AU ROY.

Sire, suyvant l'advertissement dont, au pied de ma dépesche du XIXe du

présent, j'ay faict mencion à Vostre Majesté, comme aulcuns

gentilshommes et cappitaynes angloys s'apprestoient, comme d'eux

mesmes, de fère une entreprinse de par dellà la mer, j'ay mis peyne de

le fère sçavoyr aulx gouverneurs plus voysins d'icy, qui ont la charge

des places au long de la coste de deçà, lesquels j'espère que s'en

tiendront plus apperceus. Et en confirmation de cella, je suis adverty

que, toutes les nuictz, l'on tire secrettement des armes et des

monitions de guerre de la Tour de Londres pour les envoyer ez portz,

et les distribuer aulx cappitaynes et soldatz qui sont volontayres, et

aulx vaysseaulx de l'entreprinse qui sont toutz de particulliers.

Il sembloit que le comte d'Oxfort deût estre le chef de la dicte

entreprinse, mais il prend ung aultre chemin, ayant tant faict qu'il

a impétré de la Royne, sa Mestresse, son congé pour aller fère un

voïage en Italye; et dellibère partir dans huict jours, et passer par

France, faisant estat de séjourner ung moys à Paris; et monstre, Sire,

d'estre grandement dévot à Vostre Majesté, ayant voulu suplyer la

Royne, sa Mestresse, de trouver bon qu'il se peût offrir à vostre

service, mais l'on l'a adverty que, parce qu'il est notoyrement réputé

fort partial pour la Royne d'Escosse et nepveu du feu duc de Norfolc,

qu'elle tiendroit cella pour trop suspect; néantmoins il dellibère de

bayser très humblement les mains à Vostre Majesté, et ne refuser

d'obéyr à ce qu'il vous plerra luy commander. Et parce qu'il est quasy

le premier comte et grand chamberlan d'Angleterre, et comme le premier

de la noblesse du pays, et le mieulx suivy et de trop plus d'espérance

que nul aultre seigneur du royaulme, il vous plerra, Sire, commander

qu'il luy soit faict quelque honneur et luy soit porté faveur et

respect, en passant par vostre royaulme; car, oultre son mérite, toute

l'Angleterre et ceste court mesmement s'en sentiront infiniement

gratiffiez. Les partisans de Bourgoigne luy promettent qu'il aura

charge au service du Roy d'Espaigne, aussytost qu'il arryvera en

Italye, et le pressent d'aller trouver dom Johan d'Austria, ne luy

manquant lettres de banque et crédict, et deniers contantz, pour fère

une honneste despence par dellà; mais il monstre d'avoyr plus

d'inclination à vostre service qu'à celluy du dict Roy d'Espaigne.

L'on a faict courir, icy, le bruict qu'il y avoit eu ung gros

rencontre en Daulfiné, où avoit esté, de chascun costé, asprement

combatu, avec si divers évènementz que les vostres avoient eu du pire;

et néantmoins Monbrun estoit demeuré prisonnyer. Ceulx de ceste court

m'en ont envoyé demander des nouvelles, mais je leur ay respondu que

je n'en avoys poinct.

Le ministre Feugré est depuis quatre jours retourné de Hollande,

duquel je ne puis encores bien descouvrir qu'est ce qu'il rapporte de

dellà, sinon qu'il assure que, succédant ou ne succédant poinct la

paix en Flandres, ceulx de la Rochelle, premier que les gallères de

Vostre Majesté sortent de la rivière de Nantes, auront des navyres, de

Ollande et Zélande, assés pour suffire pour garder le hâvre de

Brouage, et leur rade de Chef de Boys.

Mr de Méru continue de s'apprester pour retourner en Allemaigne;

néantmoins quelques françoys qui le suyvent monstrent estre de

l'entreprinse des Angloix. Le provençal Pierre Grenier, de Marseille,

dont, cy devant, je vous ay faict de mencion, monstre de vouloir

passer en Ollande, et n'attend plus que le vent. Je ne sçay si c'est

pour y praticquer quelque chose ou pour y chercher son repoz; mais,

quoyqu'il se monstre personnage fort composé, il a néantmoins négocyé

avec ceulx qui s'entremettent des praticques.

J'entendz qu'il a esté surprinz à Barwyc des lettres en chiffre, qui

venoient ou à la Royne d'Escoce ou à moy; de quoy il y a ung peu

d'altération en ceste court: et a l'on prins quelques ungs en ceste

ville qui sont réputez serviteurs secretz de la Royne d'Escosse,

lesquelz l'on a mis dans la Tour. Je ne sçay si cella produyra quelque

autre chose plus rigoureuse contre elle, mais je y pourvoyray du

meilleur remède qu'il me sera possible. Sur ce, etc.

Ce XXIVe jour de janvier 1575.

Correspondance diplomatique de Bertrand de Salignac de la Motte Fénélon, Tome Sixième Ambassadeur de France en Angleterre de 1568 à 1575 · 第 177 / 273 题