AU ROY.

Sire, affin que la Royne d'Angleterre ne peût penser que ne luy

eussiez voulu communicquer le propos de vostre mariage, sinon après

l'évènement, je luy ay dict que ce n'estoit nullement par vostre

coulpe, ny de la Royne, vostre mère, mais par la négligence des

courriers, qu'elle recepvoit maintenant beaucoup plus tard ceste

nouvelle que Voz Très Chrestiennes Majestez ne l'eussent voulu, et

qu'il n'estoit raysonnable qu'on la luy deût tant différer. De quoy

elle ne vous en debvoit rien imputer, car n'aviez plus tost esté

vaincu des sages persuasions et remonstrances de la Royne, vostre

mère, à vous debvoir maryer, affin d'avoyr bientost lignée; et

aulmoins n'aviez vous prins plus tost la résolution de le fère

qu'incontinent, et devant le mander à nul aultre prince de la

Chrestienté, Vostre Majesté m'avoit escript, estant encores en chemin,

sur le retour d'Avignon, et deux journées devant qu'arriver à Reims,

que je ne faillisse de le notiffier à la dicte Dame; et que, pour la

grande et très bonne opinyon que vous aviez de la fille aynée de Mr de

Vaudémont, de la mayson de Lorrayne, princesse en toutes sortes bien

née et de très illustre extraction, appartenant aulx plus grands

princes de la Chrestienté, vous aviez bien voulu tant defférer à

vostre propre jugement et à celluy de la Royne, vostre mère, qui

l'aviez, l'ung et l'aultre, assez souvant veue et aviez soigneusement,

et à loysir, considéré la personne et les belles et excellantes

qualitez que Dieu avoit mis en elle, que de la préférer à toute aultre

grandeur de party. De quoy vous espériez que la dicte Royne

d'Angleterre, pour le debvoir de sa bonne et sincère amityé vers vous,

prendroit en elle mesmes ung double plésir de ce bien heureux mariage:

premièrement, pour le contantement que vous vous en promettiez; et

puis, pour les successeurs qu'elle vous verroit bientost naystre, qui,

de père en filz, et d'ayeul en petit filz, continueroient de luy

estre, à elle, bons alliez et parantz, et tousjours très bons

confédérés de sa couronne.

A quoy la dicte Dame m'a soubdain respondu qu'il y avoit desjà

plusieurs jours qu'elle avoit eu, et, possible, plus tost que moy,

quelque sentiment de ce propos, sur lequel l'on luy avoit donné de

bien diverses interprétations, dont les aulcunes estoient bien fort

subtilles, de l'occasion qui avoit meu la Royne, vostre mère, de se

pourchasser une telle belle fille; et les aultres estoient des

dellibérations que, en faveur de la Royne Très Chrestienne à présent

vostre femme, vous entreprendriez d'exécuter ez isles de deçà, pour la

restitution de la Royne d'Escosse, sa parante; et que néantmoins, tout

ainsy qu'elle ne debvoit nullement, aussy ne vouloit elle parler sinon

bien fort honnorablement de l'élection qu'il vous avoit pleu fère en

cella, et la louer et approuver de tout son pouvoir, et vous

remercyer infinyement, comme elle faisoit, de la communicquation que

luy en aviez faicte; et que, pour le regard des deux poinctz que je

luy avoys touché, de vostre contantement et de la postérité

qu'espériez bientost de ce mariage, que nul, soubz le ciel, en sentoit

plus de playsir qu'elle, ny nul vous y souhaytoit plus de faveur et de

bénédiction de Dieu, ny nul d'entre toutz voz alliez s'en conjouyroit

jamays plus cordiallement, qu'elle faysoit, avec Vostre Majesté; bien

me vouloit dire tout franchement, et sans dissimulation aulcune,

qu'encor que toutes les plus excellantes et plus desirables

perfections, qui se puissent souhayter en une grande Royne, soyent

entièrement, et, possible, plus habondamment en la Royne Très

Chrestienne qu'en nulle aultre princesse qui vive aujourdhuy au monde,

sellon que vous ne l'eussiez aultrement choysie, si desireroit elle,

de bon cueur, que vostre élection eust esté d'une aultre mayson, à

elle moins ennemye que celle de Lorrayne, et non tant prochayne

parante comme elle est de Messieurs de Guyse, lesquels avoient

tousjours faict expresse profession de vous pousser, et les feux Roys,

voz prédécesseurs, à la guerre contre elle et contre son royaulme; et

que aulcuns personnages de bon sens luy avoyent, par de bien sages et

bien vraysemblables considérations, évidemment monstré que ce mariage

luy debvoit estre à elle très suspect, comme estant ung article du

testament de feu Mr le cardinal de Lorrayne, où il ne l'avoit

nullement nommée pour l'ung de ses exécuteurs; et qu'ilz la

conseilloient que, tout ainsy que vous aviez faict ceste alliance,

sans aulcun esgard à elle ny à son estat, qu'ainsy en pouvoit et

debvoit elle fère maintenant, sans aulcun respect ny à vous ny au

vostre.

A quoy je luy ay réplicqué que je l'estimois princesse de trop bon

jugement pour croyre que nulle autre considération au monde vous eût

meu, en cest endroict, que la seule persuasion de la Royne, vostre

mère, et le beau et très desirable object de la Royne, vostre femme;

et que, de tant plus debvoit elle trouver bon ce party que, en le

prenant, vous vous estiez si bien senty et appuyé de l'amityé qu'elle

vous avoit promise, que vous n'aviez tant regardé à une alliance forte

et puissante comme à la fère très honneste et très honnorable; et que,

auparavant aussy bien qu'à ceste heure, les troys maysons, de

Lorrayne, de Vaudémont et de Guyse, estoient entièrement à vostre

dévotion, dont n'estoit depuis advenu chose aulcune de nouveau, d'où

elle se deût donner aulcun souspeçon; et qu'il avoit pleu à Dieu

joindre, de longtemps, de si bonnes et naturelles forces à vostre

couronne que vous n'aviez poinct besoing d'en aller mendier d'autres

par vostre mariage; et ne pensois fère tort à nulle aultre grandeur de

dire cella de la vostre, que tousjours les Roys de France avoient plus

esté appuy et reffuge aulx aultres princes de la Chrestienté qu'ilz ne

s'estoient appuyez ny fortiffiez d'eux; et quand à fère, elle, de son

costé, sans aulcun respect de Vostre Majesté, quelque aultre alliance

pour elle, que, si c'estoit par mariage, vous le luy desireriez

tousjours très honnorable et plein de très heureux contantement, mais

si c'estoit par ligue ou confédération, que j'espéroys que bientost

vous envoyeriez renouveller et confirmer si estroictement celle que

vous aviez avec elle, que je m'assurois qu'elle ne voudroit, comme

elle ne sçauroit aussy, jamays en desirer de meilleure; et que j'ozois

jurer que ceulx, qui avoient ainsy interprêté vostre mariage pour

dangereux à elle et à ses affères, n'estoient non plus vrays et purs

angloix qu'ilz se monstroient très maulvays françoys.

Elle m'a respondu que voyrement estoient ce des partisans espaignols,

qui avoient parlé à elle là dessus, lesquelz ne jugeoient ce qui

estoit advenu de vostre mariage estre moins suspect au Roy d'Espaigne

qu'ilz le remonstroient très suspect à elle; en quoy, possible, ilz

passoyent vers toutz deux trop plus avant qu'ilz ne debvoient; et

qu'elle, pour son regard, se reposeroit, pour ceste heure, sur ce que

je luy venois de dire de vostre part, attandant que Vostre Majesté

accomplyst par euvre ce que je luy avoys déduict de parolle.

Et m'estant là dessus plainct à elle des démonstrations et

conjouyssances publicques que les ministres de l'églyse françoyse de

Londres avoyent ozé fère d'une victoyre qu'ilz ont publyé que Mr

Dampville avoit gaignée en Languedoc, où il avoit deffaict toutes les

forces de pied et cheval que Vostre Majesté avoit au dict pays, et tué

le général et emmeyné l'artillerye, elle m'a dict que c'estoit chose

dont ilz ne luy avoient pas demandé congé de la fère, et qu'elle ne la

trouvoit nullement bonne; et que, puisque je m'en pleignoys, elle leur

en feroit fère une si bonne réprimande que, s'ilz ne se monstroient,

dorsenavant, plus modérez, elle les chasseroit de son royaulme.

Et ayant ainsy layssé la dicte Dame bien contante, je me suys pour

ceste foys retiré. Et sur ce, etc.

Ce VIIe jour de mars 1575.

Correspondance diplomatique de Bertrand de Salignac de la Motte Fénélon, Tome Sixième Ambassadeur de France en Angleterre de 1568 à 1575 · 第 196 / 273 题