Sire, les propos d'entre la Royne d'Angleterre et moy, desquelz j'ay
donné compte à Vostre Majesté par ma dépesche du IIIIe du présent, ont
esté de quelque moment à quiéter ung peu l'esprit de la dicte Dame
contre la violence des malcontantz et passionnez qui s'efforçoient de
l'agiter infinyement et de l'irriter contre vous: car, depuis ce
temps, elle a tousjours montré qu'elle avoit reprins nouvelle
confiance de vostre amityé, et qu'elle vouloit qu'il demeurât en elle
d'incliner ou de n'incliner pas à leurs instances, jusques à ce
qu'elle vît plus avant comme vous procèderiez vers elle. De quoy ceulx
de son conseil ont esté fort esbahys, et aulcuns d'eux bien
malcontantz; mais le comte de Lestre, qui monstre d'en avoyr plaisir,
m'a dict que ce ne m'estoit chose fort difficile en l'endroit de la
dicte Dame, laquelle avoit bonne opinyon de moy et croyoit que je ne
négocyois nullement faulx avec elle, de luy persuader ce qu'elle
desiroit le plus en ce monde: qui estoit de se réputer aymée et bien
volue de Voz Majestez Très Chrestiennes; et que, par les mesmes
raysons qu'elle avoit apprinses en cella de moy, elle s'estoit
efforcée de vaincre celles que son propre conseil luy avoit admenées
au contrayre, et de surmonter les argumentz desquels les princes
d'Allemaigne s'estoient efforcez de luy dessiller les yeulx sur les
dangereuses dellibérations qu'ilz disoient estre de longtemps faictes,
et se fère encores de présent, contre elle, en France, pour les
exécuter, aussytost que Vostre Majesté aura ung peu desmellé ses
affères; et qu'ilz luy reprochoyent que non seulement elle procédoit
avec peu d'advis, mais avec quelque forme d'injustice contre le bien
de sa couronne, de ne se prévaloyr du temps et de l'occasion, et des
advantages, que Dieu luy offroit, qui estoient si évidentz que, quand
Vous, Sire, seriez beaucoup plus fort, et elle moins puissante, que
l'ung et l'autre n'estes, qu'encor vous pourroit elle maintenant assez
nuyre; et que, voyant le dict comte que, nonobstant cella, elle se
rendoit de plus en plus confidente et toute assurée de vostre amityé,
qu'il vous supplioyt que volussiés adjouxter aulx bonnes parolles et
promesses, que luy faisiez donner, quelques bons effectz, qui fussent
semblables, affin que, par iceulx, luy et ceulx qui luy adhéroyent, en
la dévotion et servitude qu'il vous porte, peussent confirmer la dicte
Dame en sa bonne opinyon, et rabatre à aulcuns d'auprès d'elle celle
qu'ilz avoient au contrayre;
Et que, pour le présent, il me vouloit ramantevoyr ce qu'elle mesmes
m'avoit dict du faict de Me Warcop, gentilhomme singullièrement aymé
et bien voulu d'elle, que, suyvant la promesse qu'en aviez faicte à
milord de North, et l'ordonnance que le dict Warcop a devers luy,
signée de vostre main, dez qu'estiez devant la Rochelle, il vous
plaise luy fère avoyr rayson de ce navyre de bled qui luy fut lors
prins pour avitayller vostre camp; chose, Sire, qui, à la vérité, m'a
esté aultant expressément recommandée de la dicte Dame que nulle
aultre, depuis que je suis en ceste charge; et que je debvois
considérer que ceulx qui luy remettoyent en avant l'intelligence du
Roy d'Espaigne, pour la réfroidir de la vostre, avoient de quoy luy
représanter, toutz les jours, quelque nouvelle gratiffication du grand
commandeur de Castille vers elle et ses subjectz; et qu'il vous
supplioyt aussy, Sire, la fère esclarcyr d'ung advis qu'on luy avoit
donné qu'il y avoit mandement de Vostre Majesté, en Bretaigne, de fère
tenir des navyres prestz pour trajetter bientost des forces en
Escosse; et, au reste, que ne prolongissiez plus de l'envoyer visiter,
car l'on en arguoyt desjà une fort froide et mal fondée amityé de
vostre part.
Sur lesquelles choses j'ay mis peyne de rendre le dict comte bien
édiffyé, et de le remplyr de toute bonne espérance de Vostre Majesté,
s'estant nostre propos terminé par une fort expécialle recommandation,
que je luy ay faicte, des affères de la Royne d'Escosse; en quoy je ne
l'ay trouvé mal disposé. Et si, ay cognu qu'il n'y a pour le présent,
en cest courte, rien de mal ordonné contre elle.
Or, ayant ainsy ramené la Royne d'Angleterre à meilleure disposition
vers Vostre Majesté, et pareillement le dict comte, qui le lendemain
est allé, pour dix jours, en sa maison de Quilingourt; et ayant,
possible, par là, avec la nouvelle de la reddition de Lusignan,
accroché les meilleures et les plus procheynes espérances de ceulx qui
sont icy poursuyvantz, ilz se sont advisé de publier aussitost, affin
de ralumer le cueur à la dicte Dame et à ceulx de son conseil, qu'on
avoit descouvert que les propos de paix, du costé de Vostre Majesté,
estoient simulez et pleins de fraude, et que Mr le Prince de Condé
armoit à furie pour entrer bientost en France avec douze mille
chevaulx, et qu'après troys assautz soubstenus par ceulx de Livron,
Vostre Majesté en avoit faict lever le siège pour admener toutes ses
forces par deçà, et que deux cornettes de voz reytres s'estoient
tournées du costé des eslevez: auxquelles choses, lesquelles j'estime
pour la pluspart controuvées, je mettray peyne, par la première
dépesche qui me viendra de Vostre Majesté, d'y oposer la vérité que
m'en manderez.
Il est naguyères arryvé ung courrier d'Escosse, par lequel le comte de
Morthon a envoyé certayne déposition, qu'il a tiré d'ung des gens de
Mr de Glasgo et d'ung autre de Mr de Roz, avec les chiffres qu'il leur
a surprins; et l'on a mis, icy, ung jeune homme, qui est réputé
serviteur secret de la Royne d'Escosse, dans la Tour de Londres, pour
le contraindre de les déchiffrer. Je ne sçay encores ce qui en
résultera. Sur ce, etc.
Ce Xe jour de febvrier 1575.