La fille haussa les épaules, et d'un ton colère: «Pardi, tout l' monde
le sait ben qu' c'est à Victor. Et pi après? j'ai fauté! j' suis-ti la
seule? Ma mé aussi avait fauté, avant mé, et pi la tienne itou, avant
d'épouser ton pé! Qui ça qui n'a point fauté dans l' pays? J'ai fauté
avec Victor, vu qu'i m'a prise dans la grange comme j' dormais, ça,
c'est vrai; et pi j'ai r' fauté que je n' dormais point. J' l'aurais
épousé pour sûr, n'eût-il point été un serviteur. J' suis-t-i moins
vaillante pour ça?
L'homme dit simplement:
--Mé, j' te veux ben telle que t'es, avec ou sans l'éfant. N'y a que
mon pé qui m'oppose. J' verrons tout d' même à régler ça.
Elle reprit:
--Va t'en vé l' curé à c't' heure.
--J'y vas.
Et il se remit en route de son pas lourd de paysan; tandis que la
fille, les mains sur les hanches, retournait piquer son colza.
En effet, l'homme qui s'en allait ainsi, Césaire Houlbrèque, le fils
du vieux sourd Amable Houlbrèque, voulait épouser, malgré son père,
Céleste Lévesque, qui avait eu un enfant de Victor Lecoq, simple valet
employé alors dans la ferme de ses parents et mis dehors pour ce fait.
Aux champs, d'ailleurs, les hiérarchies de caste n'existent point, et
si le valet est économe, il devient, en prenant une ferme à son tour,
l'égal de son ancien maître.
Césaire Houlbrèque s'en allait donc, un fouet sous le bras, ruminant
ses idées, et soulevant l'un après l'autre ses lourds sabots englués de
terre. Certes il voulait épouser Céleste Lévesque, il la voulait avec
son enfant, parce que c'était la femme qu'il lui fallait. Il n'aurait
pas su dire pourquoi; mais il le savait, il en était sûr. Il n'avait
qu'à la regarder pour en être convaincu, pour se sentir tout drôle,
tout remué, comme abêti de contentement. Ça lui faisait même plaisir
d'embrasser le petit, le petit de Victor, parce qu'il était sorti
d'elle.
Et il regardait, sans haine, le profil lointain de l'homme qui poussait
sa charrue sur le bord de l'horizon.
Mais le père Amable ne voulait pas de ce mariage. Il s'y opposait avec
un entêtement de sourd, avec un entêtement furieux.
Césaire avait beau lui crier dans l'oreille, dans celle qui entendait
encore quelques sons:
--J' vous soignerons ben, mon pé. J' vous dis que c'est une bonne fille
et pi vaillante, et pi d'épargne.
Le vieux répétait:--Tant que j' vivrai, j' verrai point ça.
Et rien ne pouvait le vaincre, rien ne pouvait fléchir sa rigueur.
Un seul espoir restait à Césaire. Le père Amable avait peur du curé
par appréhension de la mort qu'il sentait approcher. Il ne redoutait
pas beaucoup le bon Dieu, ni le diable, ni l'enfer, ni le purgatoire,
dont il n'avait aucune idée, mais il redoutait le prêtre, qui lui
représentait l'enterrement, comme on pourrait redouter les médecins par
horreur des maladies. Depuis huit jours Céleste, qui connaissait cette
faiblesse du vieux, poussait Césaire à aller trouver le curé; mais
Césaire hésitait toujours, parce qu'il n'aimait point beaucoup non plus
les robes noires, qui lui représentaient, à lui, des mains toujours
tendues pour des quêtes ou pour le pain bénit.
Il venait pourtant de se décider et il s'en allait vers le presbytère,
en songeant à la façon dont il allait conter son affaire.
L'abbé Raffin, un petit prêtre vif, maigre et jamais rasé, attendait
l'heure de son dîner en se chauffant les pieds au feu de sa cuisine.
Dès qu'il vit entrer le paysan, il demanda, en tournant seulement la
tête:
--Eh bien, Césaire, qu'est-ce que tu veux?
--J' voudrais vous causer, m'sieu l' curé.
L'homme restait debout, intimidé, tenant sa casquette d'une main et son
fouet de l'autre.
--Eh bien, cause.
Césaire regardait la bonne, une vieille qui traînait ses pieds en
mettant le couvert de son maître sur un coin de table, devant la
fenêtre. Il balbutia:
--C'est que, c'est quasiment une confession.
Alors l'abbé Raffin considéra avec soin son paysan; il vit sa mine
confuse, son air gêné, ses yeux errants, et il ordonna:
--Maria, va-t'en cinq minutes à ta chambre, que je cause avec Césaire.
La servante jeta sur l'homme un regard colère, et s'en alla en grognant.
L'ecclésiastique reprit:--Allons, maintenant, défile ton chapelet.
Le gars hésitait toujours, regardait ses sabots, remuait sa casquette;
puis, tout à coup, il se décida:
--V'là: j' voudrais épouser Céleste Lévesque.
--Eh bien, mon garçon, qui est-ce qui t'en empêche?
--C'est l' pé qui n' veut point.
--Ton père?
--Oui, mon pé.
--Qu'est-ce qu'il dit, ton père?
--I dit qu'alle a eu un éfant.
--Elle n'est pas la première à qui ça arrive, depuis notre mère Ève.
--Un éfant avec Victor, Victor Lecoq, le domestique à Anthime Loisel.
--Ah! ah!... Alors, il ne veut pas?
--I ne veut point.
--Mais là, pas du tout?
--Pas pu qu'une bourrique qui r'fuse d'aller, sauf vot' respect.
--Qu'est-ce que tu lui dis, toi, pour le décider?
--J' li dis qu' c'est eune bonne fille, et pi vaillante, et pi
d'épargne.
--Et ça ne le décide pas. Alors tu veux que je lui parle.
--Tout juste. Vous l' dites!
--Et qu'est-ce que je lui raconterai, moi, à ton père?
--Mais... c' que vous racontez au sermon pour faire donner des sous.
Dans l'esprit du paysan tout l'effort de la religion consistait à
desserrer les bourses, à vider les poches des hommes pour emplir le
coffre du ciel. C'était une sorte d'immense maison de commerce dont
les curés étaient les commis, commis sournois, rusés, dégourdis comme
personne, qui faisaient les affaires du bon Dieu au détriment des
campagnards.
Il savait fort bien que les prêtres rendaient des services, de grands
services aux plus pauvres, aux malades, aux mourants, assistaient,
consolaient, conseillaient, soutenaient, mais tout cela moyennant
finances, en échange de pièces blanches, de bel argent luisant dont on
payait les sacrements et les messes, les conseils et la protection,
le pardon des péchés et les indulgences, le purgatoire et le paradis
suivant les rentes et la générosité du pécheur.
L'abbé Raffin, qui connaissait son homme et qui ne se fâchait jamais,
se mit à rire.
--Eh bien oui, je lui raconterai ma petite histoire à ton père, mais
toi, mon garçon, tu y viendras, au sermon.
Houlbrèque tendit la main pour jurer:
--Foi d' pauvre homme, si vous faites ça pour mé, j' le promets.
--Allons, c'est bien. Quand veux-tu que j'aille le trouver, ton père?
--Mais l' pu tôt s'ra le mieux, anuit si vous le pouvez.
--Dans une demi-heure alors, après souper.
--Dans une demi-heure.
--C'est entendu. A bientôt, mon garçon.
--A la revoyure, m'sieu l' curé; merci ben.
--De rien, mon garçon.
Et Césaire Houlbrèque rentra chez lui, le cœur allégé d'un grand
poids.
Il tenait à bail une petite ferme, toute petite, car ils n'étaient pas
riches, son père et lui. Seuls avec une servante, une enfant de quinze
ans qui leur faisait la soupe, soignait les poules, allait traire les
vaches et battait le beurre, ils vivaient péniblement, bien que Césaire
fût un bon cultivateur. Mais ils ne possédaient ni assez de terres, ni
assez de bétail pour gagner plus que l'indispensable.
Le vieux ne travaillait plus. Triste comme tous les sourds, perclus de
douleurs, courbé, tortu, il s'en allait par les champs, appuyé sur son
bâton, en regardant les bêtes et les hommes d'un œil dur et méfiant.
Quelquefois il s'asseyait sur le bord d'un fossé et demeurait là, sans
remuer, pendant des heures, pensant vaguement aux choses qui l'avaient
préoccupé toute sa vie, au prix des œufs et des grains, au soleil et
à la pluie qui gâtent ou font pousser les récoltes. Et, travaillés par
les rhumatismes, ses vieux membres buvaient encore l'humidité du sol,
comme ils avaient bu depuis soixante-dix ans la vapeur des murs de sa
chaumière basse, coiffée aussi de paille humide.
Il rentrait à la tombée du jour, prenait sa place au bout de la table,
dans la cuisine, et, quand on avait posé devant lui le pot de terre
brûlé qui contenait sa soupe, il l'enfermait dans ses doigts crochus,
qui semblaient avoir gardé la forme ronde du vase, et il se chauffait
les mains, hiver comme été, avant de se mettre à manger, pour ne rien
perdre, ni une parcelle de chaleur qui vient du feu, lequel coûte cher,
ni une goutte de soupe où on a mis de la graisse et du sel, ni une
miette de pain qui vient du blé.
Puis il grimpait, par une échelle, dans un grenier où il avait sa
paillasse, tandis que le fils couchait en bas, au fond d'une sorte de
niche près de la cheminée, et que la servante s'enfermait dans une
espèce de cave, un trou noir qui servait autrefois à emmagasiner les
pommes de terre.
Césaire et son père ne causaient presque jamais. De temps en temps
seulement, quand il s'agissait de vendre une récolte ou d'acheter un
veau, le jeune homme prenait l'avis du vieux, et, formant un porte-voix
de ses deux mains, il lui criait ses raisons dans la tête; et le père
Amable les approuvait ou les combattait d'une voix lente et creuse
venue du fond de son ventre.
Un soir donc, Césaire s'approchant de lui comme s'il s'agissait de
l'acquisition d'un cheval ou d'une génisse, lui avait communiqué,
à pleins poumons, dans l'oreille, son intention d'épouser Céleste
Lévesque.
Alors le père s'était fâché. Pourquoi? Par moralité? Non sans doute. La
vertu d'une fille n'a guère d'importance aux champs. Mais son avarice,
son instinct profond, féroce, d'épargne, s'était révolté à l'idée que
son fils élèverait un enfant qu'il n'avait pas fait lui-même. Il avait
pensé tout à coup, en une seconde, à toutes les soupes qu'avalerait
le petit avant de pouvoir être utile dans la ferme; il avait calculé
toutes les livres de pain, tous les litres de cidre que mangerait et
que boirait ce galopin jusqu'à son âge de quatorze ans; et une colère
folle s'était déchaînée en lui contre Césaire qui ne pensait pas à tout
ça.
Et il avait répondu, avec une force de voix inusitée:
--C'est-il que t'as perdu le sens?
Alors Césaire s'était mis à énumérer ses raisons, à dire les qualités
de Céleste, à prouver qu'elle gagnerait cent fois ce que coûterait
l'enfant. Mais le vieux doutait de ces mérites, tandis qu'il ne pouvait
douter de l'existence du petit; et il répondait, coup sur coup, sans
s'expliquer davantage:
--J' veux point! J' veux point! Tant que j' vivrai, ça n' se f'ra point!
Et depuis trois mois ils en restaient là, sans en démordre l'un et
l'autre, reprenant, une fois par semaine au moins, la même discussion,
avec les mêmes arguments, les mêmes mots, les mêmes gestes, et la même
inutilité.
C'est alors que Céleste avait conseillé à Césaire d'aller demander
l'aide de leur curé.
En rentrant chez lui le paysan trouva son père attablé déjà, car il
s'était mis en retard par sa visite au presbytère.
Ils dînèrent en silence, face à face, mangèrent un peu de beurre
sur leur pain, après la soupe, en buvant un verre de cidre; puis
ils demeurèrent immobiles sur leurs chaises, à peine éclairés par
la chandelle que la petite servante avait emportée pour laver les
cuillers, essuyer les verres, et tailler à l'avance les croûtes pour le
déjeuner de l'aurore.
Un coup retentit contre la porte qui s'ouvrit aussitôt et le prêtre
parut. Le vieux leva sur lui des yeux inquiets, pleins de soupçons,
et, prévoyant un danger, il se disposait à grimper son échelle, quand
l'abbé Raffin lui mit la main sur l'épaule et lui hurla contre la tempe:
--J'ai à vous causer, père Amable.
Césaire avait disparu, profitant de la porte restée ouverte. Il ne
voulait pas entendre, tant il avait peur; il ne voulait pas que son
espoir s'émiettât à chaque refus obstiné de son père; il aimait mieux
apprendre d'un seul coup la vérité, bonne ou mauvaise, plus tard; et
il s'en alla dans la nuit. C'était un soir sans lune, un soir sans
étoiles, un de ces soirs brumeux où l'air semble gras d'humidité. Une
odeur vague de pommes flottait auprès des cours, car c'était l'époque
où on ramassait les plus précoces, les pommes «euribles» comme on dit
au pays du cidre. Les étables, quand Césaire longeait leurs murs,
soufflaient par leurs étroites fenêtres leur odeur chaude de bêtes
vivantes endormies sur le fumier; et il entendait auprès des écuries le
piétinement des chevaux restés debout, et le bruit de leurs mâchoires
tirant et broyant le foin des râteliers.
Il allait devant lui en pensant à Céleste. Dans cet esprit simple, chez
qui les idées n'étaient guère encore que des images nées directement
des objets, les pensées d'amour ne se formulaient que par l'évocation
d'une grande fille rouge, debout dans un chemin creux, et riant, les
mains sur ses hanches.
C'est ainsi qu'il l'avait aperçue le jour où commença son désir pour
elle. Il la connaissait cependant depuis l'enfance, mais jamais, comme
ce matin-là, il n'avait pris garde à elle. Ils avaient causé quelques
minutes; puis il était parti; et tout en marchant il répétait: «Cristi,
c'est une belle fille tout de même. C'est dommage qu'elle ait fauté
avec Victor.» Jusqu'au soir il y songea; et le lendemain aussi.
Quand il la revit, il sentit quelque chose qui lui chatouillait le
fond de la gorge, comme si on lui eût enfoncé une plume de coq par
la bouche dans la poitrine; et depuis lors, toutes les fois qu'il se
trouvait près d'elle, il s'étonnait de ce chatouillement nerveux qui
recommençait toujours.
En trois semaines il se décida à l'épouser, tant elle lui plaisait.
Il n'aurait pu dire d'où venait cette puissance sur lui, mais il
l'exprimait par ces mots: «J'en sieu possédé,» comme s'il eût porté en
lui l'envie de cette fille aussi dominatrice qu'un pouvoir d'enfer.
Il ne s'inquiétait guère de sa faute. Tant pis après tout; cela ne la
gâtait point; et il n'en voulait pas à Victor Lecoq.
Mais si le curé allait ne pas réussir, que ferait-il? Il n'osait y
penser, tant cette inquiétude le torturait.
Il avait gagné le presbytère, et il s'était assis auprès de la petite
barrière de bois pour attendre la rentrée du prêtre.
Il était là depuis une heure peut-être, quand il entendit des pas sur
le chemin, et il distingua bientôt, quoique la nuit fût très sombre,
l'ombre plus noire encore de la soutane.
Il se dressa, les jambes cassées, n'osant plus parler, n'osant point
savoir.
L'ecclésiastique l'aperçut et dit gaiement:
--Eh bien, mon garçon, ça y est.
Césaire balbutia:--Ça y est... pas possible!
--Oui, mon gars, mais point sans peine. Quelle vieille bourrique que
ton père!
Le paysan répétait:--Pas possible!
--Mais oui. Viens-t'en me trouver demain midi, pour décider la
publication des bans.
L'homme avait saisi la main de son curé. Il la serrait, la secouait,
la broyait en bégayant:--Vrai... Vrai... Vrai... M'sieu l' curé... Foi
d'honnête homme... vous m' verrez dimanche... à vot' sermon.