Comment agir? Double danger. D'une part, il ne faut pas donner l'éveil à
Golding, il faut qu'il ait confiance en moi. D'un autre côté, je dois
être surveillé. Oh! certainement, puisque je suis fou, on doit craindre
continuellement que l'accès ne se déclare. Il y a évidemment quelque
part, et sans que je le sache, un point d'où quelque surveillant
m'examine et m'écoute. En tout cas, comme je ne sais rien encore à cet
égard, il faut être prudent. Si l'on pensait que je m'occupe de Golding,
peut-être me séparerait-on de lui. Et alors! plutôt cent fois mourir,
que de faire naufrage si près du port...
Mais cette surveillance, quelle qu'elle soit, ne doit pas être
incessante. J'admets que de temps à autre le gardien jette--par où
donc?--un regard dans ma chambre. Mais si rien ne sollicite son
attention, il est évident que ce coup d'oeil est seulement machinal,
qu'il regarde et voit à peine, que le tout n'est fait que par acquit de
conscience, et pour exécuter une consigne.
De plus, cette surveillance peut être active au commencement de la
soirée, mais plus tard! oh! plus tard, elle se fatigue certainement. Je
dois me régler sur ces prévisions, qui sont exactes. J'ai deux sens à
exercer, l'ouïe et la vue. Mon attitude, pendant que je _regarde_,
pourrait éveiller l'attention. Donc pendant les premières heures,
j'écouterai.
Il sera bientôt six heures. Je me suis étendu sur mon lit comme pour me
reposer, dans une attitude naturelle. Rien de forcé. J'ai les yeux
ouverts, mais pour ne pas les fatiguer, je leur ai ordonné de ne pas
_voir_. Le travail qui s'opère dans mon cerveau doit absorber toute mon
activité, et de mes sens, celui-là seul doit agir, auquel je le
commande.
En ce moment, j'écoute. Mais encore, je n'écoute, encore bien que je les
entende, aucun des bruits qui surgissent dans la maison. _J'entends_ le
pas des gardiens, faisant leur ronde dans les corridors; mais j'écoute
ce qui se passe dans la chambre de Golding.
Il marche, lentement, de long en large, il va de la porte à la fenêtre.
Il ne parle pas; aucun son ne s'échappe de ses lèvres. Oh! j'en suis
sûr. Je sais que par la _tension_ voulue que j'exerce sur mes facultés,
l'ouïe s'est développée en moi d'une façon extra-naturelle. Calculez
donc, puisque toute ma force, toute mon énergie de sensation, au lieu de
se disséminer sur mes cinq sens, se concentrent en un seul. Un, deux,
trois, quatre, cinq... six! Voici l'heure! Écoutons.
Il se passe quelque chose. Je l'aurais juré d'avance. Golding s'est
arrêté brusquement. Il a semblé entendre quelque chose. La tête s'est
penchée en avant comme pour écouter. Je le sais, parce que j'ai entendu
son corps peser tout entier sur la pointe des pieds. Un meuble a remué,
c'est qu'il a posé sa main sur le dossier pour ne pas perdre
l'équilibre. Ah! ses talons ont de nouveau touché le plancher. Nouveau
tressaillement du fauteuil. Il a abandonné ce point d'appui. Il reste
immobile. Puis, voilà que d'un pas lourd, méthodique, régulier, d'un pas
qui n'est en quelque sorte que l'ombre de cet _ancien_ pas que je
connaissais, il s'est approché de son lit. Il ne le défait pas, car je
n'entends pas le froissement des draps. Le lit craque dans toute sa
longueur, Golding s'est étendu.
Alors, oh! alors! je perçois un bruit sourd, que je reconnais. C'est sa
respiration. Elle est lente, à deux temps, comme le soufflet d'une
forge. Ce n'est pas le souffle de l'homme qui dort. Je ne me trompe pas,
j'en suis certain: Golding est éveillé! Et sa respiration monotone
continue à se faire entendre, pour moi seul. Elle n'est pas égale comme
son. Parfois, je _saisis_ un soupir plus sonore, qui me rappelle les
hou! de Black-Castle, mais comme si la bouche d'où ils s'échappent était
serrée sous un bâillon.
Je suis impatient... Mais non, l'heure passe. J'attendrai encore. Je ne
veux rien précipiter. D'ailleurs, je perçois encore autre chose. Il se
remue sur son lit. Ses bras heurtent quelquefois la cloison, ses jambes
s'étirent comme si elles étaient mues par un ressort et vont frapper
l'un des montants du lit... _Cela_ est la lutte, c'est la persistance
mécanique de l'effort qui lançait sur Golding ses deux acolytes. Est-ce
bien cela? En ce cas, la chose est simple. Il faut que, continuant mon
travail d'excitation du sens visuel et du sens auditif, je parvienne à
lire dans Golding comme dans un livre ouvert, à entendre l'écho de ses
pensées, à percevoir ces mots qui se formulent dans son cerveau...