Sire, ayant sceu que l'admyral d'Angleterre et le gardien des cinq
portz, avec les principaulx officiers de la marine, s'estoyent
assemblés, la sepmayne passée, à Rochester, où sont les grands navyres
de ceste princesse, comme pour y ordonner d'ung armement à fère
quelque entreprinse, j'ay envoyé sçavoyr ce qui en estoit; et m'a l'on
rapporté qu'on y avoit commandé de mettre promptement huict des grands
navyres en estat pour estre prestz de sortir dans dix jours, toutes
les foys que le commandement en seroit venu; mais qu'on n'avoit
encores rien ordonné de l'advytayllement, et que seulement le dict
admiral, estant au dict lieu, avoit envoyé surprendre, en l'embouchure
de la Tamise, deux vaysseaulx, où y avoit sept ou huict gentilhommes
de bonne qualité, angloix, qui pensoient se desrober de ce pays,
lesquelz il a ramenez et sont réservez soubz quelque garde; et qu'il
s'apprestoit bien envyron vingt quatre ou vingt cinq vaysseaulx, en
demy équippage de guerre, dans ceste rivyère, par des particulliers,
qui disoyent vouloir aller, les ungs en Hespaigne, les aultres en
Portugal, et les aultres en Barbarye, pour faict de marchandise; dont
nous verrons, de jour à l'aultre, ce qui s'en fera. Il semble que, de
ceste année, il n'y a pas grande flotte pour les vins à Bourdeaulx,
parce que ceste princesse a très rigoureusement deffendu qu'on ne
puisse vendre ny achapter en Angleterre, toutz frays et subsides
payez, plus haut de dix livres d'esterling la tonne de vin, qui sont
cent livres tournoys, là où, à présent, il se vent bien au double.
Le sire Henry Sidney s'en va, du premier jour, passer en Irlande, où
l'on pense qu'il y réduyra les choses, et qu'il remettra facillement
tout le pays en l'obéyssance de ceste couronne, et le comte d'Essex
s'en retournera.
Me Quillegreu a temporisé, plus longtemps qu'on ne m'avoit dict, à
Barwic, à cause de ce désordre naguyères survenu entre les gardiens
des deux frontyères, et s'il n'en est party depuis dix jours, il y est
encores. La Royne d'Escosse se porte bien et cuydoyent aulcuns que la
Royne d'Angleterre, sa cousine, s'estant approchée à une journée et
demye d'elle, la deût voyr; mais j'entendz que seulement elle l'a
envoyée visiter. Me Henry Cobhan, en attandant, icy, sa dépesche pour
Espaigne, est tombé malade; néantmoins il espère partyr, aussytost
qu'il se portera ung peu bien, et dellibère de fère son chemin par
France.
L'on a brullé, ces jours passez, en ceste ville, aulcuns Ollandoys
pour cause d'hérésye, parce qu'ilz ne se sont voulus desdire,
soubstenans, entre aultres erreurs, qu'il n'estoit loysible aulx
Chrestiens d'exercer magistrat.
Je ne veulx pas, Sire, après tant de bonnes parolles et de bonnes
démonstrations que j'ay naguyères eues de ceste princesse et des
siens, sur la continuation de la ligue, les souspeçonner légèrement;
néantmoins ayant sceu que, de trente mille livres d'esterling, que la
dicte Dame a dernyèrement empruntés de ceulx de Londres, en ayant
receu contant vingt mille, et icelles ordonnées pour la guerre
d'Irlande, je crains que des aultres dix mille, lesquelz elle a envoyé
remettre en Hambourg, que, si elles ne sont distribuées aulx
pensionnayres qu'elle a en Allemaigne, ou bien employées en l'acquit
de quelque vieulx partis qu'elle doibt encores par dellà, qu'elles ne
soyent convertyes à fère une levée de reytres en faveur des eslevez de
vostre royaulme; et que ceste somme soit celle partye de deniers qu'on
dict qu'elle est obligée de contribuer en la ligue des princes
protestantz pour la deffance de leur religyon, sellon qu'on m'a assuré
qu'il est convenu, par articles exprès, avec les dictz princes
protestantz que, toutes les foys et pour aultant de vingt mille escus
qu'on leur pourra fère fournir en deniers contantz, ilz seront tenus,
dans certains jours après, de fère marcher autant de troys mille
reytres ou en France ou en Flandres, là où le besoing en sera cognu
plus grand; dont Vostre Majesté pourra, par quelqu'ung de ses
serviteurs en Allemaigne, fère observer cella.
Je ne puis vériffyer que Mr de Méru ayt emporté plus grande somme de
ceste court que les douze centz angelotz que cette princesse luy a
donnez; et encores m'a l'on dict que le présent, à la fin, a esté
restreinct à six centz angelotz.
Je parachevoys cest article quand la dépesche de Vostre Majesté, du
XXIXe du passé, est arryvée, de laquelle j'uzeray en la façon qu'il
vous plaist me le commander, la première foys que j'iray retrouver
ceste princesse; et incontinent après, je vous manderay ce qu'elle
m'y aura respondu. Sur ce, etc. Ce XIIIe jour d'aoust 1575.