AU ROY.

Sire, j'ay pourveu le mieulx qu'il m'a esté possible à ce que le

réfroydissement, où l'on avoit voulu mettre ceste princesse et ceulx

de son conseil vers la venue de Mr de La Chastre, n'ayt poinct duré,

et m'a l'on desjà promis que le dict sieur sera bien et favorablement

receu. Je l'attandz à demain ou après demain, car il y a desjà six

jours que je luy ay redépesché son homme, avec l'ordonnance de prendre

deux vaysseaulx équippez en guerre à Douvre pour son passage; mais, de

tant plus qu'on le sent approcher, plus l'on s'efforce de presser, en

ceste court, les instances et sollicitations qui peuvent estre

contrayres à sa légation, et ne puis encores bien juger ce qui en

réuscyra.

Il est vray que, sellon qu'une chose qui est maintenant en

dellibération dans ce conseil se déterminera, l'on pourra lors

cognoistre si ceste princesse voudra proprement entendre à

l'establissement de ses affères dans ses pays, ou bien si elle

continuera de s'embrouyller aulx guerres et troubles de ses voysins;

car le comte d'Essex luy a dépesché, d'Irlande, ung sien gentilhomme

pour luy venir remonstrer qu'il a descouvert, en poursuyvant la guerre

par dellà, des moyens propres pour y establyr l'authorité d'elle, qui

sont beaucoup meilleurs et trop plus certains que ceulx qu'on y a

tenus jusques icy, mais qu'il a besoing, à ce commancement, de plus

grande provision de deniers et de plus grand nombre d'hommes qu'on ne

luy a encores ordonné, affin de mettre la chose promptement et bien à

entière exécution. Ce que ayant, en l'assemblée de plusieurs de ce

dict conseil, esté fort vifvement débatu, la dicte Dame n'a obmis de

leur mettre devant les yeulx que, par plusieurs foys et en maintes

façons, ceste entreprinse d'Irlande avoit esté, avec de grands frays,

mais tousjours en vain, diversement tantée; et qu'ilz examinassent, à

ceste heure, de bien près, si ce que le comte d'Essex mettoit en avant

avoit fondement ou non, et si la despence qu'il demandoit y estre

faicte seroit bien employée, ou bien si l'on le révoqueroit par deçà,

puisque les choses ne luy avoient ainsy succédé au dict pays comme il

l'espéroit, et luy ordonner, icy, des bienfaictz, pour le récompanser

des frays et dommages qu'il avoit souffertz en son expédition. Sur

quoy j'entendz que les opinyons ont esté contrayres, et mesmes qu'il y

en a de bien fort préoccupées, tant pour la jalouzye particullière des

conseillers, que pour ce, qu'aulcuns d'eux voudroient bien que, toutes

aultres choses délayssées, la dicte Dame entendît, pour ceste heure,

au seul secours des Protestantz comme à ceulx dont la victoyre, ainsy

qu'ilz disent, luy establiroit entièrement son repos, et luy

accommoderoit très bien ses affères, là où, aultrement elle ne pourra,

ce leur semble, estre, en l'ung ny en l'autre, jamays bien assurée.

Néantmoins il semble que l'advis des plus authorisez tend à

l'entreprinse d'Irlande, dont, dans bien peu de jours, se sentira la

résolution de l'ung ou de l'autre.

Et quand à ce que j'ay naguyères escript à Vostre Majesté, de la venue

du conseiller de Flandres, l'on attand icy, à toute heure, son

arryvée. Et, touchant l'armement, il se poursuyt tousjours; mais,

quand au voïage de Me Quillegreu en Escosse, il est ung peu suspendu.

Nous verrons comme les choses procèderont, et mettrons payne qu'en

soyez promptement adverty. Et sur ce, etc.

Ce XXe jour de mars 1575.

Correspondance diplomatique de Bertrand de Salignac de la Motte Fénélon, Tome Sixième Ambassadeur de France en Angleterre de 1568 à 1575 · 第 202 / 273 题