Dès que le dîner fut fini, Chantal me prit par le bras. C'était l'heure
de son cigare, heure sacrée. Quand il était seul, il allait le fumer
dans la rue; quand il avait quelqu'un à dîner, on montait au billard,
et il jouait en fumant. Ce soir-là, on avait même fait du feu dans le
billard, à cause des Rois; et mon vieil ami prit sa queue, une queue
très fine qu'il frotta de blanc avec grand soin, puis il dit:
--A toi, mon garçon!
Car il me tutoyait, bien que j'eusse vingt-cinq ans, mais il m'avait vu
tout enfant.
Je commençai donc la partie; je fis quelques carambolages; j'en manquai
quelques autres; mais comme la pensée de Mlle Perle me rôdait dans la
tête, je demandai tout à coup:
--Dites donc, monsieur Chantal, est-ce que Mlle Perle est votre parente?
Il cessa de jouer, très étonné, et me regarda.
--Comment, tu ne sais pas? tu ne connais pas l'histoire de Mlle Perle?
--Mais non.
--Ton père ne te l'a jamais racontée?
--Mais non.
--Tiens, tiens, que c'est drôle! ah! par exemple, que c'est drôle! Oh!
mais, c'est toute une aventure!
Il se tut, puis reprit:
--Et si tu savais comme c'est singulier que tu me demandes ça
aujourd'hui, un jour des Rois!
--Pourquoi?
--Ah! pourquoi! Écoute. Voilà de cela quarante et un ans, quarante et
un ans aujourd'hui même, jour de l'Épiphanie. Nous habitions alors
Roüy-le-Tors, sur les remparts; mais il faut d'abord t'expliquer la
maison pour que tu comprennes bien. Roüy est bâti sur une côte, ou
plutôt sur un mamelon qui domine un grand pays de prairies. Nous avions
là une maison avec un beau jardin suspendu, soutenu en l'air par les
vieux murs de défense. Donc la maison était dans la ville, dans la
rue, tandis que le jardin dominait la plaine. Il y avait aussi une
porte de sortie de ce jardin sur la campagne, au bout d'un escalier
secret qui descendait dans l'épaisseur des murs, comme on en trouve
dans les romans. Une route passait devant cette porte qui était munie
d'une grosse cloche, car les paysans, pour éviter le grand tour,
apportaient par là leurs provisions.
Tu vois bien les lieux, n'est-ce pas? Or, cette année-là, aux Rois, il
neigeait depuis une semaine. On eût dit la fin du monde. Quand nous
allions aux remparts regarder la plaine, ça nous faisait froid dans
l'âme, cet immense pays blanc, tout blanc, glacé, et qui luisait comme
du vernis. On eût dit que le bon Dieu avait empaqueté la terre pour
l'envoyer au grenier des vieux mondes. Je t'assure que c'était bien
triste.
Nous demeurions en famille à ce moment-là, et nombreux, très nombreux:
mon père, ma mère, mon oncle et ma tante, mes deux frères et mes quatre
cousines; c'étaient de jolies fillettes; j'ai épousé la dernière.
De tout ce monde-là, nous ne sommes plus que trois survivants: ma
femme, moi et ma belle-sœur qui habite Marseille. Sacristi, comme
ça s'égrène, une famille! ça me fait trembler quand j'y pense! Moi,
j'avais quinze ans, puisque j'en ai cinquante-six.
Donc, nous allions fêter les Rois, et nous étions très gais, très gais!
Tout le monde attendait le dîner dans le salon, quand mon frère aîné,
Jacques, se mit à dire: «Il y a un chien qui hurle dans la plaine
depuis dix minutes; ça doit être une pauvre bête perdue.»
Il n'avait pas fini de parler, que la cloche du jardin tinta. Elle
avait un gros son de cloche d'église qui faisait penser aux morts. Tout
le monde en frissonna. Mon père appela le domestique et lui dit d'aller
voir. On attendit en grand silence; nous pensions à la neige qui
couvrait toute la terre. Quand l'homme revint, il affirma qu'il n'avait
rien vu. Le chien hurlait toujours, sans cesse, et sa voix ne changeait
point de place.
On se mit à table; mais nous étions un peu émus, surtout les jeunes. Ça
alla bien jusqu'au rôti, puis voilà que la cloche se remet à sonner,
trois fois de suite, trois grands coups, longs, qui ont vibré jusqu'au
bout de nos doigts et qui nous ont coupé le souffle, tout net. Nous
restions à nous regarder, la fourchette en l'air, écoutant toujours, et
saisis d'une espèce de peur surnaturelle.
Ma mère enfin parla: «C'est étonnant qu'on ait attendu si longtemps
pour revenir; n'allez pas seul, Baptiste; un de ces messieurs va vous
accompagner».
Mon oncle François se leva. C'était une espèce d'hercule, très fier de
sa force et qui ne craignait rien au monde. Mon père lui dit: «Prends
un fusil. On ne sait pas ce que ça peut être».
Mais mon oncle ne prit qu'une canne et sortit aussitôt avec le
domestique.
Nous autres, nous demeurâmes frémissants de terreur et d'angoisse,
sans manger, sans parler. Mon père essaya de nous rassurer: «Vous
allez voir, dit-il, que ce sera quelque mendiant ou quelque passant
perdu dans la neige. Après avoir sonné une première fois, voyant qu'on
n'ouvrait pas tout de suite, il a tenté de retrouver son chemin, puis,
n'ayant pu y parvenir, il est revenu à notre porte.»
L'absence de mon oncle nous parut durer une heure. Il revint enfin,
furieux, jurant: «Rien, nom de nom, c'est un farceur! Rien que ce
maudit chien qui hurle à cent mètres des murs. Si j'avais pris un
fusil, je l'aurais tué pour le faire taire.»
On se remit à dîner, mais tout le monde demeurait anxieux; on sentait
bien que ce n'était pas fini, qu'il allait se passer quelque chose, que
la cloche, tout à l'heure, sonnerait encore.
Et elle sonna, juste au moment où l'on coupait le gâteau des Rois. Tous
les hommes se levèrent ensemble. Mon oncle François, qui avait bu du
champagne, affirma qu'il allait LE massacrer, avec tant de fureur, que
ma mère et ma tante se jetèrent sur lui pour l'empêcher. Mon père, bien
que très calme et un peu impotent (il traînait la jambe depuis qu'il se
l'était cassée en tombant de cheval), déclara à son tour qu'il voulait
savoir ce que c'était, et qu'il irait. Mes frères, âgés de dix-huit et
de vingt ans, coururent chercher leurs fusils; et comme on ne faisait
guère attention à moi, je m'emparai d'une carabine de jardin et je me
disposai aussi à accompagner l'expédition.
Elle partit aussitôt. Mon père et mon oncle marchaient devant, avec
Baptiste, qui portait une lanterne. Mes frères Jacques et Paul
suivaient, et je venais derrière, malgré les supplications de ma mère,
qui demeurait avec sa sœur et mes cousines sur le seuil de la maison.
La neige s'était remise à tomber depuis une heure, et les arbres en
étaient chargés. Les sapins pliaient sous ce lourd vêtement livide,
pareils à des pyramides blanches, à d'énormes pains de sucre; et on
apercevait à peine, à travers le rideau gris des flocons menus et
pressés, les arbustes plus légers, tout pâles dans l'ombre. Elle
tombait si épaisse, la neige, qu'on y voyait tout juste à dix pas. Mais
la lanterne jetait une grande clarté devant nous. Quand on commença à
descendre par l'escalier tournant creusé dans la muraille, j'eus peur,
vraiment. Il me sembla qu'on marchait derrière moi; qu'on allait me
saisir par les épaules et m'emporter; et j'eus envie de retourner; mais
comme il fallait retraverser tout le jardin, je n'osai pas.
J'entendis qu'on ouvrait la porte sur la plaine; puis mon oncle se
remit à jurer: «Nom d'un nom, il est reparti! Si j'aperçois seulement
son ombre, je ne le rate pas, ce c...-là.»
C'était sinistre de voir la plaine, ou, plutôt, de la sentir devant
soi, car on ne la voyait pas; on ne voyait qu'un voile de neige sans
fin, en haut, en bas, en face, à droite, à gauche, partout.
Mon oncle reprit: «Tiens, revoilà le chien qui hurle; je vas lui
apprendre comment je tire, moi. Ça sera toujours ça de gagné.»
Mais mon père, qui était bon, reprit: «Il vaut mieux l'aller chercher,
ce pauvre animal qui crie la faim. Il aboie au secours, ce misérable;
il appelle comme un homme en détresse. Allons-y».
Et on se mit en route à travers ce rideau, à travers cette tombée
épaisse, continue, à travers cette mousse qui emplissait la nuit et
l'air, qui remuait, flottait, tombait et glaçait la chair en fondant,
la glaçait comme elle l'aurait brûlée, par une douleur vive et rapide
sur la peau, à chaque toucher des petits flocons blancs.
Nous enfoncions jusqu'aux genoux dans cette pâte molle et froide; et
il fallait lever très haut la jambe pour marcher. A mesure que nous
avancions, la voix du chien devenait plus claire, plus forte. Mon oncle
cria: «Le voici!» On s'arrêta pour l'observer, comme on doit faire en
face d'un ennemi qu'on rencontre dans la nuit.
Je ne voyais rien, moi; alors, je rejoignis les autres, et je
l'aperçus; il était effrayant et fantastique à voir, ce chien, un gros
chien noir, un chien de berger à grands poils et à tête de loup, dressé
sur ses quatre pattes, tout au bout de la longue traînée de lumière que
faisait la lanterne sur la neige. Il ne bougeait pas; il s'était tu et
il nous regardait.
Mon oncle dit: «C'est singulier, il n'avance ni ne recule. J'ai bien
envie de lui flanquer un coup de fusil.»