C'est qu'en vérité, ils me croient fou. Il n'y a pas à s'y méprendre. La
chose est grotesque, sur mon âme!
Ah! ah! voyez donc ce bon visage de ma garde-malade qui ne s'approche de
mon lit qu'avec hésitation, comme si elle avait peur d'être mordue. Et
cet excellent docteur! Comme il a bien ce sourire railleur, qui peint la
supériorité de l'homme _raisonnable_ sur le fou. Non, sérieusement, ils
m'amusent. Ils font tout ce qui est en leur pouvoir pour ne pas
_m'irriter_. Non seulement, ils me croient fou, mais dangereux. Qui
sait? Pourquoi pas hydrophobe?
Mais _pourquoi_ me croient-ils fou? Je n'en sais réellement rien. J'y
songe. Peut-être suis-je vraiment fou _pour eux_. Pour les intelligences
qui se sont arrêtées à la moyenne du développement, ceux-là sont fous
dont les sens ont atteint une _hyperacuité_ qui les étonne. Je suis
au-dessus du niveau commun: donc pour eux je suis fou.
Qu'est-ce que la folie, en effet? Sinon la _perception_ de l'inconnu, la
_pénétration_ dans un monde dont les cerveaux obtus n'ont pas la
compréhension. Le fer rouge paraît fou au fer noir. Et cependant, il
n'est rouge que parce qu'il s'est assimilé des atomes de calorique dont
le fer noir est dénué. Mes organes cérébraux sont _ultra-échauffés_, et
leur rayonnement étonne, effraie les cerveaux froids. La folie est
encore la _spécialisation_. Tandis que l'organe de l'homme _sensé_ (à ce
qu'ils prétendent) dispense ses forces actives sur cent points qu'il
touche à peine, le cerveau du _fou_ (cette appellation est burlesque)
sait concentrer toute sa vitalité sur un centre unique. Ce qu'ils
nomment _monomanie_ n'est que la _spécialisation_ des facultés pensantes
en une étude particulière. C'est un développement _extra-humain_ de la
puissance analytique. Pourquoi les _analystes_ traitent-ils de fous les
_synthétistes?_
Et cet homme, non seulement prétend que je suis fou, mais encore il a
l'audace ridicule (ridicule, car j'en ris, sur mon âme!) de vouloir me
guérir. Qu'entend-il par ce mot, me guérir, sinon m'amoindrir? sinon
éteindre en moi cette _superfaculté_ qui est à la fois ma vie et mon
orgueil.
Les détromperai-je? Leur prouverai-je que je suis plus sain d'esprit
qu'ils ne le sont eux-mêmes? Non seulement plus sain, mais encore doué
d'une santé absolue, tendant à la perfection même par le développement
de l'organe. Cela dépend. Si fou que je sois, je n'ai pas perdu la
mémoire; et je me souviens que les protestations ne font le plus souvent
que les rendre plus entêtés dans leurs idées. Et puis à quel degré me
croient-ils arrivé? Suis-je dans la période croissante ou au contraire
en voie de guérison?
J'attendrai, et je rirai à mon aise, _en dedans_, de l'ignorance de la
science. Et quand, de son air docte, le médecin aura déclaré que je suis
guéri, j'éclaterai de rire, et je lui crierai:
--Imbécile, qui ne sait pas que le _delirium tremens_ n'est qu'une
combustion.