AU ROY.

Sire, il a esté facille, dimanche dernier, à Ampthoncourt, de juger

que je y venois desiré de la Royne d'Angleterre pour luy compter des

nouvelles de Vostre Majesté, et de celles de voz affères; car, de tout

le moys passé, elle n'en avoit poinct ouy de bien vrayes, et le bruict

en avoit semé de si incerteynes que, monstrant d'estre bien fort ayse

qu'elle peût, à ceste heure, sçavoyr ce qui en estoit, après s'estre

soigneusement enquise de vostre santé et du bon portement de la Royne,

vostre mère, elle m'a incontinent demandé de ces combatz et rencontres

qu'on disoit estre advenuz en Languedoc? Et des termes en quoy vous

estiez de la paix? Et où estoit Mr le Prince de Condé? Et si les

levées, qu'on bruyoit si fort qu'il avoit toutes prestes en

Allemaigne, commançoient poinct de marcher? S'il estoit vray que le

mareschal Dampville eût faict une déclaration qu'elle avoit naguyères

veue, ou bien si c'estoit chose supposée? Et si vous approchiez poinct

en çà, pour venir à vostre couronnation et sacre? Se pleignant bien

fort que son ambassadeur estoit paresseux, ou bien que ses dépesches

demeuroient en quelque part arrestées, car elle ne pouvoit rien

entendre de luy.

Je luy ay respondu que ce que j'avoys à luy dire, de la part de Vostre

Majesté, estoit proprement la satisfaction des choses qu'elle venoit

de me demander; et que, grâces à Dieu, Voz Majestez Très Chrestiennes

estoient en bonne santé; et que de rencontre ny combat il n'y en avoit

poinct eu, parce que les eslevez n'avoient poinct de forces en

campaigne, ny de quoy y en mettre pour s'opposer aulx vostres; et

seulement au siège de Livron, ayantz quelques gentilshommes de bonne

volonté voulu recognoistre la bresche, il y en avoit eu de ceulx du

dehors une vingtaine de blessez, mais beaucoup plus grand nombre de

ceulx de dedans; que, touchant la paciffication, vous persévériez en

ce qu'aviez faict cognoistre à voz subjectz, et l'aviez manifesté à

toute la Chrestienté, que c'estoit la chose que plus vous desiriez en

ce monde, luy particullarisant l'article, que me faisiez dans vostre

lettre, des allées et venues des depputez, et que vous luy promettiez

bien que vous condescendriez à de si bonnes et si honnestes condicions

vers voz subjectz, pour le faict de leurs consciences et pour leur

repos, et pour la seureté qu'ilz demandoient, qu'ilz ne les pourroient

refuzer, sinon qu'ilz voulussent du tout renoncer au respect et

révérance, et à la fidellité et subjection qu'ilz vous debvoient, sans

qu'il fût besoing pour cella d'assembler voz Estatz, ainsy que les

ministres, lesquelz ne cherchoient que d'alonger les matières, et

d'esjamber tousjours quelque chose sur l'authorité des princes,

monstroient que, indiscrètement et contre tout ordre, ilz les

vouloient requérir, car vous le feriez bien de vous mesmes;

Que Mr le Prince de Condé estoit à Basle, inclinant bien fort à la

dicte paciffication, et ne hastoit guyères les levées ny les forces

d'Allemaigne; desquelles je voulois dire librement à la dicte Dame que

j'avoys opinyon qu'elles ne bougeroient nullement, si elle, ou son

crédit ou ses deniers contantz, ne les faisoit marcher, comme je

sçavoys qu'elle en estoit fort pressée et fort sollicitée toutz les

jours, et que pourtant vous auriez occasion d'en imputer à elle tout

le mal, si, d'avanture, elles descendoient en France;

Que je n'avoys poinct encores veue celle déclaration, dont elle

m'avoit parlé, de Mr Dampville, laquelle pouvoit estre aussytost

supposée que vraye; mais, quoy qu'elle eût ouy dire de l'occasion de

son malcontantement, il estoit certein, et Vous, Sire, l'affirmiez

ainsy sur vostre honneur, que ne luy aviez rien promis à Turin que ne

luy eussiez depuis invyolablement tenu. Dont ay fait peser à la dicte

Dame ce qu'il vous avoit pleu m'en escripre, et qu'en effect il n'y

avoit, ny ez actions ny ez intentions de Vostre Majesté, rien que ce

que convenoit d'avoyr à ung magnanime et très excellent prince, et

autant orné de toute vertu qu'il y en eût jamays eu en France; et que

Dieu vous avoit faict si généreulx que vous ne pouviez estre vaincu

par force, et si clément qu'à peyne seriez vous jamays surmonté de

bénignité. Dont estant tel, et que d'autrefoys vous luy aviez esté à

elle dévot serviteur, et maintenant estiez devenu son frère, je la

supplyois qu'elle voulût nourrir une bien bonne et germeyne amityé

avecques vous, sellon que vous luy en rendriez une semblable très

constante et perdurable à jamays;

Et que desjà sur ce qu'elle m'avoit faict vous escripre, le troysiesme

de décembre, de la sincérité et droicture dont elle dellibéroit de

procéder vers vous, que vous veuillez tant honnorer sa parolle, et y

defférer si grandement, que ne feriez difficulté de vous y commettre

et vous y reposer sans escrupulle ny meffiance quelconque; et que

désormays vous vous promettiez d'elle toutz les bons tours, de

vrayement bonne seur et bonne amye, que vous proposiez de les luy

rendre semblables de très bon frère et de très bon amy, et de ne

deffallir d'aulcun bon et honnorable office que verriez pouvoir fère

pour elle, qui fût digne de sa grandeur et non indigne de la vostre,

ainsy qu'ung gentilhomme de bonne qualité que faysiez desjà préparer

pour l'envoyer visiter, aussytost que seriez, pour vostre sacre et

corronnation, arryvé à Reyms, envyron la my febvrier, le luy

tesmoigneroit davantage. Qui ay bien voulu, Sire, luy fère ceste

expression de vostre bonne intention vers elle, affin de m'oposer à

ceulx qui s'efforçoient de luy préoccuper et engager la sienne contre

vous.

A quoy elle m'a respondu qu'elle estoit de tant plus ayse d'entendre

la bonne disposition de Voz Très Chrestiennes Majestez qu'on luy avoit

rapporté que la Royne, vostre mère, estoit bien malade, dont elle

prioit Dieu de bon cueur pour le bon portement de toutz deux; qu'elle

avoit playsir que ceulx qui avoient publyé ces combatz et deffaictes

de Languedoc fussent trouvez menteurs, et voudroit de bon cueur qu'il

y eût desjà abstinence d'armes, affin que les nouvelles playes ne

rendissent celles du passé incurables;

Que, de plus en plus, elle louoit et approuvoit vostre saincte

dellibération de vouloir apayser les troubles de vostre royaulme par

la voye de douceur, et qu'en cella sentoit elle de vous porter tant

plus de bienvueillance par dessus toutz les aultres princes ny

princesses de vostre alliance, que plus que nul d'eulx elle desiroit

de bon cueur que, establissant très bien vostre règne, vous

espargnissiez le sang et la vye et la désolation de ceulx qui, de l'un

et de l'aultre costé; sont toutz vostres;

Que j'avoys tort de la vouloir tant sonder, comme je faisois, sur le

secours que les pouvres protestantz cherchoyent d'avoyr de leurs

frères d'Allemaigne, car elle ne me sondoit pas de celluy que vous y

pourchassiez; et qu'elle ne vouloit nyer qu'elle n'y eût du crédict

assez, mais que vous cognoistriez aussy bien qu'avoit faict le feu

Roy, vostre frère, que jamays les Roys de France n'avoient trouvé tant

d'amityé en la couronne d'Angleterre que quand elle l'avoit tenue; et

que, de tant auriez vous plus grand preuve d'elle, qu'elle estoit à

toute heure infinyement tentée et sollicitée contre vous;

Qu'elle ne doubtoit que les ministres ne demandassent la tenue des

Estatz, et que, possible, ilz n'eussent supposé celle déclaration de

Mr Dampville; car, puisqu'ilz s'eslevoient jusques à vouloir pénétrer

ez secretz de Dieu au ciel et en ses jugementz, ilz s'atribuoient

encores plus licentieusement de s'entremettre des trônes des princes

en terre, mais qu'il n'y avoit poinct de besoing d'Estatz, là où vous

mesmes pouviez bien pourvoir; et qu'elle tenoit le mareschal Dampville

pour ung si gentil chevalier et si loyal serviteur, à l'exemple de ses

prédécesseurs, à vostre couronne, et si expéciallement dévot à Vostre

propre Majesté qu'elle ne faysoit doubte qu'il ne se rengeast

facillement à tout ce que luy commanderiez, pourveu que ne

cherchissiez la ruyne de luy ny celle de ses frères.

Et puis est retournée aulx levées d'Allemaigne, et comme princesse

fort pressée de fournir deniers, ou d'employer son crédict, ou de fère

quelque aultre résolution, à son regret, contre Vostre Majesté, m'a

dict que, pour Dieu, elle vous prioit de fère la paix, car aultrement

vous ne pourriez éviter beaucoup de grands inconvénientz; et que, si

aviés besoing de quelque prince estrangyer, de vostre alliance, qui

s'en meslât, parce que maintesfoys les parties mesmes n'ozoient

proposer tout ce qu'elles desiroient, qu'elle ne vouloit pas

entreprendre de s'y offrir, mais que, si Vostre Majesté l'avoit

agréable, c'estoit bien l'œuvre aujourdhuy de ce monde à quoy elle

s'employeroit le plus volontiers, et pouviez estre très assuré qu'elle

vous y considèreroit en tout et partout ainsy Roy et Maistre comme

elle desiroit demeurer Royne et Mestresse sur ses subjectz; et que,

sur ce que je luy avoys déduyt de vostre bonne et constante amityé

vers elle, qui estoit ce qui l'avoit, plus que tout le reste,

souveraynement contantée, qu'elle vous en remercyoit de tout son

cueur, et sçavoit qu'entre les particulliers mesmes les loix de

l'amityé estoient vénérables et dignes de grande observance, mais

qu'elles l'estoient davantage sans comparayson entre les princes,

parce que, des bons effectz qui en provenoient, ilz en demeuroient

entre eulx très contantz, et si, leurs communs subjectz en sentoient

de très grandes commodictez; et que, s'il estoit intervenu là dessus

quelque première coulpe entre vous et elle, qu'elle ne l'avoit

nullement commise, et que sans doubte ce ne seroit aussy elle qui

commanceroit de commettre la segonde; et qu'elle avoit grand plaisir

que vous approchissiez à Reyms pour vostre coronnation et sacre, d'où

celluy que luy envoyeriez seroit le très bien venu, et qu'elle

mettroit peyne de le vous renvoyer contant.

Qui est en substance ce que, pour ceste foys, j'ay recueilly des

propos de la dicte Dame, remettant ce qu'il y pourroit avoyr de

surplus à la procheyne dépesche, parce que ceste cy est desjà trop

longue. Et sur ce, etc.

Ce IVe jour de febvrier 1575.

Mr de Walsingam me vient de mander la reddition de Lusignan à

Mr de Montpensier par composition, moyennant ostages qu'il a

baillez pour la tenir; et qu'il a esté donné trois assautz à

Livron qui ont esté bravement soustenuz, où le cappitayne de

la place est mort, mais que soubdain il y en a esté subrogé

ung autre, et que deux centz soldatz de la part des eslevez y

sont entrez.

Correspondance diplomatique de Bertrand de Salignac de la Motte Fénélon, Tome Sixième Ambassadeur de France en Angleterre de 1568 à 1575 · 第 182 / 273 题