Sire, je viens de dire à la Royne d'Angleterre que, quand il n'y eût
eu aultre argument que celluy de l'obligation, que je luy avoys, de
m'avoyr rendu si heureux qu'avant la fin de ma charge elle eût faict
réuscyr très honnorable et pleyne de contantement la première légation
que Vostre Majesté luy avoit envoyée, qu'encores n'avoys je, pour ce
regard, voullu fallir de luy en venir très humblement bayser les
mains, et la remercyer, d'abondant, de ce qu'elle avoit donné à Mr de
La Chastre, et aulx gentilshommes françoys de sa compagnye, de quoy
rapporter à Vostre Majesté que, en nulle aultre part du monde, ilz
eussent peu estre mieulx veus ny plus caressez qu'ilz avoyent esté,
icy, ny recepvoir tant d'honnestes gracieusetez qu'ilz avoient faict
d'elle, comme d'une des plus vertueuses et courtoises princesses que
le monde ayt, ny, possible, aura de longtemps; et que toutz ensemble
avions loué Dieu du prompt et franc desir dont elle avoit très
volontiers, et de bon cœur, accepté Vostre Majesté en la continuation
de la ligue, que le feu Roy, vostre frère, avoit avec elle; et que le
dict Sr de La Chastre la pryoit bien de croyre qu'il n'avoit layssé
tomber ung seul mot de tant d'honnestes propos qu'elle nous avoit
tenus de Vostre Majesté et de la Royne, vostre mère, et de toutz ceulx
de vostre couronne, ny de toutes les responces qu'elle nous avoit
faicte, ny des honnorables signiffications d'amityé qu'elle nous avoit
monstré vous porter, ny encores des aultres tant habondantes et
vrayement royalles faveurs que, pour l'honneur de vous, elle luy avoit
faictes, et à luy et à sa compagnye, qu'il n'eût soigneusement
recueilly le tout pour en pouvoir donner bon compte à Vostre Majesté;
et qu'il desiroit que quelque chose de ce qu'il avoit de plus cher au
monde, ou mesmes une partye de soy mesmes, se peût convertyr en
mercyement qui se trouvât digne de l'obligation qu'elle avoit gaignée
sur luy, et aulmoins luy layssoit il par deçà une très dévote
affection de luy fère, après Vostre Majesté et ce qu'il debvoit à
vostre couronne, plus de service qu'à nul prince ny princesse de la
Chrestienté;
Et que les aultres gentilhommes françoys, en leur disant adieu,
m'avoient prié, toutz d'une voix, que, en leur nom, je luy voulusse
aussy bayser ses royalles mains; et qu'ilz réputeroyent à grand heur
que, quelques jours, avec le bon congé de Vostre Majesté, ilz peussent
estre employez en chose qui fût pour l'honneur et service d'elle; car
ilz n'y espargneroyent ny leurs vies ny leurs personnes; et que, en
expécial, Mr de Beauvoys luy rendoit très humbles grâces de ce qu'elle
avoit deigné privément l'enquérir de plusieurs particullaritez de
Vostre Majesté et fort famylièrement l'en entretenir; et que celle
grande faveur, dont une si excellente princesse l'avoit voulu fère
digne, luy avoit réaulcé le cueur, pour espérer d'estre quelque chose
de meilleur à l'advenir qu'il ne s'estoit encores jamays ozé
promettre; et qu'il avoit faict un registre, en soy mesmes, de toutes
les vertueuses parolles et honnestes démonstrations de la dicte Dame,
et singullièrement de celle très expresse commission qu'elle luy avoit
donné pour ne faillir d'en entretenir, bien au long et à loysir,
Vostre Majesté.
Lesquelz propos je vous promectz, Sire, que la dicte Dame a eu
souveraynement agréables, et, nonobstant la dilligence d'aulcuns, qui
s'estoient cependant efforcez d'attiédyr nostre précédante
négociation, elle, d'une démonstration de playsir et de contantement,
plus que ordinayre, m'a respondu que, quoyqu'on luy eût voulu dire,
ny persuader de Vostre Majesté, elle avoit trouvé que, sur le voïage
de Mr de La Chastre, aussy bien qu'en aultres choses, j'estoys plus
véritable que ceulx qui en avoyent mal rapporté, et qu'elle ne se
souvenoit d'estre jamays demeurée plus pleynement satisfaicte de nulle
autre négociation qu'elle eût faict en sa vye, que de ceste cy; et que
pourtant, si j'avoys jamays rien faict à sa pryère, que je voulusse, à
ce coup, avec plus d'expression que jamays, infinyement remercyer
Vostre Majesté de sa part, pour l'effect de ceste ambassade, laquelle
vous luy aviez faicte fère en termes si honnorables qu'elle ne le
sçauroit desirer davantage; et qui estoyent très signifficatifs de la
droicte amityé que luy portés; et puis il sembloit que eussiez choysy
l'ambassadeur, garny de toutes les qualitez dignes et propres pour
l'honnorer beaucoup à elle et donner grand contantement à toutz les
siens, et qu'elle avoit desjà envoyé à son ambassadeur par dellà ung
pouvoir pour assister à vostre sèrement et requérir une plus ample
confirmation; jouxte le XXXIXe article du traité, et la lettre de
vostre main, affin de donner perfection à cest affère, duquel, si elle
voyoit que les choses se continuassent sellon ce bon commancement,
elle vous promettoit bien que vous auriez en elle une très loyalle et
perpétuelle confédérée pour tout le temps de sa vye.
Sur quoy, Sire, je supplye très humblement Vostre Majesté de satisfère
premièrement aulx deux premiers poinctz: du sèrement et confirmation,
et en fère dellivrer l'acte au dict sieur ambassadeur; mais, quand au
troysiesme, de la lettre de vostre main, il vous plerra me l'envoyer
pour la dellivrer à la dicte Dame, affin d'avoyr argument de parler
bien à elle et de tirer d'elle une bien expresse déclaration là
dessus.
J'entendz que la dellibération d'envoyer en Espaigne, et pareillement
de dépescher en Escosse, demeurent en quelque suspens jusques après
les prochaynes nouvelles qui viendront de France, après le retour de
Mr de La Chastre. Cependant j'ay communicqué à la dicte Dame une
lettre, que Mr de Boyllé m'a escripte, du XIIe de mars, touchant
l'apprest que font ceulx de St Malo pour se revencher contre ceulx de
la Rochelle; de quoy elle m'a dict qu'elle ne pourroit désormays
prendre meffiance d'aulcun appareil qui se fît en vostre royaulme, et
que les injures et larrecins, que font ces réformez, méritoient, à bon
escient, qu'on les aille bien réprimer.
Il est survenu en Irlande une grande altération entre le comte d'Essex
et Me Finguillien, présidant au dict pays, pour rayson de quoy l'ung
et l'aultre ont dépesché en ceste court; et le conseil s'en est
assemblé, par troys foys, devant la dicte Dame, laquelle, nonobstant
qu'elle porte grand faveur au dict d'Essex, qui a espousé une sienne
fort proche parante, si entendz je qu'elle ne l'a voulu supporter, et
m'a l'on dict qu'il est révoqué de sa charge. Et sur ce, etc. Ce XVe
jour d'apvril 1575.
J'entendz que Mr le trésorier de l'espargne me veut roigner la
moictyé du présent quartier, où nous sommes, de l'estat
d'ambassadeur, bien que méshuy je ne pourray arryver vers
Vostre Majesté, non que me conduyre en ma mayzon, que ne
soyons à la fin du dict quartier. Dont vous supplye très
humblement, Sire, luy commander de ne m'y fère de diminution,
car le tout me faict bien besoing pour sortir d'icy.