AU ROY.

Sire, il a esté, à ce coup, bien difficile de résister à l'effort

qu'avec les dépesches d'Allemaigne et de Basle, et l'instante

sollicitation d'aulcuns, qui sont icy, l'on a faict à ceste princesse,

pour la cuyder tirer au contrayre party de voz présentz affères; et me

suys trouvé assez empesché comme y remédier, parce que je n'avoys de

quoy luy aller ouvrir aulcun propos, qui vînt de vostre part, pour

m'achemyner à ceulx qu'il y failloit oposer. Néantmoins il a pleu à

Dieu ne me deffaillyr en cest endroict par la bonne inclination que

la dicte Dame a de vous garder la paix, et de ne rompre d'amityé

avecques vous. J'entendz qu'elle a pryé aulcuns de ses plus expéciaulx

conseillers d'adviser des expédientz honnestes comme la descharger

elle, et se descharger à eulx, de ces tant grandes importunitez; et

que, en quelle sorte que les choses puissent aller pour ceulx qui

recherchent de la faveur et du secours de son royaulme, elle ne

vouloit estre meslée avec eulx en rien qui luy peût susciter de

l'altération avec Vostre Majesté ny avec le Roy d'Espaigne, jusques à

ce qu'elle vît mieulx comme, l'ung et l'autre, vous déporteriez vers

elle. Sur cella, l'on n'a pas ozé la presser davantage de l'armement

de ses navyres, lesquelz demeurent en ung demy appareil; et si, s'est

contantée, quand à l'emprunt de deux centz mil escuz, que ceulx de

Londres luy en ayent presté contant, pour ung an, soixante six mille,

affin de les employer en sa guerre d'Irlande.

Les négociations de Flandres ne s'advancent guyères, parce que le

docteur de Bruxelles est ung peu malade; et ceulx cy ne veulent

procéder à la publication contre les fuitifz des Pays Bas que le plus

tard qu'ilz pourront. Néantmoins aulcuns des principaulx de ceste

court monstrent de prendre bien à cueur que les choses demeurent

imparfaictes avec le Roy d'Espaigne.

L'examen se poursuyt vifvement et sans intermission contre ceulx qu'on

a mis dans la Tour par souspeçon de la Royne d'Escosse. L'on m'a dict

qu'on ne tire encores que choses légères et de peu de moment de leur

audition; néantmoins l'on est à dellibérer, dans ce conseil, si la

dicte Dame sera eschangée des mains du comte de Cherosbery, ou bien si

l'on luy ordonnera à luy de la fère observer de plus près qu'il n'a

faict jusques icy. Je ne sçay où en ira encores la résolution, tant y

a que je incisteray, aultant qu'il me sera possible, qu'elle aille

tousjours au mieulx.

Les choses d'Escosse se maintiennent encores assez paysibles, et a

esté tenu à Lislebourg une forme d'Estatz, où les principaulx de la

noblesse ont convenu, et s'en sont retournez assez contantz; et mesmes

le comte d'Arguil a satisfaict, en présence des Estatz, aux bagues de

la couronne, que le comte de Morthon demandoit à sa femme et en a

emporté son acquict. Il n'y a esté, à ce que j'entendz, rien dict,

faict, ny ordonné, au préjudice de vostre alliance; et Quillegreu, ny

nul aultre, pour la part d'Angleterre, n'y a assisté. Il semble que,

d'icy à quelques moys, l'on se doibt, de rechef, assembler au dict

Lislebourg pour adviser s'il sera bon que le jeune Prince commance de

prendre estat, et qu'il sorte d'Esterling, pour se monstrer au peuple,

et qu'il aylle se promener par le pays; en quoy ne se sçayt encores

comme l'on en dellibèrera, ny si l'on y peysera bien toutes les

circonstances et inconvénientz qui en pourroient advenir.

J'attandz avec grand desir mon successeur, et attandz avec très grande

dévotion de voz nouvelles, s'esbahyssant ceste princesse que, depuis

le retour de Mr de La Chastre, il ne m'est arryvé ung seul mot de

vostre part pour luy dire. Sur ce, etc. Ce XVIIIe jour de may 1575.

Correspondance diplomatique de Bertrand de Salignac de la Motte Fénélon, Tome Sixième Ambassadeur de France en Angleterre de 1568 à 1575 · 第 222 / 273 题