J'ai toujours beaucoup aimé les histoires fantastiques. L'incroyable est
une des formes de la poésie. Le réel, lorsqu'il se déforme par
l'hallucination ou le rêve, devient tout aussitôt énorme et plus
attirant peut-être que la vérité même. Tels ces visages que certains
miroirs concaves ou convexes allongent ou dépriment de façons bizarres.
Ils nous fascinent. On les regarde avec une fixité un peu hagarde,
tandis qu'on laisserait peut-être passer une jolie femme sans l'admirer.
Le fantastique hypnotise. Quand j'étais enfant, j'ai souvent entendu
raconter l'histoire de mon grand-oncle Gillet, mort grenadier de la
garde. À Nantes, quand il rentrait chez sa mère, il avait l'habitude de
prendre chaque soir un peu de sable et de le jeter, du dehors, contre la
vitre pour avertir qu'il arrivait. On courait à la porte du jardin et on
ouvrait. Cadet (c'était le cadet de la famille) entrait, joyeux. Un
soir, on entend le bruit du gravier contre la vitre. Mon
arrière-grand'mère se lève joyeuse et dit:
--C'est Cadet!
Cadet était pourtant soldat à l'armée et loin de France. Bah! c'est
qu'il revenait! Et la mère court ouvrir la porte. Personne!
--Mon Dieu! dit l'aïeule, il est arrivé malheur à Cadet.
Et elle regarda sa montre.
En effet, à cette heure même, à l'heure crépusculaire, entre chien et
loup, le pauvre garçon recevait d'un chasseur tyrolien, caché derrière
une botte de foin, une balle qui le tuait net. C'était le soir de
Wagram. Il n'y avait pas deux heures que Napoléon l'avait, de sa main,
décoré sur le champ de bataille d'une petite croix détachée de sa
poitrine. Je l'ai là, cette petite croix. Je la regarde tandis que
j'écris. Elle me rappelle cette inoubliable histoire qui a fait tant
d'impression sur mon enfance.
Voilà bien pourquoi, sans doute, quand j'ai débuté, mes premiers récits
ont été des contes fantastiques. On les retrouverait dans la collection
du _Diogène_ où nous _fantastiquions_ à qui mieux mieux, le poète Ernest
d'Hervilly, le romancier Jules Lermina et moi. Edgar Poë était notre
dieu et Hoffmann son prophète. Nous étions fous d'histoires folles.
C'était le bon temps.
Il n'est point passé, je le vois, ce bon temps-là, puisque Jules
Lermina, fidèle à nos frissons d'antan, publie ce curieux et poignant
recueil d'_Histoires incroyables_. Mânes de Nathaniel Hawthorne, et de
l'auteur de l'_Assassinat de la rue Morgue_, voilà un Français, très
français, qui vous a pourtant dérobé le secret du fantastique, ce
naturel _sublimé_! Voilà un Gaulois qui a le sens du cauchemar saxon et
dont les inventions font se dresser sur la peau du lecteur ces petites
granulations spéciales qu'on appelle la chair de poule.
Je les connaissais en partie, ces _Histoires_ entraînantes, et elles
m'avaient hanté plus d'une fois comme la _Smarra_ de Nodier. J'avais
même cru sincèrement qu'elles étaient écrites par un Yankee, lorsque
Lermina les signait de son pseudonyme de _William Cobb_. Mais Lermina
connaît l'Amérique; il y a vécu, je crois, et il s'est imprégné de
l'esprit même, subtil et puissant, de Poë. Ses magistrales études
d'après le maître américain ne sont pourtant ni des copies ni des
pastiches. Jamais je ne trouvai, au contraire, plus d'invention que dans
ce livre. Lisez les _Fous_, la _Chambre d'hôtel_, la _Peur_, le
_Testament_. Ou plutôt lisez toutes ces _Histoires incroyables_. Dans un
temps où l'imagination semble proscrite du roman, Lermina a ce don
merveilleux de l'invention. Il plaît, il amuse, il entraîne; ici--comme
l'hypernaturel même--il fascine.
J'interromps, pour écrire cette préface, un court roman où j'étudie, à
un point de vue spécial, les phénomènes de la suggestion. L'hystérie et
la névrose m'attirent, et pourtant ce ne sont là que des mots. Ce qui
est vrai, c'est la surexcitation ou la dépression cérébrale. Que se
passe-t-il? Que se _pense-t-il_ dans cet appareil déséquilibré? Est-il
impossible que nous en ayons une notion quelconque? Non. Depuis que
Maury a prouvé que le rêve pouvait être mâté, dirigé par la volonté,
depuis que Quincey, le mangeur d'opium, que Poë ont analysé les
sensations du narcotisé et de l'alcoolique, il a été prouvé que pour
l'observateur, assez maître de soi pour se regarder penser, il y a une
mine profonde et toujours féconde à explorer. Dans la pensée, comme dans
la musique, on découvre des tons, des demi-tons, des quarts de ton, des
_commas_ pour employer le terme technique. Ce sont ces infiniment petits
de la conception cérébrale qu'il est intéressant de noter. C'est là le
vrai fantastique, parce que c'est l'inexploré; parce que, sur ce
terrain, les surprises, les antithèses, les absurdités sont multiples et
renaissantes.
C'est cette étude de la pensée malade que Jules Lermina a essayée, dans
une singulière abstraction de son propre moi, qui est une force. Le
temps de la synthèse, mère du romantisme, est passé. Le temps de
l'analyse est venu. Corpuscules, microbes, monères d'Haeckel,
inconscient d'Hartmann, tout aujourd'hui est regardé de près. C'est
l'âge du microscope. On étudie les matériaux du grand monument humain
pour en reconstruire l'architecture première. Dans le fou, dans
l'alcoolique, il y a disjonction des pensées: d'où une certaine facilité
pour les soumettre à l'action du microscope.
Quelle différence entre ces expériences sur le vivant, sur le pensant,
et les imaginations purement physiques d'Hoffmann, ne comprenant d'autre
antithèse que celle de la vie et de la mort, de la matière et de son
reflet, du crime et du remords; d'Achim d'Arnim, se perdant à travers
les grisailles du rêve effacé, presque invisible,--illisible,
pourrait-on dire; voire même d'un Hawthorne, s'attachant aux contrastes
de neige et de soleil, de poison et d'antidote, de métal et de papier.
Edgar Poë, le premier, a étudié, non plus les dehors, mais le _dedans_
de l'homme. Son «Démon de la perversité» est une trouvaille cérébrale,
adéquate à un rapport de médecin légiste. C'est le psychopathe avant la
psychopathie.
Jules Lermina est de cette école. Il trépane le crâne et regarde agir le
cerveau; et il y voit des spectacles mille fois plus étranges que les
fantômes ridicules, blancs dans le noir, mille fois plus effrayants que
les goules pâles ou les vampires verdâtres du bon Nodier.
Les livres sans mérite ont seuls besoin de préface. Je croirais manquer
de respect au public, qui connaît ceux qu'il aime, et de justice envers
un vieux camarade en présentant un littérateur qui s'est, depuis tant
d'années, si brillamment présenté lui-même. Mais peut-être Jules Lermina
veut-il que je dise qu'en ce volume particulier il a mis plus de
lui-même encore, des recherches plus profondes, une acuité plus affinée.
Je conçois cela. On a toujours un livre qu'on préfère, un favori dans
une oeuvre multiple. Les _Histoires incroyables_ sont peut-être ce
«préféré» pour leur remarquable auteur.
Le conteur a trouvé, pour l'illustrer, un artiste aux visions
originales, puissamment saisissantes, pleines, elles aussi, de ce
_fantastique réel_ qui fait le prix des récits de ce très original et
troublant volume. On prendrait plus d'une composition de M. Denisse pour
une des étranges vignettes, pleines d'humour tragique, intercalées par
Cruikshank dans la traduction de Hugo, _Han of Island_.
Quoi qu'il en soit, on placera certainement ces pages au meilleur rang
de la bibliothèque des conteurs, entre les visions romantiques
d'Hoffmann et les conceptions poétiquement scientifiques d'Edgar Allan
Poë; et l'auteur, qu'on va fort applaudir, a découvert un joli coin
d'Amérique, plein de fleurs rares et étranges, inquiétantes comme ces
fleurs empoisonnées du conte d'Hawthorne, le jour où il a soufflé, tout
bas, à William Cobb les histoires troublantes et remarquables que ce
William Cobb contait si bien et que recueille aujourd'hui, pour nous,
Jules Lermina.