AU ROY.

Sire, il n'eût esté bien à propos que Mr de La Chastre fût passé la

mer plus tost qu'il a faict, car il eût trouvé, ici, des difficultez

non petites, lesquelles je n'avoys peu encores vaincre, et de la

froideur que je ne pouvoys encores reschauffer; qui eussent, par

advanture, desrogé assez à sa réception, et, possible, empesché le

meilleur effect de son voyage. Dont je loue Dieu qu'il m'a enfin esté

plus octroyé pour luy que je n'eusse ozé demander, car ayant la Royne

commandé au frère de milord Coban et aultres gentilshommes anglois de

l'aller quérir jusques à Callays, pour le passer deçà, elle l'a depuis

faict fort honnorablement recepvoyr à Douvre et à Conturbery, et

partout où il a passé, avec le concours de beaucoup de noblesse du

pays; et a envoyé le jeune Houdson, son parant, le rencontrer à une

journée d'icy, et ses propres barges le prendre à Gravesines pour le

porter en ceste ville, où la réception luy a esté faicte encores plus

grande et plus honnorable qu'aylleurs. Et luy, avec toute sa troupe, y

sont bien logez et fort bien traictez aulx dépens de la dicte Dame, et

visitez souvant par les seigneurs et gentilshommes de ceste court,

lesquelz nous ont déjà conduictz une foys, avec ordre et cérymonie,

vers elle; et elle, avec ordre et magnifficence, l'a fort

favorablement receu, et luy a donné une bien bénigne audience, en

laquelle elle a monstré qu'elle avoit la légation, et celluy qui la

luy portoit, fort agréable. Qui vous puis aussy très certaynement

assurer, Sire, que luy, de son costé a commancé, et qu'il poursuyt de

l'accomplyr avec beaucoup d'honneur et de dignité, et avec tant de

bonne façon qu'il ne s'y peut desirer rien de mieulx, et faict

comporter bien modestement sa troupe, de sorte que toute ceste court

en demeure bien édiffyée. Dont j'espère qu'avec beaucoup de sa

réputation il rapportera beaucoup de contantement de son voïage à

Vostre Majesté; et ne me reste qu'un seul escrupulle, c'est la

traverse que nous pourra donner l'ambassadeur du Roy d'Espagne, lequel

en dilligence est arryvé icy dans bien peu d'heures après que Mr de

La Chastre a esté descendu; mais nous n'obmettrons ung seul poinct du

soing et dilligence que debvons à vostre service, ainsy que par luy

mesmes qui pourra, dans quatre ou cinq jours, s'expédyer d'icy, aurez

l'entière relation du tout. Et sur ce, etc. Ce XXXIe jour de mars

1575.

Correspondance diplomatique de Bertrand de Salignac de la Motte Fénélon, Tome Sixième Ambassadeur de France en Angleterre de 1568 à 1575 · 第 206 / 273 题