AU ROY.

Sire, parce que j'attandz encores une responce de ceste princesse et

des seigneurs de son conseil sur ce que j'ay dernyèrement négocyé avec

elle et avec eulx, je remettray, jusques à mes premières, affin de

fère de tout ung, de vous mander les principaulx poinctz des choses

que je leur ay débatues, et de celles que, par aulcunes conjectures et

de leurs parolles, je puis avoyr comprinses; lesquelles je mettray

peyne, entre cy et là, d'approfondir davantage, affin de les vous

escripre plus fondées, pour pouvoir mieulx asseoyr vostre bon

jugement. Et vous diray cepandant, Sire, que Mr de Méru est retourné

trouver la dicte Dame et iceulx du conseil, le lendemain que j'en ay

esté party, sur l'occasion, à mon advis, d'ung qui est freschement

arryvé de Basle, qu'on dict estre le mèdecin du Prince de Condé.

J'espère qu'il ne m'y aura, quand il s'en sera bien essayé, guyères

peu altérer les choses; ny les aultres poursuivantz qui ont esté

depuis luy; et ce que je sentz qu'il a plus advancé, icy, est que, par

lettres de banque, et par le crédict qu'on luy donne de France et

d'Allemaigne, et encores de Flandres, aulx marchandz de Londres, il

pourra, avec la faveur d'aulcuns de ce dict conseil, trouver jusques à

neuf ou dix mille livres d'esterling, qui est envyron trente mille

escuz, à prester avec bon intérest. Et je sçay qu'il y a desjà dix

mille angelotz, en espèces, devers certains personnages de ceste

ville, que je crains y estre mis à cest effect; mais il n'y a ordre de

l'empescher, car la chose va fort secrette et entre personnages de

telle authorité et de tel commerce qu'elles peuvent facillement

coulorer et couvrir plus grand chose que cella. J'entendz que ceulx de

la Rochelle ont aussy faict quelque contract de sel avec ceulx de

Hembourg, pour quarante mille escuz, qui doibvent estre fournis en

Allemaigne; et disent les ministres que le Prince de Condé arrivera

sans doubte, sinon qu'il soit pourveu de plus amples seuretez, et pour

plus longtemps, aulx eslevez, que les responces de Vostre Majesté ne

leur en donnent; et qu'à ce seul poinct tient toute la difficulté de

la paix.

Le sire Philippes Sidney, nepveu et hérityer du comte de Lestre, est

revenu, ces jours cy, d'Allemaigne, où il a demeuré envyron deux ans,

en la court de l'Empereur, et aylleurs, pour voyr le pays; et a

apporté lettres de créance d'aulcuns princes protestantz à ceste

princesse. Elle est sur le poinct de redépescher le secrettère Wilx

par dellà; et seroit bon que Vostre Majesté fît observer par

quelqu'ung, à Strasbourg, le Sr Sturmius; car il est à présent agent

de ceste princesse en Allemaigne, depuis la mort du docteur Mont, qui

se tenoit à Francfort: et dict on que le dict Sturmius est bien savant

aulx lettres, mais qu'il est homme simple et peu entendu en affères

d'estat, et que, près de luy, se pourroit descouvrir la pluspart de

leurs dellibérations.

Le prince d'Orange est merveilleusement venu suspect aux Angloix

depuis la nouvelle de son mariage avec madame de Jouare, et mesmes

qu'il estoit desjà en quelque discord avec eulx sur ce qu'ilz

l'avoyent sommé de leur laysser la navygation et le commerce libres en

Anvers, non seulement des marchandises de ce royaulme et aultres à

eulx appartenantz, mais de celles qu'ilz prendroyent, à conduyre, des

Hespaignolz et Portugoys et des aultres qu'ilz voudroyent colorer et

advouer pour ligues. A quoy le dict prince, nonobstant leurs bravades

et menasses, n'a voulu condescendre, sinon seulement pour les

marchandises proprement appartenant à iceulx Angloix et pour celles

des marchandz advanturiers de Londres; dont y a desjà des lettres de

marque expédiées sur quelque occasion contre ceulx de Fleximgues. Et

par ce, aussy, que le dict sieur prince ne reçoit plus si volontiers

comme il souloit les soldatz angloix à sa soulde, il s'en appreste ung

nombre avec leurs cappitaynes pour aller au service du grand

commandeur de Castille contre luy. Vray est qu'à ce que j'entendz,

l'on propose d'envoyer bientost ung personnage de qualité de ceste

court vers le dict prince, en Ollande, pour accommoder toutz ces

différandz avecques luy.

Le voïage de Me Quillegreu en Escosse sembloit estre non seulement

différé mais interrompu du tout jusques à ce que, depuis deux jours,

l'on l'a contremandé en haste à la court, pour le dépescher par dellà,

et pour mener avecques luy certain aultre personnage, qu'on nomme Me

Davidson, qu'on estyme qui demeurera résidant près du comte de

Morthon; ce qui monstre qu'il y doibt avoyr quelque nouveaulté

suscitée au dict comte, ou qu'on commence de l'avoyr suspect. Et sur

ce, etc.

Ce XVIIe jour de juing 1575.

Correspondance diplomatique de Bertrand de Salignac de la Motte Fénélon, Tome Sixième Ambassadeur de France en Angleterre de 1568 à 1575 · 第 234 / 273 题