AU ROY.

Sire, j'ay reçeu, le XIIe de ce moys, environ les quatre heures après

midy, la dépesche de Vostre Majesté du XXVIIe du passé et celle du IIe

d'estui cy, toutes deux, à la foys; et incontinent j'ay envoyé

demander en ceste court ung des navyres de guerre de la Royne

d'Angleterre pour aller prendre Mr de La Chastre à Bouloigne, affin de

le passer plus seurement, et qu'il ne prînt mal sur la mer en venant

par deçà. Dont l'on m'a libérallement accordé d'y envoyer deux

vaysseaulx passagers de Douvre, les mieulx équippez, sellon le temps

et la haste, que fère se pourra: de quoy je fay présentement un mot

de lettre au dict Sr de La Chastre affin qu'il temporise ung peu au

dict lieu de Bouloigne, attandant les deux vayssaulx, sans se

commettre à la discrétion de tant de pirates qui se tiennent

ordinayrement en ce destroict. Et sur ce, je vous diray, Sire, qu'il

n'a esté plus tost sceu, icy, que Vostre Majesté y dépeschoyt Mr de La

Chastre qu'incontinent ceulx qui se veulent formaliser contre voz

affères n'aient couru à la court, pour réfroydir ceste princesse et

ceulx de son conseil de la bonne réception qu'ilz préparoyent de luy

fère; et m'a l'on adverty qu'on y a faict de très maulvays offices

contre luy, et qu'on n'a bien parlé de luy. Je remédieray à cella, le

mieulx qu'il me sera possible, et, pour le moins, je m'efforceray

d'honnorer, autant que je pourray, et luy et la commission, qu'il

porte, de Vostre Majesté, et de fère qu'il vous rapporte le plus de

satisfaction qui se pourra tirer, de la dicte Dame et des siens, sur

les choses qu'il aura à leur dire et proposer de vostre part.

Il est certain que le conseiller de Bruxelles vient en la compagnye de

Me Wilson, et dict on que c'est pour résider, à bon escient,

ambassadeur, icy, pour le Roy d'Espaigne; ce qu'estant recherché de

luy, avec la soubmission qu'il promet de fère prester par les bannys

angloix à la dicte Dame, elle se laysse tirer assés de son costé, et

s'esloigne d'autant du vostre; et mesmes qu'on luy faict, ainsy que

j'en suys bien adverty, avoyr non moins suspect vostre mariage que

s'il estoit directement contre tout ce qu'elle pouvoit espérer de paix

et d'amityé de Vostre Majesté. L'on ne poursuyt plus, soubz celle

colleur de donner secours au dict Roy d'Espaigne contre le Turc, cest

armement qu'on avoit commancé, icy, depuis que le grand commandeur a

mandé sa response, mais l'on le continue avec aultre tiltre,

d'entreprendre un voïage au Cathay, ce qui ne m'est moins suspect que

le précédant; dont j'y auray l'œil le plus ouvert qu'il me sera

possible.

Me Quillegreu est desjà tout prest pour aller en Escosse avec une

dépesche de ce conseil, et bonne somme de deniers qu'il emporte

avecques luy. Je ne puis encores descouvrir à quel effect ce peut

estre. Il y apporte aussy une de ces quatre dépesches, que je vous ay

desjà escript que les ministres ont avec grande curiosité et

dilligence dressées: et me tarde beaucoup que le gentilhomme, qu'avez

ordonné pour aller résider ambassadeur par dellà, y soit arryvé; car

aultrement je crains bien fort qu'il ne s'y face quelque préjudice à

l'ancienne alliance qu'avez avec la couronne d'Escosse. Et sur ce,

etc.

Ce XIVe jour de mars 1575.

Correspondance diplomatique de Bertrand de Salignac de la Motte Fénélon, Tome Sixième Ambassadeur de France en Angleterre de 1568 à 1575 · 第 200 / 273 题