III

Ce dimanche-là, c'était la fête du village, la fête annuelle et

patronale qu'on nomme assemblée, en Normandie.

Depuis huit jours on voyait venir par les routes, au pas lent de rosses

grises ou rougeâtres, les voitures foraines où gîtent les familles

ambulantes des coureurs de foires, directeurs de loteries, de tirs,

de jeux divers, ou montreurs de curiosités que les paysans appellent

«Faiseux vé de quoi».

Les carrioles sales, aux rideaux flottants, accompagnées d'un chien

triste, allant, tête basse, entre les roues, s'étaient arrêtées l'une

après l'autre sur la place de la Mairie. Puis une tente s'était dressée

devant chaque demeure voyageuse, et dans cette tente on apercevait par

les trous de la toile des choses luisantes qui surexcitaient l'envie

et la curiosité des gamins.

Dès le matin de la fête, toutes les baraques s'étaient ouvertes,

étalant leurs splendeurs de verre et de porcelaine; et les paysans, en

allant à la messe, regardaient déjà d'un œil candide et satisfait ces

boutiques modestes qu'ils revoyaient pourtant chaque année.

Dès le commencement de l'après-midi, il y eut foule sur la place.

De tous les villages voisins les fermiers arrivaient, secoués avec

leurs femmes et leurs enfants dans les chars-à-bancs à deux roues qui

sonnaient la ferraille en oscillant comme des bascules. On avait dételé

chez des amis; et les cours des fermes étaient pleines d'étranges

guimbardes grises, hautes, maigres, crochues, pareilles aux animaux à

longues pattes du fond des mers.

Et chaque famille, les mioches devant, les grands derrière, s'en venait

à l'assemblée à pas tranquilles, la mine souriante, et les mains

ouvertes, de grosses mains rouges, osseuses, accoutumées au travail et

qui semblaient gênées de leur repos.

Un faiseur de tours jouait du clairon; l'orgue de Barbarie des chevaux

de bois égrenait dans l'air ses notes pleurardes et sautillantes; la

roue des loteries grinçait comme les étoffes qu'on déchire; les coups

de carabine claquaient de seconde en seconde. Et la foule lente passait

mollement devant les baraques à la façon d'une pâte qui coule, avec

des remous de troupeau, des maladresses de bêtes pesantes, sorties par

hasard.

Les filles, se tenant par le bras par rangs de six ou huit, piaillaient

des chansons; les gars les suivaient en rigolant, la casquette sur

l'oreille et la blouse raidie par l'empois, gonflée comme un ballon

bleu.

Tout le pays était là, maîtres, valets et servantes.

Le père Amable lui-même, vêtu de sa redingue antique et verdâtre, avait

voulu voir l'assemblée; car il n'y manquait jamais.

Il regardait les loteries, s'arrêtait devant les tirs pour juger les

coups, s'intéressait surtout à un jeu très simple qui consistait à

jeter une grosse boule de bois dans la bouche ouverte d'un bonhomme

peint sur une planche.

On lui tapa soudain sur l'épaule. C'était le père Malivoire qui cria:

«Eh! mon pé, j' vous invite à bé une fine.»

Et ils s'assirent devant la table d'une guinguette installée en plein

air. Ils burent une fine, puis deux fines, puis trois fines; et le

père Amable recommença à errer dans l'assemblée. Ses idées devenaient

un peu troubles, il souriait sans savoir de quoi, il souriait devant

les loteries, devant les chevaux de bois, et surtout devant le jeu du

massacre. Il y demeura longtemps, ravi quand un amateur abattait le

gendarme ou le curé, deux autorités qu'il redoutait d'instinct. Puis

il retourna s'asseoir à la guinguette et but un verre de cidre pour se

rafraîchir. Il était tard, la nuit venait. Un voisin le prévint:

--Vous allez rentrer après le fricot, mon pé.

Alors il se mit en route vers la ferme. Une ombre douce, l'ombre tiède

des soirs de printemps, s'abattait lentement sur la terre.

Quand il fut devant sa porte, il crut voir par la fenêtre éclairée deux

personnes dans la maison. Il s'arrêta, fort surpris, puis il entra et

il aperçut Victor Lecoq assis devant la table, en face d'une assiette

pleine de pommes de terre et qui soupait juste à la place de son fils.

Et soudain il se retourna comme s'il voulait s'en aller. La nuit était

noire, à présent. Céleste s'était levée et lui criait:

--V'nez vite, mon pé, y a du bon ragoût pour fêter l'assemblée.

Alors il obéit par inertie et s'assit, regardant tour à tour l'homme,

la femme, l'enfant. Puis il se mit à manger doucement, comme tous les

jours.

Victor Lecoq semblait chez lui, causait de temps en temps avec Céleste,

prenait l'enfant sur ses genoux et l'embrassait. Et Céleste lui

redonnait de la nourriture, lui versait à boire, paraissait contente en

lui parlant. Le père Amable les suivait d'un regard fixe sans entendre

ce qu'ils disaient. Quand il eut fini de souper (et il n'avait guère

mangé tant il se sentait le cœur retourné), il se leva, et au lieu de

monter à son grenier comme tous les soirs, il ouvrit la porte de la

cour et sortit dans la campagne.

Lorsqu'il fut parti, Céleste, un peu inquiète, demanda:

--Qué qui fait?

Victor, indifférent, répondit:

--T'en éluge point. I rentrera ben quand i s'ra las.

Alors elle fit le ménage, lava les assiettes, essuya la table, tandis

que l'homme se déshabillait avec tranquillité. Puis il se glissa dans

la couche obscure et profonde où elle avait dormi avec Césaire.

La porte de la cour se rouvrit. Le père Amable reparut. Dès qu'il fut

entré, il regarda de tous les côtés, avec des allures de vieux chien

qui flaire. Il cherchait Victor Lecoq. Comme il ne le voyait point, il

prit la chandelle sur la table et s'approcha de la niche sombre où son

fils était mort. Dans le fond il aperçut l'homme allongé sous les draps

et qui sommeillait déjà. Alors le sourd se retourna doucement, reposa

la chandelle, et ressortit encore une fois dans la cour.

Céleste avait fini de travailler, elle avait couché son fils, mis tout

en place, et elle attendait, pour s'étendre à son tour aux côtés de

Victor, que son beau-père fût revenu.

Elle demeurait assise sur une chaise, les mains inertes, le regard

vague.

Comme il ne rentrait point, elle murmura avec ennui, avec humeur:

--I nous f'ra brûler pour quatre sous de chandelle, ce vieux fainéant.

Victor répondit du fond de son lit:

--V'là plus d'une heure qu'il est dehors, faudrait voir s'il n' dort

point sur l' banc d'vant la porte.

Elle annonça: «J'y vas», se leva, prit la lumière et sortit en faisant

un abat-jour de sa main pour distinguer dans la nuit.

Elle ne vit rien devant la porte, rien sur le banc, rien sur le fumier,

où le père avait coutume de s'asseoir au chaud quelquefois.

Mais, comme elle allait rentrer, elle leva par hasard les yeux vers le

grand pommier qui abritait l'entrée de la ferme, et elle aperçut tout à

coup deux pieds, deux pieds d'homme qui pendaient à la hauteur de son

visage.

Elle poussa des cris terribles: «Victor! Victor! Victor!

Il accourut en chemise. Elle ne pouvait plus parler, et, tournant la

tête pour ne pas voir, elle indiquait l'arbre de son bras tendu.

Ne comprenant point, il prit la chandelle afin de distinguer, et il

aperçut, au milieu des feuillages éclairés en dessous, le père Amable,

pendu très haut par le cou au moyen d'un licol d'écurie.

Une échelle restait appuyée contre le tronc du pommier.

Victor courut chercher une serpe, grimpa dans l'arbre et coupa

la corde. Mais le vieux était déjà froid, et il tirait la langue

horriblement, avec une affreuse grimace.

_Le Père Amable_ a paru dans _le Gil-Blas_ des vendredi 30 avril et

mardi 4 mai 1886.

Œuvres complètes de Guy de Maupassant - volume 16 · 第 43 / 63 题