AU ROY.

Sire, à l'occasion du retour du Sr de Vassal et de la dépesche qu'il

m'a apportée, de Vostre Majesté, du XIIIe de ce moys, j'ay estimé

qu'il estoit expédient d'informer ung peu mieulx ceste princesse et

les siens de voz nouvelles et de l'estat des choses de dellà, qu'il ne

sembloit que leur ambassadeur les leur eût ainsy proprement escript

comme elles sont: car ilz tenoient entre eulx que le traicté de

paciffication en vostre royaulme ne prenoit aulcun bon commancement;

et que Mr de Beauvoys La Nocle, qui estoit venu, jusques bien près de

Paris, pour vous apporter les articles de la demande des eslevez,

ayant eu advertissement qu'on luy vouloit fère ung très maulvais

tour, s'en estoit fouy en la plus grande haste qu'il avoit peu, et

qu'encor qu'on s'efforçât de traicter avec les aultres depputez, et

que l'on en corrompît quelques ungs, que néantmoins tout ce qu'ilz

feroient n'auroit point d'aucthorité, et qu'il estoit tout apparant

que, sans la liberté des deux mareschaulx et sans le consantement des

aultres troys frères de Montmorency, l'accord ne succèderoit jamays;

que cepandant la guerre continuoit tousjours, et qu'en la Guyenne au

comte Martinengue avoit esté deffaictes quatre ou cinq compagnies

d'arquebuziers, et luy contrainct se saulver dans ung prochain fort;

et que Vous, Sire, sentiez plus et estiez beaucoup plus fasché que Mr

de Turène eût prins les armes que de tout ce que Mr de Dampville, son

oncle, avoit faict jusques icy; et que ceulx de la Rochelle avoient

gaigné une victoyre sur mer contre les Bretons; que Vostre Majesté se

trouvoit en une extrême nécessité d'argent, et que mesme la Royne

Veufve, par faulte que ne luy en pouviez bailler, demeuroit d'aller

voyr sa fille jusques à Bloys, avec d'aultres particullaritez qui

n'estoient à l'advantage de voz affères.

A quoy, par le contenu de ce qu'il vous avoit pleu m'escripre, et de

ce que le dict Sr de Vassal m'avoit rapporté de parolle, il y a esté

satisfaict le mieulx que j'ay peu, de sorte que chascung demeure

maintenant plus capable de la vérité. Et ne sentz poinct, Sire, que

cella ayt faict, ny soit pour fère encores de mutation icy; ains

j'espère que, venant bientost, icy, l'acte de vostre sèrement et de

vostre plus ample confirmation du traicté de ligue, et la lettre de

déclaration que ceste princesse attand de vostre main, qu'elle

persévèrera plus constante que jamays vers Vostre Majesté, se

commançant desjà bien à cognoistre que l'emprunct des deniers et

l'apprest qu'elle a commandé de fère, ainsy que par ma précédante je

le vous ay escript, est principallement destiné pour l'Irlande.

J'ay, ces jours passez, pryé le docteur fiscal de Bruxelles à dîner en

mon logis, et l'ay honnoré comme ambassadeur d'Espaigne. Néantmoins il

m'a dict que ceste princesse, avec beaucoup de faveur, l'avoit bien

receu, non à dire vray pour ambassadeur, mais pour agent, sur les

lettres qu'il luy avoit apportées du Roy, son Mestre, par lesquelles

il promettoit d'observer et tenir ce que desjà avoit esté, et seroit,

après, négocyé par luy; et que, en attandant la détermination que le

dict Roy, son Mestre, et elle prendroient sur la mutuelle résidence

des ambassadeurs de l'ung auprès de l'autre (et qu'en cas qu'ilz s'en

accordassent que seroit luy ou bien don Bernardin de Mendossa qui

seroit ordonné en ceste place), il continueroit de mettre à effect les

aultres bons accords, qui estoyent desjà comme arrestez entre ces deux

pays pour leurs commerces et entrecours. Et en devisant avec luy, il

m'a discouru ce qui s'estoit passé jusques icy au traicté de la paix

de Flandres, et que, encor que les depputez se fussent retirez, et que

le comte de Sualsembourg s'en fût retourné vers l'Empereur, ce

n'estoit que pour en venir tant mieulx à une bonne conclusion; et que,

ce matin mesmes, il venoit de recepvoyr des lettres de dellà qui le

mettoient hors de tout doubte que la dicte paix ne deût bientost et

bien heureusement succéder, parce qu'on l'advertissoit qu'ung bien

honneste moyen de seureté avoit esté mis en avant, lequel le Roy

Catholicque ne refuzeroit nullement de bayller; et que le prince

d'Orange et les eslevez s'en tiendroient pour bien contantz. Et sur

ce, etc.

Ce XXVIe jour d'apvril 1575.

Correspondance diplomatique de Bertrand de Salignac de la Motte Fénélon, Tome Sixième Ambassadeur de France en Angleterre de 1568 à 1575 · 第 214 / 273 题