Sire, je n'apperçoy encores, pour aulcun semblant de ceste princesse,
qu'elle vueille, en l'endroict de Vostre Majesté, ny du présent estat
de voz affères, suyvre aultre dellibération que celle bonne qu'elle
nous a déclarée, quand Mr de La Chastre estoit icy. Et, bien que
ceulx, à qui cella ne peut playre, n'obmettent aulcune dilligence pour
l'en cuyder divertyr, si espérè je qu'avec les gracieulx termes, dont
Vostre Majesté et la Royne, vostre mère, aurez desjà gratiffié à son
ambassadeur les honnorables démonstrations qu'elle a uzé en la
confirmation de la ligue, nous pourrons fère qu'elle se tiendra assez
ferme contre les menées et instigations des poursuyvans; en quoy je ne
faudray, à la première dépesche qui me viendra de Vostre Majesté, de
l'aller encores, de plus en plus, confirmer en son bon propos. Il
m'est bien venu, Sire, d'ung mesmes lieu, et en une mesme heure, deux
et troys advis pour me fère assés doubter d'elle: l'ung est, qu'après
une assemblée de son conseil, à laquelle ont concouru les ministres et
aulcuns des plus apparantz suppostz de ceulx de la nouvelle religyon,
la dicte Dame a soubdain mis sus ung emprunt de soixante mille livres
esterlin, la moytié sur ceste ville de Londres, un sixiesme sur le
clergé et les aultres deux sixiesmes sur le commun du royaulme; qui
sont deux centz mille escus en tout à estre payez, le plus tost que
fère se pourra, par ses lettres qu'ilz appellent _Privez Selz_,
lesquelz l'on dépesche en grand dilligence. Et l'autre advis porte
que, en mesme temps, Mr de Méru a eu à dire à quelque personnage de
ceste court, que, ayant chascung de ses deux frères bien pourveu, là
où ilz sont, à leur faict, et que n'ayant luy moins heureusement
négocié, icy, de sa part, il dellibéroit de s'en retourner, à ceste
heure, en Allemaigne, puisque Mr de Turenne s'estoit desjà déclaré,
affin de haster Mr le Prince de Condé aulx entreprinses qu'il a entre
mains. Et le troysiesme advis est qu'on poursuyt, en ceste court, plus
chaudement qu'on n'a encores faict, une description de cappitaynes et
de soldatz, et ung apprest de navyres de guerre; ce que aulcuns
veulent interpréter que tout cella se faict en faveur des eslevez de
vostre royaulme.
De quoy, pour l'instabilité des Angloix et l'extrême passion qu'ilz
ont à leur religyon, et la peur qui les tient tousjours, de laquelle
ilz ne se peuvent jamays deffère, du faict de la Royne d'Escosse, je
ne me veulx trop persuader qu'il n'eu puisse estre quelque chose. Mais
je mezure bien aussy que tout cest appareil n'excède de guyères ce qui
faict besoing à la dicte Dame pour son entreprinse d'Irlande, à
laquelle elle est comme engagée, et faut qu'elle y pourvoye
promptement pour ne rien perdre de la sayson de l'esté; car les
aultres troys saysons de l'an sont inutiles à la guerre de delà. Et
puis je veulx présumer qu'elle ne voudra si tost aller contre ce
qu'elle vient tout freschement de vous promettre par la susdite
confirmation de la ligue. Et, au pis aller, il faudra avoyr l'œil
bien ouvert sur ce qu'elle entreprendra, affin que rien ne s'en puisse
addresser contre Vostre Majesté que n'en soyez auparavant apperceu.
Et, pour le présent, je vous, diray, Sire, qu'il y a, à la vérité,
deux navyres, de la dicte Dame dehors, lesquelz sont allez convoyer la
flotte de Hembourg, et il s'en appreste quatre aultres, et puis il en
doibt sortir promptement six des particulliers. Et j'entends que, en
Ollande, l'on prépare à furie d'en mettre quelque nombre dehors; en
quoy je crains bien que l'ambassadeur d'Angleterre, par le courrier
qui est arryvé, icy, le XVIe de ce moys, ayt escript que Vostre
Majesté a une secrette dellibération d'aller promptement assiéger par
mer et par terre la Rochelle, et qu'il ayt donné une grande allarme de
l'armement de Bretaigne. Dont, à toutes advantures, il sera bon, Sire,
que faciez promptement advertyr voz cappitaynes, qui sont sur mer, et
pareillement les gouverneurs, du long de la coste de deçà, qu'ilz se
donnent garde de ces deux appareils de Ollande et d'icy.
L'on m'a dict aussy que la dicte Dame a eu des lettres d'ung sien
serviteur secret, qui est en Escosse, lequel la mect en peyne des
choses de dellà comme si la part françoyse y estoit plus relevée que
jamays, et que le comte de Morthon soit pour s'y laysser ramener; ce
que j'estime luy avoyr esté escript à poste par la praticque d'aulcuns
d'auprès d'elle. Tant y a qu'elle a faict une prompte dépesche à
Barwyc, par laquelle elle mande qu'on en examine bien le faict, affin
d'envoyer, puis après, Me Quillegreu par dellà, s'il est cognu qu'il
en soit besoing.
L'ung des principaulx entreméteurs de la paix des Pays Bas a escript à
ung sien amy, en ceste ville, et j'ay veu la lettre, que, encor que
les choses semblent estre accrochées à des difficultez non petites,
et mesmement au poinct de la religyon, et à la tenue des Estatz, et à
fère sortyr les estrangers hors du pays, si voyoit il néantmoins qu'on
en viendroit, à la fin, en accord. Et semble bien à ceulx cy que la
nouvelle qu'ilz ont: comme l'Empereur s'en va conclurre le mariage du
roy de Hongrye, son filz ayné, avec la fille du duc de Saxe,
facilitera davantage le dict accord, et baillera ung grand moyen au
dict roy de Hongrye de parvenir à l'élection du roy des Romains. Et
sur ce, etc. Ce XXe jour d'apvril 1575.