Étant donné l'être humain, doué d'une force énorme de volonté--c'est mon
cas--peut-on s'isoler du _relatif_, au point de se concentrer tout
entier dans un _absolu_ choisi, voulu, délimité par la volonté même?
Puis-je arriver à _m'abstraire_ de tout ce qui n'est pas Golding, pour
diriger sur lui seul toutes les forces de mes facultés et de mes sens?
Il faut qu'à partir d'aujourd'hui la machine entière devienne insensible
à tout et pour tout et que tous ses ressorts soient continuellement, à
l'état de veille comme à l'état de sommeil, tendus vers ce but unique,
qui devient mon _absolu_.
Ainsi Golding est là, de l'autre côté de la muraille. En rentrant dans
ma chambre, je l'ai vu ouvrir sa porte, et, d'un coup d'oeil rapide,
j'ai compris que son appartement était disposé en sens contraire du
mien. Ma chambre à coucher touche à la sienne, et, quand je regarde à ma
fenêtre, tandis que mon parloir est à ma gauche, le sien est à sa
droite. Donc son lit est placé parallèlement au mien. Sa tête repose sur
la même ligne que ma tête. En me tournant du côté du mur, j'ai les yeux
dirigés vers lui. Un mur seul nous sépare. Épais ou non, peu m'importe.
Il faut que, par la concentration de toute mon énergie vitale dans mon
organe visuel, je parvienne à le _voir_.
Oh! s'ils m'entendaient, comme ils diraient encore que je suis fou!
Cela, parce que j'admets la possibilité de ce qui leur paraîtrait
impossible. Et cela en raison de mon organisation, plus active que la
leur.
Mon idée n'a cependant rien d'excentrique. Tout corps est composé de
molécules, réunies ensemble par la force de cohésion. Un corps est
d'autant plus solide et résistant que la cohésion des molécules
constitutives est plus forte. Or, le bois--et ce mur est une cloison de
bois,--est peu résistant. Donc la cohésion n'est pas parfaite. Donc il
existe des espaces relativement considérables entre les molécules. Donc,
il est _possible_ au regard de devenir, par l'habitude et l'exercice,
assez _aigu_ pour se glisser à travers les pores du bois. Donc, à
travers la cloison, je puis voir Golding.
Quiconque m'eût regardé pendant cette première nuit n'eût pas un seul
instant douté de ma folie. Je ne dormis pas une minute. Le sommeil
rentrait dans cette relativité dont je devais me débarrasser. Ou bien,
la fatigue étant plus forte que ma volonté, le corps pouvait dormir à
l'exception des yeux et des oreilles. Les yeux ne devaient pas, fût-ce
une minute, fût-ce la dixième partie d'une seconde, négliger l'_action_,
dont la persistance seule pouvait centupler l'acuité. Ainsi des
oreilles. Tout bruit devait passer non perçu par elles, excepté _le
bruit_ qui viendrait de la chambre à côté. Ah! ce fut un travail pénible
dans le principe, et cette première nuit fut fatigante.
Je n'avais pas de lumière, mais je fixais mes yeux à demi ouverts sur la
cloison. Pendant plusieurs heures, l'obscurité demeura profonde. Peu à
peu, un effet déjà connu--et sur lequel je comptais--se produisit. Je
distinguai dans l'obscurité, non la couleur, mais l'existence de la
cloison. Mes yeux, sans saisir les détails, percevaient quelque chose
qui n'était pas les ténèbres.
Puisque je perçus l'obscurité, la logique ne voulait-elle pas que
j'arrivasse--au prix d'une constance que rien ne pourrait vaincre--au
résultat désiré?
Autre résultat obtenu: je m'étais absolument isolé de tout ce qui
pouvait se produire autour de moi, et la lueur d'un nouvel incendie
aurait pu lécher mes fenêtres..., je ne l'aurais pas _vu!_
Mais le jour vient..., je prends un peu de repos.
Dans quelques heures, la lutte recommencera...