AU ROY.

Sire, depuis huict ou dix jours en çà, la Royne d'Angleterre n'a

poinct arresté en lieu de séjour, où nous ayons peu avoyr accez à

elle, et n'en y aurons jusques à mardy prochain, trentiesme de ce

moys, que nous l'yrons trouver à Wodstok, à cinquante mille d'icy, où

j'espère qu'elle acceptera agréablement Mr de Mauvissière en ma place,

ainsy que desjà il a bien cognu, par des démonstrations que mylord

trésorier luy a faictes, qu'il sera receu avecques toute faveur d'elle

et de ceulx de son conseil. Dont je juge bien que, sellon la

dilligence qu'il mect de s'instruyre et de se bien informer de toutes

choses d'icy, et pour la bonne affection qu'il monstre avoyr à vostre

service, qu'il vous en fera de très bon et très fidelle; en quoy de

tout ce que je sçay et que je cognoistray luy pouvoyr donner lumyère

en ceste charge que luy avez commise, je vous supplye très humblement,

Sire, de croire que je n'y manqueray nullement. Et après que nous

aurons parlé à la dicte Dame, nous vous ferons incontinent sçavoyr ce

que nous aurons apprins d'elle et des siens, sur les particullaritez

que nous avez commandé leur proposer.

Et vous diray cependant, Sire, que la nouvelle, qui court icy, que le

Prince de Condé est desjà entré en vostre royaulme avec ung nombre de

reystres, donne quelque chaleur à des particulliers de ce royaulme de

s'esmouvoyr; et est certain que, oultre les trois navires de ceste

princesse, que je vous ay dernièrement escript qui estoient sortis en

mer, il y en a cinq de Hacquens, de Thomas Cobhan, de Forbicher et de

quelques aultres cappitaynes de mer, qui, dans trois ou quatre jours,

doibvent sortir de ceste rivyère en équippage de guerre, et ne se

sçayt encores où s'addresse leur entreprinse; néantmoins nous en

donnons présentement advis aulx gouverneurs de dellà affin qu'ilz en

demeurent apperceus.

Il a esté faicte une secrette ceuillette de deniers par les églyses de

ce royaulme, qui monte envyron cinq mille livres esterling, c'est dix

huict mille escus, qui doibvent estre prestz en angelotz ez mains

d'ung marchant de ceste ville, le premier jour du moys prochain; et

présument aulcuns que c'est pour secourir le prince d'Orange, lequel

n'a renvoyé si malcontant le docteur Roger, naguyères envoyé d'icy

devers luy, comme l'on le publioit; ains j'ay naguyères comprins de

certains propos que le docteur fiscal de Bruxelles m'a tenus, lequel

j'ay convyé à dîner avec Mr de Mauvissière, que le dict Roger avoit

porté offre du dict prince de mettre des places de Hollande et Zélande

ez mains de ceste princesse, si elle vouloit prendre la protection du

pays, ou aultrement qu'il s'iroit getter ez mains de Vostre Majesté,

parce qu'il ne pouvoit plus supporter la guerre; mais, de tant que je

n'ay encores la certitude de ce faict, et que, s'il est vray, vous en

avez assez de certitude d'aylleurs, je ne m'en estendrai davantage.

Et adjouxteray seulement, icy, que les Angloix sont entrés en armes

dans la frontière d'Escoce, pour revencher l'injure que les Escossoys

leur avoient faicte; dont, pour accommoder cella, j'entendz que le

comte de Houtinthon, président du North d'Angleterre, et le comte de

Morthon se doibvent bientost assembler, ce que j'ay grandement suspect

pour la personne de la Royne d'Escosse; car ce sont les deux plus

viollantz ennemys qu'elle ayt en ces deux royaulmes. Me Quillegreu a

desjà veu le dict Morthon, et croy qu'il se trouvera à cest

abouchement; et m'a l'on dict qu'il praticque une nouvelle levée

d'Escossoys pour la fère passer du premier jour, en Hollande. Et sur

ce, etc.

Ce XXVIIe jour d'aoust 1575.

Correspondance diplomatique de Bertrand de Salignac de la Motte Fénélon, Tome Sixième Ambassadeur de France en Angleterre de 1568 à 1575 · 第 263 / 273 题