AU ROY.

Sire, les deux vaysseaulx de Douvre, que la Royne d'Angleterre avait

faict ordonner pour Mr de La Chastre, ne fallirent de se rendre à

Bouloigne, le XVIe de ce moys, pour le passer deçà, mais il jugea

qu'ilz n'estoient suffisans ny assez bien équippés pour le saulver

devant les pirates qui l'attandoyent pour le piller: dont il renvoya,

le lendemain, ung sien gentilhomme, icy, pour obtenir d'aultres

vaysseaulx mieulx armez et plus fortz, ou bien quelque meilleur ordre

de ceste princesse pour assurer son passage. Sur quoy j'envoyay tout

aussytost fère ung mot de remonstrance là dessus à la dicte Dame, et

elle, sur l'heure mesmes, manda à milord Cobhan qu'il ne fallît de

dépescher son frère, ou quelque aultre gentilhomme de bonne qualité,

dellà la mer, avec les meilleurs vaysseaulx et les mieulx équippez

qui, en ceste grande haste, se pourroient trouver, affin de conduyre,

seurement et sans danger, le dict Sr de La Chastre et sa compagnye par

deçà: ce qui a esté incontinent exécuté. Et j'estime que, de présent,

toute la troupe ayt passé, et que, au plus tard, ilz arriveront demain

en ceste ville, où la dicte Dame s'en vient aussy avec toute sa court

pour y solenniser ces Pasques: ce qui fera que le dict Sr de La

Chastre aura le moyen d'accomplir plus commodément et plus tost sa

commission; et j'espère qu'il vous rapportera tout contantement.

J'ay tant faict que le filz de milord de Sethon, qui est icy, lequel

n'est pas l'ayné, comme on me l'avoit dict, ains est le segond, m'est

venu trouver fort secrettement et de nuict, affin d'éviter souspeçon;

et m'a assuré que son père et les principaulx seigneurs, et mesmes la

pluspart de la noblesse d'Escosse, persévèreront constamment vers

l'alliance de Vostre Majesté et en l'affection de bons subjectz vers

la Royne, leur Mestresse, mais qu'ilz gardent ceste bonne volonté

cachée dans leurs cueurs, pour ne l'ozer manifester que au besoing, et

lorsqu'ilz verront que les choses seront en estat que, sans danger,

ils se pourront déclarer; et que de sa part, il n'estoit venu, icy,

sinon pour n'avoyr peu obtenir du comte de Morthon qu'il s'en peût

retourner en France, et m'a donné parolle de gentilhomme qu'il vous

demeurera tousjours très dévot serviteur. Milord de St Jehan,

escossoys, lequel est depuis ung an en ceste ville, m'a faict aussy

secrettement remonstrer que, ayant trop plus agréable, pour la malice

du temps, d'estre hors de son pays que d'y habiter, et luy manquantz,

par la mort et par l'absence des deux Roynes, ses Mestresses, les

moyens qu'elles luy avoient donné en leur faysant service, il estoit

maintenant en sa viellesse contrainct de chercher nouveau mestre et

nouvelle protection; et que, pour la dévotion qu'il avoit tousjours

eue en vostre couronne, et les faveurs et grâces que luy et sa nation

en avoyent receu par le passé, il ne vouloit fallyr d'offrir sa bonne

volonté et son fidelle service à Vostre Majesté, réputant à plus

d'honneur la moindre faveur qu'il pourra recepvoir d'ung si grand Roy

que tout aultre bien que nul autre prince luy pourroit fère; en quoy

j'entendz qu'il desireroit estre advoué pour vostre domestique

serviteur, gentilhomme de vostre chambre, ce qui semble bien, Sire,

qu'il est personnage pour mériter que daignez le gratiffyer de cella.

Et sur ce, etc.

Ce XXIVe jour de mars 1575.

Ceulx de voz subjectz de la nouvelle religyon, qui vivent

paysiblement icy, me viennent, tout maintenant, de prier que

je rende très humbles grâces à Vostre Majesté pour les lettres

qu'il vous a pleu escripre en leur faveur à vostre court du

parlement de Roan; mais que, de tant que leurs parantz et

procureurs, qu'ilz ont sur les lieux, leur ont mandé que la

dicte court n'y veut avoyr esgard, parce que ne sont que

lettres closes, qu'ilz supplyent très humblement Vostre

Majesté de vouloir, par nouvelles lettres patantes, confirmer

la première déclaration et octroy, qu'il vous a pleu leur

fère, de ne poinct saysir leurs biens, en se déportant

loyaulment vers vostre service. Sur quoy je vous supplye très

humblement, Sire, de les fère jouyr de l'effaict de vostre

promesse, sellon que ceulx, à qui j'ay donné mes certificatz,

ont bon tesmoignage qu'ilz n'ont attempté ny attemptent par

armes, par praticques ny par contribution, chose aulcune

contre l'obéyssance et fidellité qu'ilz vous doibvent.

Correspondance diplomatique de Bertrand de Salignac de la Motte Fénélon, Tome Sixième Ambassadeur de France en Angleterre de 1568 à 1575 · 第 204 / 273 题