AU ROY.

Sire, j'espère que la venue de Mr de La Chastre confirmera grandement

ceste princesse vers Vostre Majesté, et la gardera d'obtempérer en

beaucoup de choses aulx tant instantes persuasions et vifves

poursuytes que luy renouvellent, à toute heure, ceulx qui s'efforcent

de la bander contre voz affères. Je luy ay desjà bien fort loué ceste

vostre élection comme très digne, et en toutes sortes très bien

faicte, sans rien obmettre des honnestes et bien fort bonne qualitez

de luy, qui espère qu'elle le recepvra avec toute faveur; et je

mettray encores peyne que, d'elle et des siens, sa légation soit la

plus honnorée, et qu'il en reviegne le plus d'utillité pour vostre

service qu'il me sera possible. Cella est bien à propos qu'il sera icy

plus tost que le conseiller de Flandres ny Me Wilson y arryvent,

lesquelz, à ce que j'entendz, apportent beaucoup d'ouvertures pour

remettre les anciennes entrecours et toutes aultres choses d'entre ces

deux pays en plus estroicte intelligence que jamays.

Je ne sçay toutefoys à quel prétexte ceulx cy pourront, à ceste heure,

poursuyvre davantage leur armement et appareil de mer, veu que le

commandeur de Castille a renvoyé le cappitayne, qui luy en estoit allé

apporter l'offre, avec une responce laquelle ne satisfaict ceste

princesse et encores moins ceulx de son conseil: car, en la remercyant

de sa bonne volonté et de la bonne et prompte disposition de ses

subjectz vers le Roy, son Mestre, et la priant et eulx d'y vouloir

persévérer, il s'excuse que, de tant que l'offre est faicte pour la

mer du Levant contre le Turc, où il n'a nulle charge, qu'il ne la peut

accepter, mais qu'il la fera entendre au dict Roy, son Mestre, le plus

tot qu'il luy sera possible, en quoy y pourra avoyr de la longueur, à

cause que les chemins sont, à présent, interrompus en France; mais

que, si c'estoit pour servir en la guerre des Pays Bas contre le

prince d'Orange, qu'il l'accepteroit incontinent, et appoincteroit

très bien les cappitaynes et soldatz et marinyers et vaysseaulx

angloix, qui viendroient à ceste entreprinse, laquelle seroit trop

plus agréable au Roy, son Mestre, et non moins honnorable et utille à

la dicte Dame et aulx siens que si c'estoit contre le Turc. Sur

laquelle responce j'entendz qu'elle et ceulx de son dict conseil se

trouvent fort empeschez quelle dellibération y prendre; et néantmoins

leur appareil va tousjours en avant.

Les deniers qui ont demeuré quelque temps ainsy dépositez, comme je

vous ay mandé, devers ung marchand de ceste ville ont esté, depuis

deux jours, apportez chez le grand trézoryer, montantz trente mille

escus, en angelotz; je ne sçay encores quel chemin ilz prendront.

J'entendz qu'on prépare une dépesche, icy, pour renvoyer Me Quillegreu

en Escosse, et qu'il y doibt apporter ung duplicata de celle que les

ministres ont esté plusieurs foys assemblez pour la dresser, de

laquelle ne se peult encores avoyr aulcune notice quelz chapitres elle

contient.

J'ay eu ces jours passez à présenter à ceste princesse, de la part de

la Royne d'Escosse, sa cousine, nonobstant la jalouzie que, sur vostre

mariage, elle a nouvellement reprins d'elle, troys petites coyfures de

nuict, ouvrées de sa main, avec une lettre fort gracieuse et aulcuns

propos qu'elle m'a escript, à part, pour luy dire; qui n'a esté sans

qu'il y ayt eu de la difficulté et de la contradiction beaucoup, car,

après m'avoyr ouy et avoyr uzé de quelque excuse tout haut de ne les

pouvoir accepter, elle m'a dict que je seroys trop esbahy, si je

sçavoys ce qu'on avoit composé sur les aultres petitz présantz qu'elle

avoit desjà receus d'elle par mes mains, et sur ce qu'elle avoit

dellibéré de luy en envoyer ung de sa part, comme si desjà la Royne

d'Escosse avoit tiré promesse d'elle qu'elle entreprendroit de la

restituer par force, et qu'elles en baillassent ainsy de mutuels gages

l'une de l'aultre; de quoy, encor qu'il n'en soit rien, l'on n'avoit

layssé de luy en escripre des lettres bien expresses d'Escosse et

qu'elle estoit en peyne comme en debvoir uzer.

Je luy ay réplicqué que ceulx qui luy escripvoient ainsy sellon leur

naturel barbare et meschant, ne sçavoient considérer qu'elle estoit

bonne et vertueuse et d'ung cueur si généreulx et royal qu'elle ne

pouvoit avoyr à mespris une aultre Royne et princesse, sa parante, en

quelle fortune qu'elle se trouvât, ny dédaigner les petitz ouvrages

qu'elle luy avoit faictz de sa main, vrays tesmoings de sa sincère

affection vers elle, qui n'en pouvoit estre offert de nulles

meilleures mains qu'ilz partoient ny receus de meilleures qu'ilz

alloient; et que les détracteurs de cella méritoyent tout le mal

qu'ilz creignoient leur en advenir et beaucoup davantage, sellon leurs

démérites.

A quoy elle m'a dict que, véritablement, ilz parloient sellon eulx,

mais qu'elle ne lairroit de fère sellon elle, et qu'elle acceptoit

doncques son présent; mais me prioit de ramantevoyr à la Royne

d'Escosse qu'elle avoit quelques ans plus qu'elle, et que celles qui

advancoient en l'âge, volontiers prenoient à deux mains, et ne

donnoient que d'ung doigt. Et ainsy je l'ay layssée assés bien

disposée vers sa cousine. Et sur ce, etc.

Ce XIe jour de mars 1575.

Correspondance diplomatique de Bertrand de Salignac de la Motte Fénélon, Tome Sixième Ambassadeur de France en Angleterre de 1568 à 1575 · 第 198 / 273 题