était seule. Certes, elle ressentait
bien une certaine crainte; mais la curiosité était si forte! si souvent
elle avait désiré pénétrer dans ces salles hermétiquement fermées! Bref,
elle se décida... La voici, hasardant un pied, puis l'autre, toujours
l'oreille au guet... Elle se trouvait enfin au laboratoire. À cet
instant, Truphêmus et Aloysius commençaient à rire.
Netty regardait autour d'elle. Tous ces objets nouveaux l'embarrassaient
au plus haut point. Ce n'étaient que bonbonnes, que cylindres, que
matras. Les mélanges les plus bizarres remplissaient les flacons de
verre. Puis l'immense fourneau sur lequel mijotaient des préparations
nouvelles, mélanges, amalgames ou combinaisons encore inachevées... Elle
sauta devant le tableau dont les boutons indicateurs correspondaient aux
moteurs de chaînes. Elle approcha sa main, puis la recula, puis enfin
toucha rapidement les divers boutons, comme elle eût fait sur le clavier
d'un piano... Mais aussitôt elle recula en poussant un cri d'effroi...
Toutes les mécaniques étant mises en jeu simultanément, les chaînes
grincèrent, les poulies tournèrent follement, le système des
contrepoids, perdant leur équilibre, n'agissait plus, les caisses
descendaient avec une rapidité vertigineuse, puis remontaient d'un
vigoureux élan, comme si elles eussent acquis une force nouvelle.
Netty courait, et, comme un oiseau qui a pénétré dans une chambre par
une fenêtre entr'ouverte, se heurtait à tous les coins, à tous les
angles. Elle trébucha, se retint à quelque chose... C'était le moteur de
la grande machine électrique. Et voilà que l'immense disque de verre se
mit à glisser entre des coussins... Un torrent d'étincelles s'échappa
dans l'air comme un faisceau d'étoiles, avec un crépitement toujours
plus fort.
Netty est affolée. Elle veut fuir... elle veut parvenir à la porte; mais
elle heurte tout sur son passage: cornues, flacons, alambics, bonbonnes
se brisent... les liquides se répandent, les gaz reprennent leur
liberté.
Alors les combinaisons les plus inouïes se réalisent... les éléments
chimiques sont en présence... c'est la lutte des forces essentielles de
la nature.
Les caisses montent et descendent toujours, secouant les malheureux,
dont l'un était venu chercher le bonheur dans Quiet-House.
Aux lueurs étranges et sans cesse changeant de teintes, Netty court
encore...
L'asphyxie la saisit à la gorge et la terrasse...
Puis une effroyable détonation...
Et tout s'écroule...
Ainsi périrent les habitants de la Maison Tranquille, et voici comme
Franz Kerry ne trouva pas le bonheur qu'il avait rêvé.