Je murmurai: «Cristi, c'est beau.»

L'homme leva la tête et dit: «Oui, mais quand on voit ça toute la

journée, c'est monotone.»

Donc il parlait, il causait et il s'ennuyait, mon solitaire. Je le

tenais.

Je ne restai pas longtemps ce jour-là et je m'efforçai seulement de

découvrir la couleur de sa misanthropie. Il me fit surtout l'effet d'un

être fatigué des autres, las de tout, irrémédiablement désillusionné et

dégoûté de lui-même comme du reste.

Je le quittai après une demi-heure d'entretien. Mais je revins huit

jours plus tard, et encore une fois la semaine suivante, puis toutes

les semaines; si bien qu'avant deux mois nous étions amis.

Or, un soir de la fin de mai, je jugeai le moment venu et j'emportai

des provisions pour dîner avec lui sur le mont des Serpents.

C'était un de ces soirs du Midi si odorants dans ce pays où l'on

cultive les fleurs comme le blé dans le Nord, dans ce pays où l'on

fabrique presque toutes les essences qui parfumeront la chair et

les robes des femmes, un de ces soirs où les souffles des orangers

innombrables, dont sont plantés les jardins et tous les replis des

vallons, troublent et alanguissent à faire rêver d'amour les vieillards.

Mon solitaire m'accueillit avec une joie visible; il consentit

volontiers à partager mon dîner.

Je lui fis boire un peu de vin dont il avait perdu l'habitude; il

s'anima, et se mit à parler de sa vie passée. Il avait toujours habité

Paris et vécu en garçon joyeux, me semblait-il.

Je lui demandai brusquement: «Quelle drôle d'idée vous avez eue de

venir vous percher sur ce sommet?»

Il répondit aussitôt: «Ah! c'est que j'ai reçu la plus rude secousse

que puisse recevoir un homme. Mais pourquoi vous cacher ce malheur?

Il vous fera me plaindre, peut-être! Et puis... je ne l'ai jamais dit

à personne... jamais... et je voudrais savoir... une fois... ce qu'en

pense un autre... et comment il le juge.

Né à Paris, élevé à Paris, je grandis et je vécus dans cette ville.

Mes parents m'avaient laissé quelque milliers de francs de rente,

et j'obtins, par protection, une place modeste et tranquille qui me

faisait riche, pour un garçon.

J'avais mené, dès mon adolescence, une vie de garçon. Vous savez ce

que c'est. Libre et sans famille, résolu à ne point prendre de femme

légitime, je passais tantôt trois mois avec l'une, tantôt six mois avec

l'autre, puis un an sans compagne en butinant sur la masse des filles à

prendre ou à vendre.

Cette existence médiocre, et banale si vous voulez, me convenait,

satisfaisait mes goûts naturels de changement et de badauderie. Je

vivais sur le boulevard, dans les théâtres et dans les cafés, toujours

dehors, presque sans domicile, bien que proprement logé. J'étais un de

ces milliers d'êtres qui se laissent flotter, comme des bouchons, dans

la vie; pour qui les murs de Paris sont les murs du monde, et qui n'ont

souci de rien, n'ayant de passion pour rien. J'étais ce qu'on appelle

un bon garçon, sans qualités et sans défauts. Voilà. Et je me juge

exactement.

Donc, de vingt à quarante ans, mon existence s'écoula lente et rapide,

sans aucun événement marquant. Comme elles vont vite les années

monotones de Paris où n'entre dans l'esprit aucun de ces souvenirs qui

font date, ces années longues et pressées, banales et gaies, où l'on

boit, mange et rit sans savoir pourquoi, les lèvres tendues vers tout

ce qui se goûte et tout ce qui s'embrasse, sans avoir envie de rien.

On était jeune; on est vieux sans avoir rien fait de ce que font les

autres; sans aucune attache, aucune racine, aucun lien, presque sans

amis, sans parents, sans femmes, sans enfants.

Donc, j'atteignis doucement et vivement la quarantaine; et pour fêter

cet anniversaire, je m'offris, à moi tout seul, un bon dîner dans un

grand café. J'étais un solitaire dans le monde; je jugeai plaisant de

célébrer cette date en solitaire.

Après dîner, j'hésitai sur ce que je ferais. J'eus envie d'entrer dans

un théâtre; et puis l'idée me vint d'aller en pèlerinage au quartier

Latin, où j'avais fait mon droit jadis. Je traversai donc Paris, et

j'entrai sans préméditation dans une de ces brasseries où l'on est

servi par des filles.

Celle qui prenait soin de ma table était toute jeune, jolie et rieuse.

Je lui offris une consommation qu'elle accepta tout de suite. Elle

s'assit en face de moi et me regarda de son œil exercé, sans savoir

à quel genre de mâle elle avait affaire. C'était une blonde, ou plutôt

une blondine, une fraîche, toute fraîche créature qu'on devinait rose

et potelée sous l'étoffe gonflée du corsage. Je lui dis les choses

galantes et bêtes qu'on dit toujours à ces êtres-là; et comme elle

était vraiment charmante, l'idée me vint soudain de l'emmener...

toujours pour fêter ma quarantaine. Ce ne fut ni long ni difficile.

Elle se trouvait libre... depuis quinze jours, me dit-elle... et elle

accepta d'abord de venir souper aux Halles quand son service serait

fini.

Comme je craignais qu'elle ne me faussât compagnie,--on ne sait jamais

ce qui peut arriver, ni qui peut entrer dans ces brasseries, ni le vent

qui souffle dans une tête de femme,--je demeurai là, toute la soirée, à

l'attendre.

J'étais libre aussi, moi, depuis un mois ou deux et je me demandais, en

regardant aller de table en table cette mignonne débutante de l'Amour,

si je ne ferais pas bien de passer bail avec elle pour quelque temps.

Je vous conte là une de ces vulgaires aventures quotidiennes de la vie

des hommes à Paris.

Pardonnez-moi ces détails grossiers; ceux qui n'ont pas aimé

poétiquement prennent et choisissent les femmes comme on choisit une

côtelette à la boucherie, sans s'occuper d'autre chose que de la

qualité de leur chair.

Donc, je l'emmenai chez elle,--car j'ai le respect de mes draps.

C'était un petit logis d'ouvrière, au cinquième, propre et pauvre; et

j'y passai deux heures charmantes. Elle avait, cette petite, une grâce

et une gentillesse rares.

Comme j'allais partir, je m'avançai vers la cheminée afin d'y déposer

le cadeau réglementaire, après avoir pris jour pour une seconde

entrevue avec la fillette, qui demeurait au lit, je vis vaguement

une pendule sous globe, deux vases de fleurs et deux photographies

dont l'une, très ancienne, une de ces épreuves sur verre appelées

daguerréotypes. Je me penchai, par hasard, vers ce portrait, et je

demeurai interdit, trop surpris pour comprendre... C'était le mien, le

premier de mes portraits... que j'avais fait faire autrefois, quand je

vivais en étudiant au quartier Latin.

Je le saisis brusquement pour l'examiner de plus près. Je ne me

trompais point... et j'eus envie de rire, tant la chose me parut

inattendue et drôle.

Je demandai: «Qu'est-ce que c'est que ce monsieur-là?

Elle répondit: «C'est mon père, que je n'ai pas connu. Maman me l'a

laissé en me disant de le garder, que ça me servirait peut-être un

jour...»

Elle hésita, se mit à rire, et reprit: «Je ne sais pas à quoi par

exemple. Je ne pense pas qu'il vienne me reconnaître.»

Mon cœur battait précipité comme le galop d'un cheval emporté. Je

remis l'image à plat sur la cheminée, je posai dessus, sans même savoir

ce que je faisais, deux billets de cent francs que j'avais en poche,

et je me sauvai en criant: «A bientôt... au revoir... ma chérie... au

revoir.»

J'entendis qu'elle répondait: «A mardi.» J'étais dans l'escalier obscur

que je descendis à tâtons.

Lorsque je sortis dehors, je m'aperçus qu'il pleuvait, et je partis à

grands pas, par une rue quelconque.

J'allais devant moi, affolé, éperdu, cherchant à me souvenir! Était-ce

possible?--Oui.--Je me rappelai soudain une fille qui m'avait écrit,

un mois environ après notre rupture, qu'elle était enceinte de moi.

J'avais déchiré ou brûlé la lettre, et oublié cela.--J'aurais dû

regarder la photographie de la femme sur la cheminée de la petite. Mais

l'aurais-je reconnue? C'était la photographie d'une vieille femme, me

semblait-il.

J'atteignis le quai. Je vis un banc et je m'assis. Il pleuvait. Des

gens passaient de temps en temps sous des parapluies. La vie m'apparut

odieuse et révoltante, pleine de misères, de hontes, d'infamies voulues

ou inconscientes. Ma fille!... Je venais peut-être de posséder ma

fille!... Et Paris, ce grand Paris sombre, morne, boueux, triste, noir,

avec toutes ces maisons fermées, était plein de choses pareilles,

d'adultères, d'incestes, d'enfants violés. Je me rappelai ce qu'on

disait des ponts hantés par des vicieux infâmes.

J'avais fait, sans le vouloir, sans le savoir, pis que ces êtres

ignobles. J'étais entré dans la couche de ma fille!

Je faillis me jeter à l'eau. J'étais fou! J'errai jusqu'au jour, puis

je revins chez moi pour réfléchir.

Je fis alors ce qui me parut le plus sage: je priai un notaire

d'appeler cette petite et de lui demander dans quelles conditions sa

mère lui avait remis le portrait de celui qu'elle supposait être son

père, me disant chargé de ce soin par un ami.

Le notaire exécuta mes ordres. C'est à son lit de mort que cette femme

avait désigné le père de sa fille, et devant un prêtre qu'on me nomma.

Alors, toujours au nom de cet ami inconnu, je fis remettre à cet enfant

la moitié de ma fortune, cent quarante mille francs environ, dont

elle ne peut toucher que la rente, puis je donnai ma démission de mon

emploi, et me voici.

En errant sur ce rivage, j'ai trouvé ce mont et je m'y suis arrêté...

jusques à quand... je l'ignore!

Que pensez-vous de moi... et de ce que j'ai fait?

Je répondis en lui tendant la main:

--Vous avez fait ce que vous deviez faire. Bien d'autres eussent

attaché moins d'importance à cette odieuse fatalité.

Il reprit: «Je le sais, mais, moi, j'ai failli en devenir fou. Il

paraît que j'avais l'âme sensible sans m'en être jamais douté. Et j'ai

peur de Paris, maintenant, comme les croyants doivent avoir peur de

l'enfer. J'ai reçu un coup sur la tête, voilà tout, un coup comparable

à la chute d'une tuile quand on passe dans la rue. Je vais mieux depuis

quelque temps.»

Je quittai mon solitaire. J'étais fort troublé par son récit.

Je le revis encore deux fois, puis je partis, car je ne reste jamais

dans le Midi après la fin de mai.

Quand je revins l'année suivante, l'homme n'était plus sur le mont des

Serpents; et je n'ai jamais entendu parler de lui.

Voilà l'histoire de mon ermite.

_L'Ermite_ a paru dans _le Gil-Blas_ du mardi 26 janvier 1886.

Œuvres complètes de Guy de Maupassant - volume 16 · 第 16 / 63 题